Une issue vers la vie
par Alain Freixe
"Nul
n'a jamais écrit ou peint, sculpté ou modelé,
construit, inventé, que pour sortir en fait de l'enfer"
Antonin Artaud
"Mais tu sais, dit Bousquet dans une de ses Lettres à Ginette que la peinture cela m'intéresse beaucoup plus encore que la littérature. Bien que je ne sache pas peindre. Peut-être à cause de cela. Je dis que la "littérature". Je mets poésie et peinture sur le même plan."
C'est ce plan-là qu'il nous est donné de voir dans cette magnifique exposition (NDLR : Alain Freixe fait ici référence à l'exposition Michel Butor de Carcassonne. Les rencontres au cours desquelles ce texte a été lu se sont déroulées dans les salles mêmes de l'exposition). C'est ce plan-là que nous ne cessons d'interroger à la suite de Michel Butor et de notre rencontre du mois de novembre.
Ce dialogue entre peinture et poésie, je ne pouvais pas oublier qu'il se déroulait à quelques mètres de la chambre dans laquelle Bousquet vécut une vingtaine d'années. Cette chambre qu'il lui arrivait de nommer "l'oubliette aérienne" et dont il dit dans Le livre heureux : "J'ai réuni des tableaux autour de moi. Après j'ai fermé mes contrevents à la lumière du jour, et sur les nappes de couleur qui s'étendaient dans l'atmosphère souterraine de ma chambre, j'ai vu l'ombre envelopper tout un vol de papillons transparents ( ) on dirait que tout tend à s'imaginiser".
Quelques tableaux ?
On dira plus d'une centaine de toiles pour une quarantaine de peintres : parmi elles et à côté De Masson, Dali, Arp, Malkine, Brauner, Klee, Kandinsky, Derain, Dubuffet, Bellmer, il faudra compter une dizaine de Fautrier, autant de Magritte, une douzaine de Tanguy et une trentaine de Max Ernst.
Ce plan où dialoguent peintres et poètes est celui de l'amitié, espace où trouve à se confronter le désir du peintre et celui du poète.
Ce plan est celui où la vie est comme remise en bourgeons. Où elle apparaît comme un espace infini de création et l'être comme un devenir.*
Cette amitié est celle qui arracha Bousquet à la profondeur où il était écrit qu'il devait s'engloutir. Celle qui le porta et le tint sur les rivages de la lumière, là où les ténèbres n'arrivent jamais à se dissiper entièrement mais que les uvres des hommes étoilent.
Bousquet ira répétant qu'il fut "un miracle de l'amitié".
Cette amitié est force résurrectionnelle. Force créatrice. Non seulement elle est révélation d'autrui mais également de soi-même.
Michel Butor disait ici même combien les peintres l'obligeaient à utiliser des mots auxquels il n'aurait pas pensé s'il s'était contenté de suivre sa pente naturelle. Combien il devenait quelqu'un d'autre au contact des peintres Combien ils l'avaient aidé à renaître. À se fabriquer une différence. À bâtir une uvre de telle manière que celle-ci le change et change, ne fut-ce que de manière infinitésimale, cette société où respirer devient de plus en plus difficile.
J'entendais Michel Butor et j'imaginais Bousquet approuvant.Je devais vivre entre quatre murs, regardé par les plus beaux tableaux du monde. Les plus magnifiques de ces tableaux sont l'uvre Max Ernst. Je ne connais pas de désespoir que la contemplation de ces peintures ne réussisse à dissiper. L'armistice à peine signé, Max était revenu à Paris, sans régulariser sa situation. Il y travaillait aux côtés de Paul Eluard qui n'était connu que par quelques plaquettes. Blessé depuis deux ans, je vivais au milieu de ma famille, moralement seul, sans guides. Sans autre espoir que les chimères de guérison enfantées par l'instinct de conservation. Un jour, j'ai été profondément troublé par un poème d'Eluard : j'ai senti (1921-1922) que cela tuait tout ce que l'on avait jusque là appelé poésie. J'ai écrit à Eluard.
Bientôt J'ai vu en reproduction les premiers Max Ernst. À peine le peintre sut-il dans quelle situation je me trouvais, il m'envoya une toile splendide, une forêt merveilleuse, entourée d'un cadre qu'il avait étoffé avec deux bandes de liège vierge. Saisi d'une émotion inconnue à la vue de cette peinture, j'arrachai à pleines mains les manchons de liège, me blessai aux très longs clous qui les fixaient à la baguette; et demeurai là haletant devant cette image enfin nue comme un miroir sans fond, où la matière million d'oiseaux d'air dans une ligneuse se renouvelait comme une cascade. Devant un portrait de la matière, je n'avais pu supporter que la matière fût. Je venais de comprendre que ce peintre était le grand homme, le plus grand homme d'un monde où tous les individus me ressemblent. Puis Max est venu me voirJoë Bousquet, D'une autre vie, Rougerie
A ces deux événements - "Les événements ont leurs voies : nous ne les créons pas, ils nous créent" disait Bousquet - je rajouterais un troisième nom. Celui d'une femme, le nom de Gala. C'est elle qui entama la correspondance avec Bousquet. C'est elle qui la première vint à Carcassonne. C'est elle enfin qui mit Bousquet et Max Ernst en contact.
