Notre existence est ailleurs
L'espace et la vie dans Iris et Petite-Fumée
par Michela Landi
On a beau faire de la vie avec de l'espace, de l'espace avec
de la vie, la folie finit toujours par briser ses armes, et il faut
mourir de n'avoir pas été... (190) (1)Le personnage de Basile Sureau, protagoniste de ce conte paru en 1939 ainsi qu'auteur fictif des Petits papiers publiés en 1935, paraît embrasser toute la philosophie négative dont se nourrit Bousquet dans cette période.
Basile Sur-eau, "roi de la surface aquatique" tel qu'il résulte de l'interprétation etymologique de son nom, serait aussi le "roi de la boule noire", le sureau renvoyant de toute évidence, à travers son fruit, à la "perle noire" de l'opium.Si l'on tient compte du contenu symbolique dont se charge souvent l'invention onomastique de Bousquet on pourrait, en plus, définir M. Sureau comme celui qui se réaffirme en prenant conscience de l'espace et, en même temps, celui qui parvient à abolir la perception de cet espace par l'usage de la drogue.
N'oublions pas, à ce propos, la phrase thématique qui précède les Petits papiers de M. Sureau et qui, pour renforcer la même croyance de Bousquet dans une ontologie négative, réapparaît peu après dans La tisane (TDS, 320) :"Dans la mesure où il s'accepte, l'homme s'enfonce dans la profondeur de sa nature qui est négation. Ainsi ne sois pas toi si tu ne veux être perdu". "Tu sais que ce n'est pas la recherche du bonheur qui est le grand mobile des actions des hommes, mais le souhait inhérent à chacun de tes actes, "Ne pas être celui que je suis".
L'acceptation de son être supposerait en fait, pour l'homme, celle de sa venue au monde, donc de sa condition d'être-dans-l'espace, d'être-sur-eau au moment où il abandonne l'état prénatal :
sur les flots dont il n'est que le sable ou le sel
(Eucheria, CDS, 97).L'espace est donc l'effet perceptible du péché originel, de la chassée du paradis terrestre de l'être total (de l'androgyne) que réactualise à chaque naissance la séparation de la mère et de l'enfant :
Une femme à qui j'appartiens, déclara M. Sureau, m'a chassé de sa maison avant le jour; et cette femme n'est pas de ce monde mais, sans
elle, le monde ne serait pas (177).C'est par sa chute sur cette terre que l'homme prend alors conscience de l'espace; dimension physique et métaphysique en même temps, celui-ci est établi par la fracture entre la cause et l'effet, le sujet et l'objet que provoque la naissance :
Une femme m'a chassé de ses bras [...] c'est un peu triste de penser que le monde est sorti des efforts que j'ai faits pour la retrouver (ibid.).
Mais la déjection, inscrite dans le destin cosmique, a été expiée par la volonté du sujet biographique qui, réactualisant la chute par l'épisode de Vailly, au lieu d'incarner l'espace glissé entre les deux lèvres de la blessure universelle, suture l'effet avec sa cause et guérit l'individu de son infirmité métaphysique : en niant l'être à l'existence mobile, immédiatement le réaffirme dans son essence par l'immobilité qui le soustrait à la vie objective, à la vie-dans-l'espace :
Je ne voulais que redevenir son amour; c'est mon amour que j'ai fondé en la cherchant comme la terre de ce qui nous sépare (178).
Le destin qui le voudrait donc, par sa naissance même, sur-eau, est, finalement, par la chute volontaire, vaincu. La douleur physique justifiant l'opium et l'infirmité la vie immobile, voici que Bousquet trouve une réaffirmation ontologique en dehors de l'espace :
Il n'a ni droite ni gauche un squelette en quête de ses os
(Il n'a ni droite ni gauche...CDS, 29);la réalité physique étant dissimulée par la couverture métaphysique de la drogue, le sujet déchu se réattribue la totalité ontologique que sa venue au monde lui avait ôté et, se soustrayant à l'existence, se redonne la vie de ses propres mains :
Tombe pour devenir la main qui te retient [...]
