Ecritures d'ailleurs
yves bonnefoy
"Vivre en poésie, c'est avancer dans le monde en étant tout à la fois fidèle à la terre brève où sont comptées les heures, où le réel déchire le voile des représentations, et, en même temps, se disposer toujours à voir et à écouter ces signes, à saisir ces improbables "retombées de flèches" qui ouvrent aussi à autant de rencontres où "l'autre ciel" se fait présence. Se disposer à réentendre, dans le léger chuchotement des flocons, la lumière de toujours" : tel est le sens de cette étude sur Yves Bonnefoy publiée pour la première fois par Hans Freibach dans la revue Nu(e).
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Avancer dans la neige
ou l'expérience de la déchirure
chez Yves Bonnefoy
par Hans Freibach
" A la neige, à tant de pas "
Dévotions - Yves Bonnefoy
Je voudrais vous proposer la lecture d'un poème d'Yves Bonnefoy, le parcours non pas exactement d'un texte mais de ce que dans "De grands blocs rouges", il nomme des "moments d'expérience". Il s'agira d'attirer l'attention sur quelques-uns des éléments récurrents qui permettent de tracer les contours de l'expérience poétique chez Yves Bonnefoy.
Cette sorte de recensement, non exhaustif, ne prétend à aucune révélation ; il n'est que le précipité de la lecture d'une uvre qui n'a cessé de nourrir une interrogation centrale : celle de savoir ce que peut signifier vivre en poésie. Ce poème se trouve dans Début et fin de la neige et s'intitule Hopkins Forest, nom de lieu qui fut, pour Yves Bonnefoy, occasion de rencontre. Rencontre, au cours d'une marche dans ces bois d'Hopkins Forest, d'une de ces médiations entre "l'être parlant et l'au-delà du langage, le monde des figures et ce qui dépasse les figures". Ici, c'est la neige qui est médiatrice, qui triomphe "dans beaucoup de ces signes / Que l'on reçoit, contradictoirement, / Du monde dévasté par le langage."
Rencontre pour ouvrir à une expérience - c'est-à-dire à ce passage, à cette traversée toujours quelque peu risquée- suffisamment marquante pour qu'après rien ne soit plus tout à fait comme avant. Yves Bonnefoy n'écrira-t-il pas : "Je dois vraiment beaucoup à Hopkins Forest, / Je la garde à mon horizon, dans sa partie / Qui quitte le visible pour l'invisible / Par le tressaillement du bleu des lointains". C'est autour de la question de cette dette et de son enjeu que j'ai tenté d'ordonner mon propos.
Le risque du "dehors". Je voudrais d'abord revenir à ce que l'on pourrait appeler "la figure du dehors ", elle qui conditionne les modes d'apparition de ce qu'Yves Bonnefoy nomme la présence. Depuis la fiction du voyageur, qui occupait une position centrale dans L'Arrière-Pays, où elle correspondait même, dit Yves Bonnefoy, à un premier projet littéraire abandonné par la suite, selon une démarche fréquente chez lui - fiction sur laquelle Jean Starobinski méditait dans un numéro de L'Arc de 1976 pour montrer que "la démarche ontologique de Bonnefoy est inséparable d'une inscription géographique" - jusqu'aux différents voyages évoqués dans La vie errante, livre au titre lui-même emblématique, le déplacement, le mouvement et, par voie de conséquence, le choix d'encourir le risque du "dehors" sont une constante dans l'aventure poétique d'Yves Bonnefoy. Il y a là une exigence propre aux poètes de la revue Ephémère - Du Bouchet, Dupin et quelques autres, et qu'on retrouve aussi par ailleurs chez Philippe Jaccottet. . Dental surgery, teeth whitening north London - www.smilesbyhillside.com.
Ou bien c'est longer l'orée du bois, ou remonter en barque le long du fleuve, ou traverser dans l'engourdissement d'un voyage en train un paysage nord américain, ou encore, à nouveau en barque, dans la brume, un bras de mer, ou alors connaître l'a -temporalité d'un voyage en Méditerranée
C'est devant cette conscience désengagée des soucis du monde que, de façon hasardeuse et soudaine, quelque chose qui vient du dehors surgit de sa propre autorité, et fait signe. Et donc se manifeste.
