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Eugénie Grandet le roman du roman

Extrait d'Eugénie Grandet

Portrait de Bénassis

L'invention de la modernité

La jeunesse dans Illusions perdues

Il s'agit de ma première leçon. Je me suis appuyé sur des travaux mis en ligne (merci en particulier pour les très intéressantes contributions d'I. Gouiffes et de J. Pitt), et sur ma lecture personnelle de l'œuvre.

La jeunesse

leçon sur Illusions perdues de Balzac

par David Epée


La jeunesse que décrit Balzac dans Illusions perdues est une jeunesse "entravée" ; tendant, selon son naturel, au déploiement de l'énergie, à l'expansion, elle se trouve contrainte de se tenir en dehors du cercle du pouvoir au sein de la société et condamnée à la souffrance morale : aussi devient-elle une force critique dans le roman balzacien. C'est à la suite de l'épopée napoléonienne que le "jeune homme" devient un héros : on relèvera cette phrase dans Illusions Perdues : l'exemple de Napoléon, si fatal au XIXème siècle par les prétentions qu'il inspire à tant de gens médiocre… qu'on pense à J. Sorel ! La Révolution bourgeoise exigeait, dans son sillage, un renouvellement des cadres et de la classe dirigeante toute entière. Seulement, il se trouve qu'en 1830, les places sont déjà occupées entièrement par des hommes entrés dans les grandes carrières : tel un Guizot. Leurs cadets arrivent, eux, trop tard. Bourgeois -grands ou petits- et nobles émigrés de retour en France, sont en place et s'accrochent avec opiniâtreté aux positions qu'ils tiennent.

I) Une jeunesse éprise d'idéaux

Les jeunes gens qui ont vingt ans en 1830 sont touchés par la force d'un idéal dont témoigne la première partie des Illusions Perdues. L' "innocent Lucien" et son frère de cœur David sont comparés à "deux jeunes cygnes" ; ils évoluent en une sphère mobile de pensées éthérées et de ravissement presque extatique, que suscite la production poétique de l'époque (par exemple, les Méditations poétiques de Lamartine et surtout les œuvres antérieures d'André Chénier).

Ils lisaient de grandes œuvres qui apparurent sur l'horizon littéraire et scientifique, les ouvrages de Schiller, de Goethe, de Lord Byron, de Walter Scott, de Jean-Paul, de Berzélius, de Davy, de Cuvier, de Lamartine…

Cette jeunesse qui regorge d' "inépuisables forces" est celle de toutes les illusions ardentes suscitées par l'éclosion de la "voix d'ombre" des Romantiques. D'un point de vue politique, elle est en outre éprise de toutes les doctrines généreuses qui se trouvent représentées dans le Cénacle de la rue des Quatre-Vents. Le champ lexical de l'illusion sature la première partie du roman, quand ce n'est pas le syntagme lui-même qui est employé : un tel phénomène dénonce un écart entre réalité et imaginaire qui ne cessera de se creuser tout au long du roman, qui par cet aspect est bien un roman d'apprentissage.

David et Lucien apparaissent ainsi comme deux enfants naïfs au début du roman : Balzac les qualifient d' "anges" dont "la vie est un rêve d'or". Cependant l'un et l'autre se distinguent de manière assez paradoxale : Lucien se destine à briller dans le domaine des Belles-Lettres, alors que son père était un savant dans les sciences naturelles ; David, pour sa part, a toutes les qualités requises pour réussir une grande œuvre littéraire (faculté de concentration, probité et patience), mais il se lance dans la recherche expérimentale. Leur apparence physique les distingue et symbolise en quelque sorte cette différence de vocation : Lucien est comme un poète-archange : gracile, ses traits sont empreints d'une très grande finesse, il a une délicatesse presque féminine, alors que David est plus grossier ("Son visage brun de ton, coloré, gras, supporté par un gros cou…". On peut penser qu'ils s'apparentent respectivement à un "enfant trouvé" et à un "bâtard", dans le sens que donne à ces expressions Marthe Robert ("Roman des origines et origines du roman, une lecture psychanalytique de l'œuvre de Balzac").