(L'aveugle de l'aube, ibid., 40).Tout de suite, dans l'"entrée en matière" d'Iris et Petite-Fumée, Bousquet évoque son baptême à la métaphysique de l'espace à travers la blessure réelle qui est en même temps la source du renouvellement spirituel ainsi que la condition de dépassement de la fêlure cosmique originaire :
"Une charrette lui étant passée sur le ventre..."(175).
L'événement-clé, effet d'une volonté camouflée en destin (ou bien : heureuse fusion de l'effet avec sa cause), opère immédiatement un "retournement de la pensée contre la vie" (ibid.) et l'ontologie négative qui en découle devient le principe d'une auto-réaffirmation : le "squelette", le simulacre de la mort qu'est l'homme couché ayant perdu, avec la mobilité, la conscience de sa dimension spatiale, peut entreprendre ainsi la "quête" de soi par l'esprit. Enfant de la nuit, où toute perception d'altérité est abolie il est, lui-même, la perle noire qui absorbe toute la lumière.
Dans ce "retournement de la pensée" le paradoxe, qui constitue le fondement apparent de l'existence biographique de Bousquet est aussi le procédé le plus fréquent de son écriture et l'agent principal de la transmutation de la négativité en réaffirmation : il abolit en fait dans l'entendement l'espace logique entre le sujet et l'objet qui est le principe de tout raisonnement, de toute connaissance. La pensée demeurant au contraire soudée avec l'être dans une auto-perception métaphysique du sujet qui s'élève immédiatement à la seule dimension existentielle possible, on est, avec M. Sureau, dans le domaine de l'"in-connaissance": toute distance effacée entre raison et délire, entre vie intérieure et espace réel jadis objet de la perception physique, le rapport de causalité entre le corps et l'esprit se neutralise et, par cela, s'annule toute dépendance univoque de la cause à son effet.
La perception subjective étant donc la seule source de réalité (et n'étant de réalité que métaphysique), il n'y aura plus de séparation logique entre le malade et le médecin : c'est également le premier qui guérit le second (2) et leurs rôles deviennent interchangeables, car le sujet rachète son esprit malade dans un corps bien portant par la nécessité d'une infirmité physique qui le soustrait ainsi à la condamnation de la vie mobile.
Celui de "rendre à la vie ce qui appartenait à l'espace" (177) est alors l'acte d'amour suprême du sujet; en brisant, par l'impossibilité d'aimer physiquement et donc d'enfanter, la chaîne de la transcendance, il fonde une immanence métaphysique où il est la cause et l'effet de sa re-naissance et où tout objet d'amour, toute altérité ne survit que hors de sa dimension spatiale réelle, transmuée en idée et symboliquement réintroduite dans les ténèbres prénatales de l'intériorité. Cet acte, qualifié d'"innocent" par M. Sureau, s'oppose à la culpabilité de l'enfantement, souvent évoqué à travers la métaphore du jour, la lumière apportant visuellement (et donc symboliquement) l'espace :
Mais l'aube se lève, ajouta-t-il mystérieusement, avec la douleur de rendre à l'espace ce qui appartenait à la vie (178).
Si la femme-mère est finalement la responsable, par l'enfantement, de l'acte de création-déjection qui transcende sa volonté, c'est, en définitive, par l'opium que le sujet expie cette faute cosmique; la drogue a en fait le pouvoir d'opérer dans son esprit la réunification de la pensée et du corps qui l'abrite et de lui faire oublier par moments la dualité qui s'ensuit de la naissance-séparation (mais, biographiquement, de sa blessure), abolissant l'espace où il ne veut (ne peut) plus vivre.
Qui serait donc Iris ? Dans cette optique, la femme qui enfante et est enfantée, le médecin et le malade, l'Espace et la Vie, bref, l'Une et/ou l'Autre, séparées mais susceptibles d'une réunification dans l'illusion macrocosmique du sujet. Créature qui donne le jour en tant que femme, Iris existe aussi dans la nuit prénatale par la faculté qu'a le sujet de redonner la vie à ce qui n'était qu'espace :
Son corps inaugure le jour. Il me semble que je ne le toucherais pas sans faire disparaître l'espace qui me l'apporte; mais il est la clarté vivante et comme le salut de l'espace où il disparaît. (218).