Quatre moments, dans ce poème : deux strophes, d'abord, évoquent successivement un "rêve" et un "souvenir" ; une marche dans la forêt d'Hopkins suscite ensuite le rassemblement des deux expériences précédentes. Enfin une méditation élargit le propos à la question qui m'occupe, savoir : comment vivre en poésie.
La première partie - les 20 premiers vers - dit non seulement les conditions de l'expérience poétique, l'épiphanie de la présence, mais encore les conséquences ultérieures de la rencontre, soit son retentissement à posteriori sur le temps ordinaire qui est à venir et qui entraînera une " requalification " du réel.
"J'étais sorti
Prendre de l'eau au puits auprès des arbres."
Ainsi commence le poème, partant donc d'une situation banale, triviale, alors que la suite :
"Et je fus en présence d'un autre ciel.
Disparues les constellations d'il y a un instant encore,
Les trois quarts du firmament étaient vides."
dit clairement, et la soudaineté, l'aspect imprévisible de ce qui se donne là à voir, soit un "autre ciel" dans lequel ou sous lequel les repères - les constellations - ont "disparu", et, sinon "l'effroi" devant le vide et l'obscurité du "noir le plus intense", du moins le sentiment de la perte, qui est d'abord perte du sens, c'est-à-dire encore du pouvoir de nommer, puisque ce qui serait à nommer, ici les constellations auxquelles la science et la navigation imposaient un nom et un ordre, a effectivement disparu.
Tout se passe ainsi comme si perdre, ou se perdre, précédait nécessairement toute possible "reconsidération" vraie de sa propre vie, soit le geste qui la fonderait en poésie, la replaçant dans un tout autre ciel encore, le ciel requalifié de la poésie. On peut se souvenir ici que considérer, c'est être parmi les astres aussi bien qu'en état de désir
Etre abandonné ainsi du monde des représentations claires et abstraites, c'est aussi ce qui arrive à l'enfant, "là où retombe la flèche qui fut tirée par hasard", titre d'un récit antérieur. (On retrouve du reste, dans "Hopkins Forest" cette métaphore de la flèche pour désigner des lieux de hasard où se manifestera la présence.)
L'enfant est perdu à "quelques pas de la maison", tout près donc de ce qui rassure et qui est plein de signes, monde d'intelligibilité ou de références analogue au puits. Tout proche, mais "perdu pourtant". Eprouvant soudainement la perte des "indices", l'inadéquation de la parole aux choses, du "mot" à "ce qui est" : "il peut l'articuler, il peut dire le chêne. Mais quand il a dit le chêne, le mot reste, dans son esprit, comme dans la mains la clef qui n'a pas joué se fait lourde".
La perte est donc la condition première de l'expérience poétique qui passe par cette étape du désemparement de soi, là où l'on se croyait pourtant le plus à l'abri : dans les mots coutumiers comme dans une maison, ou encore dans la complicité amicale des livres : avant de "sortir", le narrateur d'Hopkins Forest se tenait devant son livre posé "sur la table".
"Il y a " Toutefois le ciel d'Hopkins Forest n'est lieu de la perte - ou de la perdition - que sur une portion, dans un espace, curieusement délimités par le narrateur selon une partition arithmétique très précise : 3/4 du firmament sont vides, cependant que 1/4 au contraire, "à gauche, du côté de l'horizon" donne à voir, en une sorte de mouvement ascendant, un "brasier", un "amas d'étoiles rougeoyantes" qui sont là sur le mode d'une pure présence, sur le mode d'une évidence, de cette évidence dont rend compte le simple "il y a" ; de cette évidence qui nous ramène à l'expérience enfantine évoquée dans "L'orée du bois", poème où le regard de l'adulte, que ses mots encombrent et grillagent, se trouve démuni devant le regard enfantin "qui ne sait que l'évidence". Ainsi le dernier quart du ciel donne-t-il à voir un comble de présence, une plénitude sous la forme d' "étoiles" sans nom et sans forme repérables, puisqu'elles apparaissent comme un " amas ".