Lucien apparaîtrait alors comme un "bâtard réaliste" qui "seconde le monde tout en l'attaquant de front ", et David, son alter-ego, comme l' "enfant trouvé" qui, "faute de connaissance et de moyens d'action, esquive le combat par la fuite et la bouderie". Lucien de Rubempré échoue dans sa volonté de conquête et ne peut égaler ces bâtards plus heureux que sont Rastignac, Félix de Vandenesse et Balzac lui-même, qui se projette complaisamment sur ces figures de jeunes ambitieux de plus bel aspect et de plus belle tenue que lui. Le bâtard qu'est Lucien, malgré le désastre final et les déconvenues de la vie parisienne et du monde de la presse qu'il lui faudra bien essuyer, est certes plus socialisé que l'enfant trouvé ; il a plus de prise sur l'univers social par le moyen de la séduction que lui confèrent ses traits avantageux et il n'hésite pas à se frotter à l'action (la plume peut être une arme acérée et vengeresse, comme le prouve le premier article de Lucien contre le livre de Nathan et les épigrammes contre l' "os de seiche" et son compagnon le "héron").

L'enfant trouvé, tel David, comparé, pour sa part, à un "bœuf", avec tout ce que ce substantif comporte comme connotation de lourdeur et de lenteur, se perd dans ses réflexions et dans la sphère de l'esprit (c'est ainsi qu'on voit David passer, dans la troisième section du roman, beaucoup de son temps dans son atelier, loin des soucis matériels laissés aux bons soins de son épouse). Cette distinction entre les deux personnages -qui incarnent deux types bien spécifiés- n'annule pas pour autant les points communs et les affinités de goût entre ces deux jeunes gens de condition égale socialement et ayant reçu tous deux une éducation exigeante, qui doit les mener à aspirer au meilleur d'eux-mêmes.

II) L'éducation comme facteur d'émancipation

On constate en effet que les réformes dans le domaine de l'éducation intervenues sous l'Empire ont engendré une disproportion entre le niveau de culture d'une partie de la jeunesse et la réalité de sa condition sociale. Les lycées napoléoniens suscitent des vocations de poètes partout en province, vocations qui viennent parfois s'échouer dans le cloaque parisien. On voit que la manie de versifier s'impose (même difficilement) dans les cercles de la haute société, comme le montrent les débuts désastreux de Lucien, la gloire du collège, dans le salon de Mme de Bargeton. La difficulté qu'éprouve ce dernier auprès de la société angoumoise montre que le mérite ne s'est pas encore substitué aux titres nobiliaires auprès d'une caste aristocratique provinciale sclérosée, mais le jeune homme de l'Houmeau a tout de même réussi à mettre le pied dans la place et à se faire aimer de Naïs, l'égérie de tous, en évinçant Du Châtelet qui prendra plus tard sa revanche, lorsqu'il se trouvera sur son propre terrain.

Ces jeunes gens ont appris à réfléchir, à structurer leur pensée, à affiner leur sentiment à l'extrême, ce qui implique que le monde ne se présente pas pour eux comme pour les jeunes garçons non éduqués des générations précédentes, tel que le père Séchard, comme un bloc simple, contre lequel il faudrait venir se heurter sans hésiter et avec une forte poigne.
Une sorte de solidarité de fait unit ces jeunes gens qui ont fréquenté les mêmes collèges et sont avides de succès : cette confraternité profitera à la fin du roman à l'avoué arriviste Petit-Claud pour s'insinuer dans les affaires de David Séchard. Car c'est un fait que tout le monde ne partage pas les conceptions éthérées de Lucien et David : ces jeunes gens vont se heurter d'emblée à la collusion des intérêts mesquins de l'univers bourgeois. On notera ainsi que le début du roman est marqué par le marchandage entre David et son père, qui floue ce dernier trop naïf :

Les gens généreux font de mauvais commerçants. David était une de ces natures pudiques et tendres qui s'effraient d'une discussion et qui cède au moment où l'adversaire leur pique un peu le cœur. Ses sentiments élevés et l'empire que le vieil ivrogne avait conservé sur lui le rendaient encore plus impropre à soutenir un débat d'argent avec son père…

Les jeunes personnes affrontent la société tardivement et avec une distanciation que les théories qui flottent dans l'air du temps ne font qu'accentuer. Ils ont aussi appris à comparer et, lorsqu'il leur faudra mettre en balance leurs aspirations élevées avec la petitesse de l'univers bourgeois et de ses intérêts, ils constateront qu'ils n'ont pas l'avantage. L'opposition entre la jeunesse décrite par Balzac et ses aînés est bien de valeurs.