Iris représente ainsi, en même temps, l'espace et la condition de son dépassement dans l'intériorité du sujet englobant, par le Verbe qui se retourne sur son in-connaissance, le créateur et la créature :
Depuis que je l'appelle Iris, je suis tout à fait sûr qu'elle est dans cette vie (178).
Aussi vrai que je suis un homme, ce songe que je dis est femme [...]. Il
dresse tout ce que j'aime contre tout ce que je suis. (215)Par cet appel à la vie, Iris abandonne donc l'espace d'où elle est sortie et se réunifie symboliquement à M. Sureau en brisant par la Parole-Vie la barrière de l'espace-séparation :
Je l'appelle Iris [...] on ne peut pas la concevoir en dehors de celui que je suis. Elle a grandi avec moi comme une transparence qui m'aurait tiré de son sein (ibid.).
L'acte suprême d'amour demeure, comme l'est pour la création, dans l'acte de Parole : le sujet, en la nommant, donne à Iris la même faculté d'être non plus la cause ou l'effet de la naissance, mais, comme lui et dans lui, causa sui :
Imaginez un esprit féminin qui s'enfanterait dans sa douleur de me
donner le jour (179).Pour que cela s'avère, il faut pourtant, avons-nous dit, que l'idée remplace la présence réelle; il faut que son absence soustraie Iris à l'espace où elle vit. Si l'homme "n'est son être intact que dans son idée d'une femme", "il a fallu la quitter pour aimer [...]" (179). Iris est, en fait, la femme que le malade a enfantée dans son esprit en re-créant son être par l'infirmité physique :
Avant de devenir malade j'ignorais l'existence d'Iris (ibid).
Iris pourrait également figurer, dans la toute-puissance charnelle et spirituelle du regard qui caractérise la poétique de Bousquet, l'oeil même, l'iris qui la contemple, en neutralisant ainsi toute distance physique entre le regardant et le regardé :
Un visage qui a trop de poids dans mes yeux pour exister ailleurs que
dans mon coeur je crois le voir et c'est mon amour que je vois, c'est-
à-dire mon regard même (218).Cependant, l'illusion de la fusion totale entre le sujet et l'objet est soumise au temps que dure la bouchée d'opium et, par conséquent, la dilatation de la pupille qui aurait le pouvoir métaphorique d'absorber visuellement l'altérité autrement séparée :
Elle, je ne la vois pas, parce que je n'ai pas les yeux assez grands pour que le monde disparaisse (180).
Ainsi, d'Iris qui vit sur-eau, qui vit dans l'espace, ne reste en fait que ce qui se manifeste au monde de la transparence liquide d'avant sa venue au monde : les larmes du sujet qui n'en saisit que l'absence nécessaire à "chasser le jour" (ibid.) :
[Mais] un amour malheureux n'est qu'un chemin dans nos pensées.
Il s'est brisé sur le monde pour donner toute la richesse possible à
l'idée que l'on est seul (197).[...] tout ce qu'on peut voir de l'Iris ensevelie dans les choses. Encore heureux qu'un homme ait le don des larmes [...], c'est comme le don de l'absence (180).
Dans ce dédoublement-réunification de l'Une et de l'Autre, Petite-Fumée serait alors pour M. Sureau l'image même d'Iris lorsque l'opium la lui révèle (3); à travers la dilatation métaphysique de la pupille, l'altérité est possédée par le regard et la cause a réabsorbé son effet :
Les belles couleurs de Petite-Fumée se recouvraient de leur éclat dans son angoisse de malade; et rien ne séparait alors cette femme [..] de l'image d'Iris qui était en lui et autour de lui comme la magnificence du don de chair (203).
Pourtant, lorsque la transcendance entre le regardant et le regardé s'abolit, le regard est la cause et l'effet de la fumée qu'il voit mais aussi de sa disparition immédiate; d'une image qui se dessine un instant et qui se défait. Iris et Petite-Fumée sont les deux passantes à jamais, l'image créée et l'image perçue dans l'espace qui, se raréfiant de plus en plus, disparaît avec le jour, se dissout à la lumière que la lampe représente :
Nous sommes dans le monde, ajoutait-il, où tout ce qu'elle touche
s'envole (184).