De même, et pour reprendre le récit de la flèche, l'enfant est-il arrêté dans sa marche errante par l'évidence ( "Il y a") de "la boue dans l'eau claire, une sorte de poudre bleue qui tourne sur soi", par "trois pierres tachées de blanc", par "les baies rouges parmi les feuilles". La couleur est la manifestation sensible de la présence, là où précédemment régnait le noir, et le vide. Elle est, on le sait, de façon privilégiée, le rouge, chez Bonnefoy.
Ce rouge juxtaposé au "noir le plus intense" d'un ciel vide n'est pas un rouge de surface, une de ces "couleurs sans faille", déposée là et qui règne sur le dehors, et dont Yves Bonnefoy, dans Une journée d'Alexandre Hollan, dit que son domaine est "l'espace où règnent la perspective, la vérité conceptuelle, et une lumière également extérieure". A cette couleur qui n'est qu'une porte close s'oppose ce rouge qui bat comme une porte entrouverte. Rouge actif, vibrant et vivant. C'est le rouge d'un ramas d'étoiles qui grésille, brûle et fume. Rouge d'un brasier palpitant qui émerge dans ces hauts. Rouge qui possède son rythme et déjà comme une musique, celle de "l'énigmatique lumière" qui remonte depuis le fond du monde.
"J'étais sorti", est-il dit dans Hopkins Forest ; "je rentrai" : tout voyage appelle un tracé en boucle , et le retour à l'origine. Mais celui qui rentre rentre l'esprit pris - rouge sur noir - par ces vibrations qui ont fait leur nid en lui. Dans Hopkins Forest, il s'agit d'un retour vers "le livre sur la table". Dans Là où retombe la flèche , d'un retour à la maison. Or il est clair que l'expérience du dehors, l'expérience de l'altérité rencontrée ("je fus en présence d'un autre ciel") affecte les lieux, les actes, les pratiques du lieu de l'origine que l'on avait délaissés pour se risquer au dehors : "ce soir à la maison qu'il place des bûches dans le feu comme on lui avait permis de le faire, il les verra brûler dans un autre monde." Et elle les affecte par la façon dont est d'abord disqualifié puis ensuite requalifié le réel familier.
Ainsi, premier temps : le livre qu'on ouvre à nouveau n'est plus habité que de signes "indéchiffrables, d'agrégats de formes d'aucun sens", et cela correspond bien à la disparition encourue au dehors des constellations, après quoi, second temps, "par- dessous" les signes du livre qui se donnent maintenant dans le désordre vient "quelque chose comme une neige", "comme si ce qu'on nomme l'esprit tombait là sans bruit ".
Il se peut aussi que le livre, l'art, la culture, soient l'espace ouvert, le lieu d'un voyage qui suscite la même surprise, le même surgissement d'un autre monde : et c'est la deuxième strophe d'Hopkins Forest, le souvenir, et non plus le rêve, qui raconte comment, d'entre les pages d'un journal distraitement feuilleté dans un train, le visage de Baudelaire surgit soudain avec la même puissance d'interpellation que le "brasier rougeoyant" de "l'autre ciel".
L'autre lumière. Hopkins Forest, ces mots nomment une forêt américaine et désignent donc une expérience, un "moment d'expérience". Celle d'une avancée dans et sous une chute de neige. Cette averse fut d'abord l'occasion d'une extraordinaire réconciliation : "Prenait fin le conflit de deux principes, / Me semblait-il, se mêlaient deux lumières, / Se refermaient les lèvres de la plaie."
Même si les trois vers d'Yves Bonnefoy sont sous le signe de l'atténuation d'un "me semblait-il", l'expérience est bien celle d'une unité retrouvée. Pour un instant, ce qui déchire l'esprit, qui fait de l'esprit le lieu même du déchirement, le combat entre la forme d'un côté et la matière de l'autre non seulement s'apaise mais cesse. La neige réduit l'écart que le langage creuse entre l'esprit et le monde, mieux, l'annule. La neige triomphe du langage, de sa puissance de fragmentation, la neige unifie, accorde, recoud ce que "le langage avait dévasté " dans le monde. Ces flocons qui se désenchevêtrent du ciel, silence et lumière mêlés, vibrent suspendus, telle est leur chute : une vibration lumineuse, inconnue, qui est la vibration lumineuse de l'inconnu. C'est elle qui, selon les mots de Mallarmé, "renoue la mélodie de notre âme".
