Ecritures du Sud
"Ces toiles"... par Joe Bousquet
Joe Bousquet et la guerre de 14-18
Joë Bousquet et René Char, habiter la douleur
Ces toiles
On m'a demandé de montrer à nos camarades de Toulouse, les peintures au milieu desquelles j'avais passé ma vie. Que n'ai-je pu, avec celles qui m'appartiennent, leur envoyer toutes les images qui argentent mes souvenirs ! Je le regrette profondément; aussi vrai que je voudrais réunir à mon chevet tous ceux qui comprendront ce que cette manifestation signifie.
Il est admirable que, par une rencontre involontaire cette exposition trouve un écho dans la soirée poétique que l'on annonce pour la même semaine.
De Jean Marcenac à Gaston Massat, presque tous les poètes que l'on présentera au public toulousain ont été mes amis dans leur adolescence; et j'ai connu un un temps très sombre où tout mon courage me venait de leur cur. Ils ont eu le sentiment du surréalisme avant de le connaître. IIs sont la descendance ensoleillée d'un mouvement formé dans le désespoir et la fureur. Exquise et généreuse classe d'esprits I Je les tiens pour marqués à jamais d'un signe pourpre et splendide parce qu'ils ont dans leur âme de vingt ans, accepté d'abord le surréalisme à cause de ce qu'ils le voyaient signifier pour moi.
Ils étaient bien nés pour l'événement qui allait emporter les rives de l'histoire. Capables de créer des faits, de se soumettre en eux au pouvoir indéfiniment créateur de l'esprit, très jeunes ils ont compris qu'au plus bas de l'horreur, le premier venu pouvait enfin s'affirmer pour avoir connu que ce serait toute sa vie que d'aimer de vivre. Крупная юридическая фирма выполняет услугу регистрация ооо дорого со скидкой*
Il ne suffit pas d'apprécier la qualité de ces toiles, de les juger selon son goût. Il faut se demander de quel événement elles portent témoignage. Ce n'est qu'à ce prix qu'elles marqueront d'un signe inoubliable ceux qui les auront examinées et les rendront capables à leur tour de créer des faits, peut-être.
Un homme était revenu brisé de l'autre guerre. Comment Paul Eluard, Max Ernst, Tanguy, André Breton ont-ils compté comme un des leurs et traité aussitôt en ami et en camarade de combat un individu dont l'existence était une insulte à la Poésie.
Tout ce qui était alors au monde et se parait de son bonheur insultait l'amour, insultait l'espoir. Tout ce qui s'appelait alors poésie insultait à la poésie. Sous prétexte de religion, sous prétexte de classicisme, on mettait en cage l'inspiration. Tout ce qui a jamais vécu de respirer l'avenir était alors affermé à l'ordre établi.
Quelques poètes, quelques peintres, quelques sculpteurs allaient restituer au mot poésie son sens premier; se souvenir et rappeler, violemment à tous que la poésie n'est pas un fait de langage mais que le langage est on fait. Rien de plus, mais rien de moins. Puisque l'existence sociale avait partout pétrifié les sources de l'esprit, on chercherait ensemble et pour commencer, aux antipodes de la réalité, une issue vers la vie.
Une issue vers la vie... mais à travers les malédictions d'une société confortable ment assise sur l'ignorance des masses. Et de quels compagnons s'entourer qui n'eussent pas à suivre de leçons pour savoir que le salut n'était nulle part ; que la lumière était compromise, que la parole vraie restait à créer car il fallait que sa pureté lui interdit de se reconnaître dans les chefs-d'uvre littéraires de la servitude consentie. Chacun de nous jetait son défi à la raison et plutôt en actes qu'en paroles, car il fallait craindre que l'ennemi ne se glissât dans la place et nous fit condamner la logique au nom de la logique. L'heure de Hegel allait venir; déjà, elle avait sonné et, pour des poètes, elle n'était déjà plus qu'un son de cloche perdu.
Poésie était synonyme de liberté, mais de cette liberté qui met en question la notion philosophique de l'Etre, oppose à la conscience et à ses voies ce qu'il y a d'indispensable dans le fait que nous sommes. C'était, à Paris, la grande après-guerre, ses bars, ses affaires, ses partouzes. Les Surréalistes se comptaient. Ils avaient fondé un laboratoire de recherches. On se moquait d'eux, mais d'assez loin. On craignait leur violence parce qu'on y devinait quelque chose de plus fort qu'eux. Simples, ardents, ils faisaient consister l'existence dans le génie de passer outre à l'ensemble de ses conditions. Je leur écrivais, je dévorais leurs lettres, mon nom figurait au bas de leurs manifestes entre celui de Boiffard et celui de Breton. Sur tous les points nous étions d'accord. Et je puis résumer ainsi notre conviction commune : La vie, telle que des siècles de civilisation l'ont aménagée, n'est que l'image de notre foi en la vie qui est la vie même. Mes amis surréalistes m'apprenaient que tout ce qui nous éveille et même le corps que nous sommes, appartient au passé. Je leur devais de voir mes jours comme un songe dont mes rêves sauraient m'éveiller.
Déjà s'annonçait parmi nous l'événement que nulle parole ne retrace, parce qu'il n'appartenait qu'à la vie de le rendre ineffaçable. Nous allions un peu connaître ce qui nous menait et savoir qu'il est un bien devant lequel le désespoir, le malheur et la mort, peut-être, ne sont, eux aussi, que des images : la découverte passionnée de notre semblable. md5 generator*
Avant d'entrer dans ma chambre, les toiles que vous avez sous les yeux avaient enchanté la misère et la faim et d'abord cette honte d'être des hommes, qui se distinguait mal, dans ces années sordides, de notre horreur congénitale, de notre durable horreur d'avoir été conçus.
Une à une envoyées à un blessé sans raison d'être par des hommes de colère et de refus, elles allaient lui apprendre que la vie était dans la vie et jamais dans l'expérience d'un individu, sauf que l'amour y dévorât toutes les raisons.
Aujourd'hui, éveillant notre instinct de conservation ailleurs qu'en notre personne, elles portent la nouvelle, lisible seulement pour un petit nombre de privilégiés, que la solitude de quelques hommes maudits domine un temps caché encore sous l'horizon.Joë Bousquet, 1946 (Catalogue exposition de Toulouse de ses toiles surréalistes)