Petite-Fumée [..] avait du matin dans les traits (201).L'inaptitude physique à jouir de la présence constante d'une femme étant transmuée sur le plan symbolique en une nécessité spirituelle, en un impératif ontologique, l'espace métaphorique entre la femme réelle et la femme rêvée est également aboli :
[...] ce rêve était en lui et hors de lui comme la souveraineté de l'être sur sa condition [...] (ibid.);
ainsi le regard qui perçoit derrière la fumée une femme imaginaire saisit en même temps l'inéluctable fuite de celle qu'il ne devra (pourra) jamais aimer. La femme est donc censée vivre dans l'espace rêvé du regard mais dans un temps réellement déterminé par la bouchée d'opium :
C'est dans mon propre regard que sa froideur l'éloigne de moi (ibid.)
et encore:
Mon regard s'effaçait devant son visage (185).
Le regard, vase communicant entre le sujet et l'objet est, en réalité, dépositaire de l'"illusion ontologique" de M. Sureau : l'espace métaphorique est effacé ainsi que la distance symbolique entre Iris et Petite-Fumée mais ce qui voit et ce qui est vu se réunissent en une seule vacuité qui mesure, dans l'anéantissement réciproque, l'étendue métaphysique de la séparation, condition nécessaire pour l'acte solitaire de reconstitution de la présence dans l'esprit :
Elle est le regard de ce qui l'éloigne de moi (186).
En réalité, croyons-nous, c'est de l'image réelle de son corps que M. Sureau s'éloigne physiquement par la vision dilatée que lui apporte l'opium; c'est le "squelette" qu'il vise à exorciser par une re-naissance spirituelle, par une sublimation de l'infirmité :
[...]un homme triste qui ne pouvait pas s'approcher d'elle sans
devenir la bête noire de ses propres regards (187).Finalement, l'espace métaphorique est celui qui le sépare de son corps :
[...] mon corps ne pouvait pas être compris dans l'idée que je
me formais de mon amour [...] (ibid.);Je ne peux pas aller vers l'objet de mon amour sans que tout le
poids de ma chair se dresse comme un mur pour nous séparer
(ibid.).C'est donc par l'auto-déjection que le sujet, établissant l'espace métaphysique nécessaire entre lui et son corps, vise en même temps à neutraliser la distance ainsi créée par la sublimation en une vie totale de l'esprit; ce procédé mental lui permettrait de se réapproprier un corps autrement inhabitable. Bousquet-Sureau chasse son corps de son être, refuse la créature infirme qu'il est devenue et, en même temps, expie l'espace qui l'éloigne de son malade en se faisant médecin par l'esprit :
Les hommes ne savent pas qu'ils se séparent d'eux-mêmes en ôtant
de leur idée du monde ce qui leur permet de se connaître en lui pour
ce qu'ils sont (191).Si le corps-objet doit être réintégré dans la pensée le malade est obligé, en tant que médecin de son âme, de s'infliger la souffrance nécessaire pour la guérison de la blessure existentielle, du péché originel qu'il incarne :
j'épuise toute la douleur du monde dans l'acte de me connaître (192).