Rappelons-nous, ce flocon. Cette " bévue sans conséquence de la lumière", qui danse plus qu'il ne tombe, rappelons-nous ce que Pétrarque, dans les vers qu'à choisis Yves Bonnefoy pour exergue de son livre Début et fin de la neige, lui fait dire : "Qui regna amore - Ici règne l'amour". La neige se fait présence, unité retrouvée. Telle est "la grande neige". Elle fait flamber ce qui est car, dans les formes, - et ce sera le plus souvent presque rien : une charrue abandonnée, un fer rouillé, une planche de bois - la matière remonte non sous son aspect divisible mais dans l'unité de sa "réalité première et ultime qui se dérobe à nos mots" et que, pourtant, dans les poèmes, ils cherchent toujours à désigner à partir du point où ils s'ouvrent à ce qui les dépasse. Quand cet UN parvient jusqu'aux "rivages de la lumière", comme disait Lucrèce, il se donne alors moins à voir qu'à entendre comme en une musique de par en dessous. ( cf."Et déjà la musique se fait entendre" dans La parure). Dans "la grande neige", "l'il s'ouvre grand, dit par ailleurs Yves Bonnefoy, mais c'est pour mieux entendre". Cette musique-là on pourrait la dire celle des silenciaires, et ce serait alors du silence froissant du silence. Les flocons dans l'à-vif de l'air, fêlant le froid, donnent à entendre le murmure de l'absolu, quand c'est le chant, mais retenu, de sa lumière - "l'autre lumière, l'intérieure, l'ensevelie, la désirée de toujours" (Une journée d'Alexandre Hollan) - qui émerge comme la rose de Ronsard déclôt - élan mais contenu - "sa robe de pourpre au soleil".
On entre, dans cette "grande neige" , "le cur battant" et "pour un instant" car Yves Bonnefoy sait bien que ces flambeaux déjà "semblent s'éteindre / comme aux yeux du désir quand il accède / Aux biens dont il rêvait" (Les Flambeaux). Qu'on ne s'établisse pas comme à demeure dans "la grande neige", ce sera la couleur encore qui nous le rappellera. Et ce sera là le deuxième volet de cette expérience d'Hopkins Forest.
Parole de résurrection. Après l'accord, le discord. Un "mais ne suit-il pas toujours le "j'avance" chez Yves Bonnefoy ? Il faut sortir de "la grande neige" . Se déchirer à nouveau. Consentir à la réouverture de la blessure.
Par l'entremise d'un "toit au loin", d'une "planche peinte, restée debout contre une grille" - et j'aime à imaginer cette planche écaillée, à demi pourrie et cette grille déjà travaillée par la rouille, et donc dans des formes ayant su accueillir la matière en elles - ce sera encore la couleur qui va rayonner, et sa lumière devenir voix. Couleur qui va émerger de ce manteau léger "presque rien que de brume et de broderie" que "la Madone de miséricorde de la neige" a répandu sur "les êtres et les choses" d'Hopkins Forest et dont "la masse blanche du froid" tombant "par rafales" avive la lumière qui en émane. Lumière intérieure qui va prendre voix.
Non plus murmure cette fois mais sons et sens articulés en une parole qu'on ne peut pas ne pas reconnaître. Cette parole, selon Yves Bonnefoy, est celle d'un "qui sortirait du sépulcre et, riant / "Non, ne me touche pas", dirait-il au monde". Parole qui est la parole même de la résurrection. Ce que dit ici la couleur, le flocon de "la grande neige", lui aussi "dieu simple, sans souvenir / Du tombeau, sans pensée que le bonheur, / Sans avenir / Que sa dissipation dans le bleu du monde." l'avait déjà dit.
Ce "noli me tangere", cette parole du Christ adressée à Marie de Magdala, signant sa résurrection au matin de Pâques, est certes reprise ici hors du contexte de la tragédie de la croix. Je n'irai pas plus loin dans le cadre de cette communication sur cette question des relations entre Yves Bonnefoy et le christianisme. Simplement je rappellerai que dès "L'acte et le lieu de la poésie" dans L'Improbable, il avait présenté la difficulté de la poésie moderne comme résidant dans le fait qu'elle avait "à se définir, dans un même instant, par le christianisme et contre lui".