Max Ernst fut le peintre de Bousquet - Bien sûr il y eut, dans la période Paulhan, après les années 40, Fautrier et Dubuffet - cela pas seulement à cause du génie plastique qu'il lui reconnaissait, ni parce que ses tableaux dissipaient toujours ses désespoirs mais parce que c'est sous le signe du "merveilleux" que c'était déroulée leur rencontre : Bousquet et Ernst ont toujours pensé que le 27 mai 1918 tandis que l'un sortait, blessé, de Vailly, l'autre y entrait.
Dans une lettre du 30 août 1947, Bousquet avouera à Max Ernst: "N'oublie jamais que tu m'as appris comment on naissait. Mon sort me condamnait à une existence étroite et vaine d'idéaliste. Tu m'as montré que l'immensité dont j'avais l'intuition avait une réalité minérale. Tu as pris sous la terre et dans le sang tout ce que mon imagination situait dans l'inaccessible."
Non seulement la peinture d'Ernst fit naître Bousquet, l'éleva mais encore elle le préserva. Ainsi à partir de cette "première forêt", la peinture devint pour Bousquet "l'occasion d'un plaisir à se donner chaque jour" et ce qui va l'aider à vivre avec quelque justesse.
Dans les couleurs des peintres, Bousquet trouva non de" simples nuances de l'air" mais des racines qui "font honte à l'arc-en-ciel qui n'est que reflets", dit-il, tant elles sont minérales et comme issues d'un monde libéré des "préjugés et des conventions qui trouvent dans nos regards toutes les occasions de nous domestiquer".
Dialogue peintre-poète . Eluard, selon Bousquet, "a nommé et baptisé les terres que celui-ci (Max Ernst) faisait sortir des eaux" tandis que Max Ernst donnait tout leur poids de matière à des mots qui prenaient dans le poème "la dimension de la chose", arrivant par là à "désensibiliser le monde" pour révéler le véritable état de celui-ci, qui reste d'ordinaire caché sous nos regards fanés.
Eluard-Ernst, les deux amenèrent "l'esprit à se manifester comme l'ingrédient de la matière".*
Une fois découvert Max Ernst, Bousquet va découvrir peintres et peinture jusqu'à ne plus séparer sa vie même de ses tableaux, à tel point qu'il envisagea un temps d'écrire "une naissance de (sa) chambre où la peinture serait située en fonction de la vie qu'elle (lui) a faite". Ses tableaux sont sa vie. À Stéphane Mistler qui en 1942 lui proposait d'échanger les Papillons d'Ernst contre un Soutine, Bousquet répondit : "Vous ne pouvez pas imaginer ce que ces tableaux représentent pour moi ( ) Il a fallu pour couvrir mes murs, souffrir toutes les ironies, pas une de ces toiles qui ne représente une histoire. Que m'importe leur qualité. Ils sont ma vie."
Que représentent toutes ces toiles ?
Ces toiles ne font ni collection, ni musée personnel idéal mais elles seront le véritable aliment de sa vie. L'air dont il avait besoin. Le sol où il marchait.
- À Jean Paulhan, 1943 : "Tu m'as demandé une fois ce que j'éprouvais devant un grand tableau. Je t'ai répondu : le besoin de marcher, et, en même temps, d'arracher au peintre d'autres secrets"-
Le lieu où se posait la question : comment s'en sortir ?
- Y eut-il jamais autre question? Par où passer pour sortir ? Pour s'en sortir ? N'est-ce pas la question même de la littérature qu'il lisait sur le corps ce ces peintures ? -
Question qui ouvrant sur l'écriture lui permit de faire un bond hors du rang des meurtriers, selon l'expression de Kafka.*
Pour terminer, je souhaiterais vous lire un texte peu connu de Bousquet. C'est notre ami Gaston Puel qui en offrit la réédition à la revue Axe-Sud en 1984. Voilà. Nous sommes en 1946. À Toulouse où l'on peut rencontrer au Centre des Intellectuels Tristan Tzara. Bousquet écrit ce texte pour accompagner l'exposition de ses toiles.
(Après les dires de Jean Clair dans le journal Le Monde où l'on vérifie, selon les mots de Char, que la merde finit toujours par descendre au pot - J'aurais bien aimé dire quelque chose comme ça, mais )
Vous jugerez par vous même si l'on peut proposer cette profession de foi en la poésie et la peinture aux femmes et aux hommes de ce temps."Ces toiles", texte de Joe Bousquet pour l'exposition surréaliste de Toulouse en 1946
© Alain Freixe le 11 décembre 2001