Triptyque sur Joe Bousquet par Alain Freixe
1 - Comme dans les bras d'un grand ange blanc
"Tout n'aura été que rêve et songerie sauf l'amitié..." à Ginette, Joe Bousquet
De même que, blessé par un éclat de Scharpnell, le 27 mai 1918, sur le front de l'Aisne, à Vailly, lors d'une violente contre-attaque allemande, Bousquet fut arraché au sang, à la boue et à la mort par ses camarades de combat; de même que devenu "plus faible qu'un enfant", sa vie se serait éteinte si lui avait manqué un seul jour les soins constants non seulement de ses médecins mais encore de tous ceux - famille et amis - qui l'entourèrent quotidiennement; de même, son écriture ne s'est jamais soutenue que du regard des autres ainsi qu'il l'avouait à Edmond Jaloux en 1936 : "il n'y aurait rien à retirer de mes livres si les plus grands esprits n'y voyaient pas plus de choses que je n'en vois moi-même". Que l'amitié, dans l'ordre des corps, sauvât et maintînt en vie celui qui était promis à la mort pendant plus de trente ans, ce démenti au bon sens de l'époque n'est compréhensible que parce que, selon Bousquet, dans l'ordre des esprits, elle lui rendit la vie comme un espace infini de création et l'être comme un devenir. Une blessure l'avait séparé du monde, il restait à Bousquet à faire de cette séparation le lieu de tous les rapports possibles, soit cet "abîme des rapports", dont parle Maurice Blanchot, "où se tient, avec simplicité, l'entente toujours maintenue de l'affirmation amicale". Il lui restait à vouloir cette blessure en y portant tout son amour afin de libérer des plis de l'accident la part immaculée, la "part spirituelle" qui s'y cachait et faire d'un fait qu'apporta la vie, un événement qui apporte la vie. Ce oui qu'il donna à sa blessure s'accompagnait d'un irréductible refus, d'un non radical à l'égard de tout ce qui pouvait entraver sa liberté morale. Ainsi fut-il celui qui dit non à tout espoir de guérison; non à tout ce qui pouvait le ramener dans le giron d'une société qui l'avait détruit; non à cette littérature idéaliste qui "porte dans l'observation des faits une idée préconçue de ce qu'ils devraient être", non à ces faiseurs de récits qui offrent la littérature comme valeur de remplacement -histoire de nous aider à supporter la vie -, non à celui-là même qu'il faillit devenir dans ces "années lucifériennes" où à grands coups de mancies poétiques, il cherchait à s'imposer à sa blessure. Entre ce oui et ce non se creusèrent toujours plus l'absence et la solitude. Ce sont elles qui formeront comme les deux ailes de ce" grand ange blanc" de "la distance", dont il parle à Poisson d'Or, espace de l'amitié dans lequel peuvent avoir lieu les véritables rencontres, celles d'autres totalement libres de lui, d'autres que la force du refus lie, soit des hommes dignes les uns des autres, c'est-à-dire des hommes "ayant échappé à l'indignité du siècle". L'amitié fut le nom du seul enracinement qui vaille pour celui qui avait perdu le lieu. Là, dans la distance, se retrouvent ceux qui vont compter pour lui; ceux qui obligeront cette obscurité où il se perdait chaque fois davantage à se faire chair, en remontant au jour, ici ou là, dans telle revue ou chez tel éditeur; ceux qui tiennent de leur volonté ou de leur vie le privilège d'avoir échappé "à la marque que le siècle prétendait leur imposer"; ceux qui s'opposent au monde comme il va, ce train de vache maigre où se fanent les êtres et les choses et qui oeuvrent ensemble, quoiqu'à partir de leurs différences irréductibles, à "désaveugler les hommes" en les obligeant "à sortir du mensonge social" en des écrits où "(ils purifient) la vie du trouble que notre être lui apporte en la soumettant à son idée de la mort". Ceux-là furent si nombreux qu'on n'en fera pas ici la liste - Catalogue d'ombres sans substance! . Que le lecteur sache qu'elle comporterait tout ce que cette première moitié du siècle compta comme personnalités de premier plan, ces "fortes têtes désobéissantes", ces "indésirables" dont parle Char à Breton en 1947. Quand les temps s'assombrissent et que gagne le froid, il convient de ne pas prendre la main de n'importe qui! Ceux qui refusent, ceux dont la vie a pesé les paroles, ceux-là sont les amis. Parmi eux, Bousquet nous attend.