"Non, ne me touche pas", telle est la parole de la présence quand elle se fait agissante. Cette parole est un renvoi. Une négation. Quelque chose comme une cassure, une rupture. La présence elle-même vient déchirer le regard. Aussi bien de celle entrée au jardin (regard d'amour) que du monde (Regard soumis aux lois du langage, lesquelles ont diffracté dans ses plis et replis ce profond désir d'unité - ce "haut désir", dont parle souvent Yves Bonnefoy.) Ne me touche pas, ne me retiens pas dans une image que ton désir aura élaboré car alors une représentation prendra ma place. Et ce sera la nuit en plein jour. La mort en pleine vie. Et le froid partout jusque dans la perfection.
De ce non-là on comprend qu'Yves Bonnefoy ait pu écrire qu'il était "de lumière" car cette négation se convertit en affirmation. Brutalement, comme un éclair déchire la taie du rêve de tout ce qui se donne pour achevé. Oser un tel non, c'est dicter de la vie, ouvrir la passe par où le sens va pouvoir continuer son chemin. Et c'est le temps, celui de la finitude, qui se trouve comme tel remis en route. Comment ne penserions-nous pas ici à cet article dans lequel Yves Bonnefoy analyse le tableau de Giotto précisément intitulé "Noli me tangere" ( cf. "Le temps et l'intemporel dans la peinture du Quattrocento", L'improbable) ? Ce qu'Yves Bonnefoy met en lumière dans ce tableau de Giotto, c'est ce qu'il nomme "le pathétique de la surprise". Et c'est encore d'une déchirure qu' il s'agit ici. Quelque chose arrive - cette négation terrible, ici - qui nous prend au dépourvu. Quelque chose qui vient rompre avec tout ce à quoi nous pouvions nous attendre en fonction de ce que nous pouvions savoir. La surprise, c'est de l'impossible qui surgit dans le possible. Comme une négation. La surprise, dans ce tableau de Giotto, est que "soudain, écrit Yves Bonnefoy, le temps est visible et que désormais le problème se pose d'y consentir".
Le "Noli me tangere" dénoue, en ce sens, "la grande neige". Il ne la détruit pas. Il est invite à sortir de "la grande neige" mais sans désertion, trahison. Seulement pour avancer et continuer à jeter un " filet qui ne retient pas", comme l'écrit Yves Bonnefoy dans Dans le leurre du seuil, tant, désormais, "la distance entre les mailles / existe plus que les mailles". Consentir à entendre cette parole, être capable d'accueillir ce nouveau déchirement, c'est être rendu à "la terre brève , celle de la neige piétinée", notre "seule rose", forme pénétrée par la matière, forme poreuse qui laisse par capillarité remonter cela qui "n'a pas de nom, pas de sens", cet Un par-delà les figures et les mots, comme cette rouille affleure au fer, l'un et l'autre consentant à l'échange. "Fer rouillé" où son "écharpe se prend" et qui déchirera "en moi, écrit Yves Bonnefoy dans "Le jardin" , l'étoffe du songe".
Vivre en poésie. Qu'est-ce donc, Mesdames, Messieurs, chers amis, que vivre en poésie ? C'est la question que j'osais lancer au début de cet exposé. Elle surgit à nouveau, maintenant que je suis parvenu au moment de conclure. Mais elle surgit comme éclairée par une sorte d'évidence : évidence que communique la lecture de ce poème, Hopkins Forest. Pour le dire autrement : de même que le poète reconnaît "devoir beaucoup à la forêt d'Hopkins, et la "garder à son horizon", à notre tour, nous avons, nous lecteurs, une dette à l'égard du poème. Nous le gardons, nous aussi, à notre horizon. Et peut-être est-ce bien, là encore, pour "sa partie qui quitte le visible pour l'invisible".
