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Iris et Petite-Fumée

Lettre de Joë Bousquet à Jean Ballard

1er janvier 1939

Carcassonne

Mon cher Jean

Serai-je enfin remis en selle? Je ne veux pas refaire l'histoire de mes malheurs. Elle dirait peu eu égard au tableau de mes craintes . Mon mal de septembre m'aurait moins alarmé si je n'avais dû, par la suite, y reconnaître tous les traits d'une nouvelle blessure... Et d'où sortait ce choc? Il est à peu près prouvé que ma moelle s'est remise à saigner. Allais-je voir ma paralysie se paralyser à son tour? Non, ce fut plus simple. Depuis vingt ans, je ne comptais plus qu'avec mon immobilisation et je l'avais classée. Les plaies sont revenues (...) J'ai connu tous les ennuis d'un séjour au lit sans repos possible, et je n'en parle enfin qu'à peu près acquis le certitude d'une guérison(...) Me voici, en janvier 40, avec le chagrin d'avoir vu mes amis partir, les trois-quarts de mes exemplaires de presse accumulés à Villalier, à la disposition des rats, sans goût pour ces ouvrages d'avant-guerre. Intimement persuadé cependant que ce nouvel accès est pour m'arracher à mon passé; et que tout va changer. Dans ces interminables semaines, étendu dans mon lit, incapable d'écrire car l'effort de m'asseoir retardait la guérison de mes plaies, j'ai pensé à beaucoup de choses. Il faudra renaître, et renaître différents, non pas traîtres à notre effort passé, mais hostiles à nous-mêmes à force de nous sentir fidèles à ce que prédisait notre action. Je crois que nous serons les premiers à comprendre la classe qui vient et à refuser en son nom tout ce qui ne plonge pas ses racines dans la vie. Les fictions étaient indispensables dans une société irrationnelle; et les idées, aussi, correspondant comme les premières, à des défaillances du réel, toujours. Nous devons purifier l'imagination, en faire un instrument pour saisir la vie telle qu'elle est, c'est-à-dire débarrassée de l'idée que nous nous faisions d'elle. Il faudra être vrais, de cette vérité qui est le pressentiment de la vie telle qu'elle est; une voie divinatoire pour y accéder. Car la pensée ne peut nous conduire à la vie, elle est le gage de son déséquilibre..(...) Si rien ne survient plus, peut-être bénirais-je mon mal. Car je ne veux plus écrire que des oeuvres de maturité. Et je les vois se configurer en abandonnant de leurs ambitions. Qu'est-ce que ma contribution à la littérature moderne? Un témoignage à mûrir. La preuve à faire que la vie inaugure un ordre de sentiments qui n'obéissent pas aux faits. La certitude à communiquer que nous ne faisons pas notre vie et que notre vie nous fait. Une méthode de communication à découvrir et dans un cadre où la fiction se refuse à entrer. (...) Je ne vous envoie que ce mot après un premier janvier calme et triste (...)

Je vous embrasse affectueusement tous les deux

Joë

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