Si mon corps n'est pas compris dans mon idée de l'amour, peut-être
que je comprendrai mon amour dans l'idée qu'il peut se faire de mon
malheur (188).Dans un monde "trop petit" qui nous oblige de "n'y faire qu'un avec sa peine" (ibid.), l'in-connaissance, acte suprême d'amour de l'infirme envers soi-même est alors synonyme de co-naissance : le sujet qui se redonne la vie par l'esprit accepte l'objet déchu et le réintroduit dans la pensée guérie. Rappelons à ce propos quelques vers de Altera ego, poème qui, tout en étant placé à la fin de La Connaissance du Soir (CDS,92) a été écrit, paraît-il, au temps des Petits Papiers (cf. CORR, 328):
L'iris de ton regard descendu sur ta face
pour revenir à lui s'est parcouru sur toi
mais au coeur de tes yeux expirait son espace
dont l'astre le plus bas s'éclipsait dans ta voix.Ce quatrain repropose d'ailleurs la symbolique d'Iris telle que nous venons de l'esquisser : elle représente en fait l'oeil même qui, regardant à l'extérieur, est prisonnier du cycle du jour et de son effet visuel, l'espace. Si le regard se retourne par contre vers la réalité intérieure du sujet et s'abrite dans la chambre-coeur (sous la couverture métaphysique qui cache le corps déchu), l'espace que la lumière révèle disparaît, remplacé par une autre dimension illimitée où tout l'être est présent :
la chair close au confins de planètes extrêmes
(Eucheria, CDS,98).Le paradoxe sur lequel paraît s'appuyer toute la philosophie délirante de M. Sureau est donc, pareil à la fumée d'opium, en perpétuelle dissolution : l'action unificatrice de la perception visuelle se transférant à la pensée crée en fait un espace métaphorique commun au sujet et à l'objet qui est le seul où la Vie soit possible, où puisse régner la toute-puissance créatrice de la vision sublimée :
Il fallait qu'il fit nuit pour que le visage de mon amoureuse redevînt
tout à fait visible (194).Soustraite à "l'espace aveuglé" (Eucheria, CDS,97), Iris retrouve finalement la Vie qui lui était propre, celle du regard "clos sur un autre espace" (ibid., CDS, 95) où l'effet de cette nouvelle vision, la dilatation de l'iris, se réunit à sa cause, l'opium, réconnu désormais comme nécessaire pour la reconquête de l'esprit :
C'est un peu fort qu'il y ait dans ce monde un objet étranger à l'espace
et si extraordinairement imprégné de sens que, même hors de nous, il ne peut nous être qu'intérieur (195).Ainsi n'était-il plus séparé que par son amour de celle qu'il avait dans
l'âme, confondue à la clarté maternelle qu'il appelait du nom charmant
d'Iris. Et, seul avec elle depuis toujours, il la revêtait de son regard
pour la voir, de son silence pour l'entendre (202).La pensée qui sépare (et qui condamne le sujet biographique au refus du corps-objet) doit donc être remplacée par la pensée qui unit, l'"in-connaissance", qui n'est que connaissance-par-amour :
M. Sureau avait le délire de l'unité. Il n'avait pas découvert autre chose
en creusant sa tombe dans un coin de son amour (203).Celui qui, après avoir acquis la conscience de sa négativité ontologique a choisi d'abolir l'espace-prison à travers l'absence de la femme réelle, dépasse, par cette conscience même, l'esclavage de l'amour physique qui, au lieu d'unir, paradoxalement, sépare.
Vous qui êtes libres de vous aimer, le monde ne se fait si grand que pour
mieux vous unir (195);ainsi parle le malade à son médecin, à l'homme qu'il avait été et qu'il veut racheter. Le monde est fait pour les amants - continue l'infirme -. L'étendue a été créée pour qu'ils y soient comme des rois dans leur attente (ibid.).
Les hommes, croyant en la toute-puissance de l'amour sur terre mesurent, en réalité, dans la distance physique entre les corps, l'étendue métaphysique de l'espace qui les sépare de l'idée de l'Amour; par la plénitude illusoire et la gratification narcissique apparente qu'un sentiment partagé lui procure, chaque individu croit être un roi sur terre mais il n'est, par cela même, qu'un roi de la surface. "Roi du sel", ou bien "Basile Sur-eau" sans le savoir, l'homme ne prendra jamais conscience de sa négativité ontologique, de sa maladie métaphysique qui, à travers la douleur, expierait le mal original et lui redonnerait la Vie :L'espace flotte sur le songe d'où nos regards nous ont tirés.
Chacun naît de ses yeux (ibid.).C'est en fait la séparation qui, en créant l'espace, emprisonne l'individu dans un monde "trop petit" (188), tandis que la réunification de l'être et du monde par l'amour "se revêt de l'existence du ciel" (195). Voici alors l'affirmation précédente dans sa reformulation:
Chacun naît de son coeur dans les yeux de celle qu'il aime (ibid.) [...]
Et si grand que soit le monde, sa vie est prête à la couvrir en entier du
moment que ses yeux ne font qu'un avec celle qu'il aime; il faut bien
que son amour l'enveloppe de tout ce qui existe dans ce bonheur de la
toucher qui a son coeur partout... (196).A ce propos, la confession de M. Sureau qui suit nous paraît l'énoncé-clé de toute l'oeuvre, en tant que résultat spirituel de l'ontologie négative, du "ne pas être celui que je suis":
Je suis celui que j'ai trop connu. L'espace était avec moi dans mon
être où il s'enfonçait comme un couteau.