2 - Les "yeux du jour"
"On découvre la poésie en regardant les choses jusqu'à oublier qui l'on est"
"Lisez des livres qui vous apprennent à regarder !" Joe Bousquet
La poésie exigea tout de Joe Bousquet. Celui-ci voulut tout ce qu'elle exigeât. Ce dans la claire conscience que l' "on ne naît plus poète" mais qu' "on le devient , qu' "on entre en poésie, comme autrefois en religion". Nouvelle donne. Nouveaux atouts. Nouveaux risques. Ecrire, juste pour "faire uvre de vie" et "rendre l'homme à lui-même". Et pour cela surtout ne rien ajouter - cela finirait par peser ! - pas même agrandir son âme, à peine la rendre plus transparente, plus présente à elle-même. Et donc enlever, ôter, soustraire, raboter, limer, pratiquer l'art du "contrécrire". Rendre caduc les écrits qui ne sont enfantés que par des écrits, soit ceux de " tous ces maudits de la littérature qui font servir le langage du cur à habiller des aïeux empaillés. " Reconnaître et dénouer les résistances qui empêchent l'homme de "descendre en lui-même où est la source des choses". Reconnaître et tuer l'idiot en nous qui, recroquevillé dans l'idée de sa mort , cette niche noire où nous nous aveuglons, nous détourne "d'une beauté qui ne peut pas être tout à fait elle sans être profondément (nous). Détruire. Déblayer des gravats. D'illusions, seulement. Ce n'est donc rien que plâtras. Bientôt poussières et fumées dans le soleil. Son droit à la destruction, Bousquet le tient de la qualité de ses outils. Ceux-ci sont "nuptiaux , selon les mots de Char. Et également de sa posture : il est l'homme du matin : "j'aurai voulu, écrivait-il, faire servir la poésie à chercher l'aurore", soit ce moment où si ce n'est plus la nuit, ce n'est pas encore le jour. Moment d'entredeux où "la vérité peut à chaque instant se manifester clairement". Moment qui serait celui du réel. De son surgissement à l'horizon d'une âme. La poésie comme la beauté ne sont que des chemins vers le réel. Des acheminements "vers certains sommets que la réalité quotidienne est seule en mesure de nous découvrir". On l'oublie souvent. Du moins ne le redit-on pas assez, à mon goût, Bousquet est l'homme d'une terre aimée - " J'aime la pluie, l'odeur du vent dans les arbres qui sentent l'hiver, les choses que l'on ne voie qu'une fois " - terre où choses et êtres ne sont que les passants. Cette belle et poignante fragilité, il s'agit, pour Bousquet, de l'accueillir, de la porter et de l'accompagner dans sa durée. C'est là le travail d'amour des "yeux du jour". Auparavant, il aura fallu aller jusqu'à eux et mettre au monde ce regard capable de voir le monde dans cette dimension où il semble toujours devancer dans ce qui passe les souffles qui vont l'emporter au large de lui-même. Là où loin de se perdre et de sombrer, il puise suffisamment de forces pour revenir ici où, dans ses feux tournants, il est la vie même. La vie battante. Les livres de Bousquet prennent place aux côtés de ces uvres qui nous apprennent à regarder. Il nous faut oser l'avouer : tout est affaire de regard. Du réel qui s'écrit dans le monde, rien n'est voilé que nous ne voilions. Nous sommes les gardiens des voiles. C'est nous qui habillons le monde de notre épouvante, ce fruit de notre exil. Si le réel nous échappe, c'est parce que nous n'habitons pas notre regard mais une demeure étrange-étrangère préparée par une raison-architecte, grande bâtisseuse de casiers où ranger les effigies des choses, soit leurs représentations, ces simulacres d'identités bien déterminées, entrant dans un système organisé, d'où ils reçoivent leur sens, soit ce qui offre prise, dans n'importe quelle quête au savoir de celui qui la mène. Bousquet ne cessera de dénoncer ce culte de