III) La nécessité de trouver des maîtres

Les maîtres que Lucien va se trouver, au cours de son itinéraire, vont lui apprendre à entrer dans la voie de la réalité et à perdre ses vieux rêves. Mme de Bargeton (qui restera "maîtresse" au simple sens scolaire du terme), tant qu'elle reste à Angoulême, demeure à bien des égards une figure qui ne va pas contribuer à éclaircir la vision de Lucien, mais à le bercer et à le conforter dans ses doux rêves, dans un climat de sérénité et de confiance, qui évoque la relation entre Félix de Vandenesse et Mme de Mortsauf dans le Lys dans la vallée. Cependant lors de l'épisode de la rupture, elle, qui n'est plus toute jeune et se place sous la coupe de Mme d'Espard, donne à Lucien sa première leçon cruelle en l'abandonnant et en lui faisant de la sorte éprouver à Paris "une immense diminution de lui-même".

La jeunesse balzacienne est appelée à apprendre, mais il importe de remarquer que cela se fait le plus souvent dans la douleur. Cette douleur est celle de la faim (une grande partie de la bohème parisienne meurt sur le pavé), ou celle du trop plein d'activité qui entraîne la déréliction de l'esprit : Louis Lambert sombre dans une noire et fanatique folie de Connaissance. Cette jeunesse qui regorge d' "inépuisables forces" est celle de toutes les illusions ardentes, de toutes les doctrines généreuses qui se trouvent représentées dans le Cénacle de la rue des Quatre-Vents, mais elle peut être aussi celle de toutes les trahisons et de toutes les compromissions.

L'entrée de Lucien dans le monde de la presse, avec Etienne Lousteau comme psychopompe, signe le retrait du monde de l'innocence et des illusions littéraires, pour préparer l'entrée fatale dans le monde du servage et de l'exploitation commerciale des jeunes talents par leurs aînés bien rentés, libraires ou chefs de revues. Dans la boutique de Dauriat, "un jeune homme en apprend plus en une heure qu'à pâlir sur des livres pendant dix ans". Lousteau, jeune provincial sacrifié dans la marmite infernale du journalisme, montre à Lucien les voies de la facilité en même temps qu'il lui fait comprendre que son statut d'homme de Lettres l'apparentera à celui d'un prolétaire à la vie dorée.

C'est chez Flicotteaux que se retrouve la jeunesse du quartier Latin. Lorsque, dans cet établissement, Lucien quitte la compagnie de d'Arthez pour s'avancer à la rencontre de Lousteau, il signe par avance son arrêt de mort : il se livre à la jeunesse cynique des journalistes et quitte la jeunesse studieuse, celle qui voit s'accomplir les véritables réussites spirituelles. Dans un monde où tout n'est que corruption, Lucien se laisse séduire ; il n'a pas les épaules assez larges pour résister aux sirènes de la vie parisienne avec ses trahisons et son éclat tapageur. Selon la parole prophétique et christique de d'Arthez qui laisse sortir Lucien de chez lui : "Avant que le coq ait chanté trois fois […] cet homme aura trahi la cause du Travail pour celle de la Paresse et des vices de Paris". Ainsi se dessine l'image de deux jeunesses, l'une faible et corrompue, et l'autre qui reste pure et immaculée ; l'une anémiée par les plaisirs, l'autre volontariste et excitée par l'aventure spirituelle, malgré tous les excès que celle-ci peut comporter.

Aussi, entre la profondeur de la méditation représentée par les membres du Cénacle et la légèreté sarcastique des plumitifs prêts à se vendre aux plus offrants, il s'agit plus que d'une ligne de fracture, d'une véritable antinomie d'ordre éthique. Carlos Herrera -alias Vautrin-, dont la rencontre providentielle par Lucien relance l'intrigue, est à cet égard un véritable mentor pour les jeunes gens. Sans avoir réussi à s'emparer entièrement de l'âme d'un Rastignac dans le Père Goriot, il trouvera en Lucien une victime mieux choisie. Il sera celui qui exaspérera les tendances les plus nocives de la personnalité ambiguë du jeune héros en le soumettant à une tentation diabolique, qui préparera sa plongée aux Enfers à laquelle nous assisterons dans Splendeurs et Misères des Courtisanes.

copyright David Epée

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