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Ecritures d'ailleurs

honoré de balzac

Eugénie Grandet le roman du roman

Extrait d'Eugénie Grandet

Portrait de Bénassis

L'invention de la modernité

Ce texte a été publié pour la première fois dans le journal L'Indépendant du jeudi 20 mai 1999, à l'occasion du bicentenaire de la naissance de l'écrivain. Крупная бухгалтерская компания оказывает бухгалтерское обслуживание фирм в Костроме

La jeunesse dans Illusions perdues

Honoré de Balzac, l'invention de la modernité

par Serge Bonnery

" Il saisit à bras le corps la société moderne. Il arrache à tous quelque chose, aux uns l'illusion, aux autres l'espérance, à ceux-ci un cri, à ceux-là un masque ". Le 21 août 1850, au cimetière du Père-Lachaise, un géant - Victor Hugo - se penche sur la dépouille mortelle d'un autre géant et le salue. Honoré de Balzac est mort le 18 août, quelques mois après avoir épousé sa " belle étrangère ", Evelyne Hanska. Délivré de ses créanciers, de ses dettes, de ses fièvres, Balzac en a terminé avec sa première vie commencée le 20 mai 1799 à Tours. L'arbre de la postérité peut donner ses premières fleurs. Nous avons tous, sur les bancs du lycée, plongé dans les odeurs âcres de la pension Vauquer, compté la nuit les louis d'or du père Grandet, tremblé avec Marche-à-terre et ses chouans au pays des Gars, assisté impuissants à la chute vertigineuse de César Birotteau et lancé au monde le défi de Rastignac : " A nous deux maintenant ". Ce défi de son personnage illustre, c'est Balzac lui-même qui l'a relevé, dans son projet de saisir " à bras le corps la société moderne " et qui, lentement, au prix d'efforts inouïs, donnera naissance à La Comédie Humaine.

" Comme un rêve ". " L'idée première fut d'abord chez moi comme un rêve, comme un de ces projets impossibles que l'on caresse et qu'on laisse s'envoler ; une chimère qui sourit, qui montre son visage de femme et qui déploie aussitôt ses ailes en remontant dans un ciel fantastique " : ainsi Balzac, dans son Avant-propos, décrivait l'œuvre entreprise et à laquelle il avait donné, treize ans plus tôt, son titre définitif. Comme un rêve : l'homme, toute sa vie, ne cessera de poursuivre des chimères qui ne lui vaudront que déroutes, banqueroutes, déceptions, chagrins, angoisses. Balzac, si vif à démonter les mécanismes d'une société qu'il explore avec la minutie d'un Buffon, butte au premier obstacle quand lui-même veut se confronter au monde qui l'environne. En affaires, il fut un piètre entrepreneur. En amours, le jouet des circonstances. Démodé avant la mode. Ruiné avant d'avoir touché le moindre sou. Contraint de fuir, de se cacher pour échapper aux foudres de la justice et des créanciers. Il écrivait en quinze ou seize nuits un roman entier payé d'avance. Rendait fous ses imprimeurs, en renvoyant jusqu'à quatre voire cinq jeux d'épreuves corrigées, raturées, surchargées au point qu'on l'obligeait à payer ces frais supplémentaires d'édition. En même temps, il s'offrait sur le compte d'un livre à venir - et dont il n'avait pas écrit la moindre ligne - des vêtements luxueux, des draperies pour ses salons, des meubles, des belles reliures. C'est à la démesure de cette vie fouettée à tous les sangs que l'écrivain bâtit son monument.

" Cheval de Troie ". Car La Comédie Humaine n'est pas seulement une œuvre gigantesque, magistrale, prométhéenne, titanesque (tout le lexique a été épuisé par ses commentateurs). Elle est un monument, oui, mais un monument littéraire. Pas un pavé froid, indigeste et figé dans la mare des belles lettres mais un corps chaud, bouillonnant, grouillant où se côtoient des milliers de personnages, certains reparaissants, d'autres secondaires. Les faibles, les cruels, les ambitieux, les avares, les dupes, les menteurs, les opportunistes, les oubliés, les sacrifiés, les humbles et les fiers. Où abondent les portraits ciselés, les histoires enchevêtrées de couloirs humides et sombres, les plongées vertigineuses. Et, dans l'écriture labyrinthique, les descriptions… Ah ! Les fameuses descriptions de Balzac ! Dans son discours de réception du Prix Nobel de littérature à Stockholm, Claude Simon a vu dans les descriptions balzaciennes " une sorte de cheval de Troie " expulsant hors du roman " la fable à laquelle elles étaient censées donner corps ". Claude Simon a vu juste. Tout Balzac est dans ses descriptions car elles sont, plus que les personnages, le lieu même de l'unité où se fondent tous les caractères des livres accumulés, haut et bas de casses mêlés, pour former un grand tout. " Tous ses livres ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond où l'on voit aller et venir, et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine". Victor Hugo avait déjà vu juste, au Père-Lachaise, le 21 août 1850 : il y a tout Balzac dans ce " je ne sais quoi d'effaré et de terrible " et qui, " mêlé au réel ", n'est rien moins, à nos yeux de lecteurs aujourd'hui, que l'invention de la modernité.

© Serge Bonnery, 1999

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