Notre dette, quoi donc la fonde ? Ceci : ce commentaire, que le poème abrite, cette méditation, qui consistent à rapprocher d'un côté le rêve d'un "autre ciel", et, de l'autre, le souvenir du voyage en train où est apparu le visage de Baudelaire comme un autre visage, celui de la poésie, ce commentaire, cette méditation ne sont ni une glose intellectuelle ni une évocation sentimentale du passé. Et, pour reprendre l'opposition soulevée dans un passage des Cahiers de Malte, ces vers ne communiquent pas des "sentiments ", mais une "expérience".
Voilà une première réponse à la question : vivre en poésie est bien affaire d'expérience et non de sentiment. Telle est l'évidence. Mais de quelle expérience s'agit-il ? D'abord de celle-ci, que l'on nommera contradiction, ou tension, cela même que j'ai appelé "déchirure", et que le poème connote dans l'image des "lèvres de la plaie" qui semblent un instant s'être "refermées". La tension est celle-ci : pas plus qu'on ne peut s'établir dans "la grande neige", cette figure, rappelons-le, de la "réconciliation", de l'unité retrouvée - et si on ne le peut, c'est que notre partage est en effet de consentir à la terre et à sa finitude - on ne peut non plus vivre sans la présence, à notre horizon, de ces nombreux signes que " l'on reçoit du monde".
Et ainsi, vivre en poésie, c'est avancer dans le monde en étant tout à la fois fidèle à la terre brève où sont comptées les heures, où le réel déchire le voile des représentations, et, en même temps, se disposer toujours à voir et à écouter ces signes, à saisir ces improbables "retombées de flèches" qui ouvrent aussi à autant de rencontres où "l'autre ciel" se fait présence. Se disposer à réentendre, dans le léger chuchotement des flocons, la lumière de toujours.
Cependant la vie en poésie est encore autre chose. La vie en poésie est écriture. Et voici encore une autre dette : nous comprenons en effet que ce poème, Hopkins Forest, est l'espace d'un travail, qu'il est lui-même ce travail-là, d'intériorisation. Le commentaire dont je parlais est en soi poème. Et, en tant que poème, il "garde" et "écoute" ce qui se fait substance par le travail de l'écriture, ce qui devient "sang, regard et geste", dit encore Rilke, ou, pour faire toujours référence à lui, ce par quoi "s'accomplit en nous cette transfiguration durable du visible en invisible" : la "présence" s'est faite présence intérieure. Intériorisée au point qu'elle est nourriture. Et c'est bien là qu'il faut chercher la "vérité de l'écriture qui se veut poème", comme le dit Yves Bonnefoy dans l'entretien qu'il accorde à Alain Freixe dans la revue Friches.
On peut vivre de ce beau travail, n'en doutons pas. Et pour peu qu'il soit accompli dans un poème ou dans une uvre, comme ceux d'Yves Bonnefoy, c'est la poésie qui nous est rendue et offerte, qui entre dans la salle. Or, quand passe la poésie, ce qu'elle murmure aussi, du cur de sa rumeur aux teintes sombres, c'est un peu de la même nature que ce que dit toute forme de beauté.
Et que dit la beauté ? Qu'elle est là, oui, et qu'il ne faut plus craindre. Qu'elle est là toute, et que nous sommes saufs, qu'il y a de la vérité, du juste, là, qui rayonnent, qui gagnent sur le mensonge, sur la laideur, sur cette médiocre laideur qui nous habite aussi, qui nous fabrique une petite vie zélée et pauvre. Certitude d'y être enfin, d'y être, en cet instant précaire, comme pour toujours.
Et puis, en même temps que cette voix se fait entendre, voici ce qu'elle souffle encore : je suis bien là, dit-elle, présente en vous jusqu'à nouer vos gorges, et dessinant sur vos visages le sourire de l'ange. Et pourtant, vous le savez, ma présence est fragile C'est comme la palpitation d'une aile, ou le chant d'un loriot invisible et qui se tait quand on approche et que l'on cherche à voir. Ma présence, c'est d'être là et pourtant de n'y pas être. Fallait-il par mon chant lisser ainsi vos regards et détourner vos visages de la face visible des choses ? Fallait-il corrompre ces regards et les tourner vers ce grand ciel de cristal et d'absence ?
Et quelques-uns parmi nous de répondre que oui, pour notre joie, il le fallait. Quand bien même.
© Hans Freibach et la revue Nu(e)