Mon âme en est morte, mes yeux m'en ont déniché une autre. Ce que
l'étendue a tué ne se refait qu'avec du jour.
Il faut rendre à la vie ce qui appartenait à l'espace, à l'espace ce qui
appartenait à la vie (198). (4)Le médecin, enfin guéri de sa maladie métaphysique, ne se distingue plus de l'infirme; il n'y a plus de distance logique entre connaissance et in-connaissance, entre sagesse et "délire de l'unité" (203) :
Un espace désert avait été mis au monde avec moi et j'avais compris
douloureusement que la plus grande partie de mon existence s'était
écoulée en lui comme si j'avais dû mourir de ma fatigue et non pas
à force d'avoir vécu (215).Même la femme du médecin, jadis réelle, n'est plus que rêve; elle demeure également dans le Verbe intérieur qui la récrée en tant qu'image de l'esprit :
Aussi vrai que je suis un homme, ce songe que je dis est femme (ibid.).
Si "l'union dont le monde ne nous a pas jugé dignes, il faut, coûte que coûte, l'accomplir" (199), ce n'est donc qu'au prix d'un amor de lonh; l'éloignement physique de la femme aimée (le refus nécessaire du corps-objet) soustrait l'amour à l'espace qui autrement séparait l'homme de son altera-ego:
Ce qui brille dans la beauté d'une femme [...] c'est le bonheur dont
la vie nous éloigne (201).[...] le corps que j'aime ne brille jamais qu'au dedans de moi (214).
Dans "l'espace du dedans" où règne la "clarté maternelle" (202) d'une "lumière puisée aux sources du coeur" (201), la femme est un corps céleste qui jouit finalement d'une lumière propre, "l'astre d'un espace sentimental que la vie devêt dans notre coeur" (232):
Regardez à en perdre les yeux ce qui est trop loin pour être aperçu [...].
Votre regard est la clarté dont vous êtes la chair. Il se déchire dans
ce qui brille sur la pointe de l'instant si doux qui vous a fait don de
vous-même (200).Seulement la distanciation idéale (justifiant la dilatation de la pupille et, donc, l'opium) permet au regard d'embrasser toute l'étendue symbolique d'une femme rêvée et de restituer, par ce rêve, la Vie au sujet:
Un individu qui, né de la femme, irait vers ce qui créa cette
femme...(233),ou bien de faire entrer la Vie par l'espace d'une blessure qui avait autrement nié à M. Sureau la connaissance de l'amour :
C'est dans l'ignorance où chacun est de son coeur que s'opérait la
séparation de l'être et de la pensée. [..]. ce que notre nature tenait
ainsi séparé, il n'y a que l'amour pour venir à bout de le joindre
(219).Michela Landi
Notes
(1) Les numéros entre parenthèse indiqueront la page de référence de Iris dans: Oeuvre romanesque complète II, Paris, Albin Michel, 1979. Pour ce qui est des autres oeuvres citées, nous avons adopté les abréviations suivantes: TDS = La Tisane de Sarments, dans Oeuvre Romanesque complète, I, cit.; CDS = La Connaissance du Soir, Collection "Poésie", Paris, Gallimard, 1981; CORR = Correspondance, Paris, Gallimard, 1969.
(2) Cf. Exploration de mon médecin, Toulouse, Sables, 1988.
(3) Le geste de cuire la drogue étend un voile plus grand que l'espace sur la vie des hommes qui vont fumer [..]; il n'y a dans leur défaillance commune que les feux de leurs regards pour les rapprocher (229). Et encore: L'homme qui fumait devant moi s'était rendu davantage le prisonnier de la matière pour que le ciel soit son otage; et je comprenais en le regardant que je n'étais comme lui qu'une blessure faite homme (230). A travers la fumée verdâtre qui remplissait la pièce, il me sembla soudain que les yeux de mon malade s'étaient agrandis; la pensée bizarre qu'il devait y voir la nuit attira soudain mon attention [..] (231).
(4) Les guillemets ne sont pas refermés dans le texte.