la raison, cet " exil de l'être ", qui par le biais d'un regard intelligent, poursuivant son train de vache maigre, fane les choses. Il refusera obstinément cette précipitation qui toujours nous fait rater le réel comme cette fausse attente qui espère du réel comme un éveil. En revanche, il mettra toujours en avant cette vertu de dé-liaison, de dé-location qui nous dé-porte. À côté. Suffisamment loin. Et nous laisse, suspendus, là à retenir notre haleine en présence des choses. Tout savoir oublié. Ouverts. Rejetés même hors de leurs traces, ces traits matériels par lesquels elles s'offrent à nous. Ce qui nous arrache au ton sans ton du monde de nos fatigues, ce qui nous jette hors de cette tension de la corde des jours où tout prend sens - la signification recouvrant, étouffant la trace - cela nous met dans le ton. Il y a une intonation qui nous fait rendre notre vie. Cette mise dans le ton est excavation. Trou qui aspire tout le monde extérieur et jusqu'au " moi phénoménal " qui s'agitait sur ses bords. Cela s'appelle voir. Mieux être vu ! Tel est le dé-centrement qui me rejette loin de cette réalité du monde qui n'est en fait jamais que la réalité de notre moi illusoire transporté dans les choses. C'est donc loin de nous-mêmes que nous voilà portés. Confiés à l'entredeux des bras de "l'ange blanc de la distance", loin du discontinu. Comme évadés de la prison du temps, de l'espace et des causes qui créaient la vie où nous avancions à rebours. C'est depuis ce fond, cet éloignement, ce "cur étrange du lointain", selon l'expression de Maurice Blanchot, que s'ouvrent les "yeux du jour". Ces yeux d'avant le savoir ne s'éveillent à eux-mêmes, à leur propre capacité à voir que pris sous l'autre regard, celui du ton des choses, cet ineffable dont l'être ne dépend de rien d'autre que de soi et qui impose la hauteur de sa note. Me voyant, il accouche au flanc le plus sombre de ma chair de ces "yeux" qui seront dits "du jour". Être ainsi dans le ton, c'est ne plus voir notre regard se former dans nos yeux, comme il en va quand tout va, mais bien dans ce qu'il regarde, dans ce ton qui vibre, rayonne et se donne à entendre - oui ; regarder, c'est écouter ! Bousquet ne cessera de répéter cela dans son évangile du "Roi du sel" ! Cela, je l'appelle " muser " en l'honneur du Perceval de Chrétien de Troyes ! - qualité de présence qui compose à l'ombre de notre être, sous la lumière levée depuis sa chair, un savoir insu. On ne muse jamais que porté au plus près de ce que l'on aime. Bousquet avoue-t-il autre chose à son ami le philosophe Ferdinand Alquié : "Décrire un objet, je n'y pense pas. Je me mets devant lui jusqu'à ce que ce ne soit pas moi qui le regarde mais que ce soit lui qui voit, qui invente dans mes yeux l'image de lui qui m'endormirait à ses pieds". Dormir ? Soit muser, entrer dans une autre modalité de la veille, un autre mode du penser. Bousquet dit bien de ces moments où il était alors regardé, qu'ils étaient moments où "librement détaché de (lui-même) et des conditions de l'existence", il se sentait "entièrement purifié, quitte de tout" et que là enfin "il pensait vraiment", comme si la pensée cessant d'être en lui, c'était lui qui était passé du côté de sa pensée. Cela n'étonnera pas ceux qui retournant au XIIème siècle, à Chrétien de Troyes, se souviendront de Perceval le gallois qui, appuyé sur sa lance, au beau milieu d 'une grande prairie enneigée, face à trois gouttes de sang, semble dormir alors qu'il "muse" et "pense tant qu'il s'en oublie". Ni ceux qui tirant encore un peu plus amont jusqu'à une des sources de la lyrique occitane pourront évoquer la figure du comte de Poitiers quand liant la création poétique à cette remontée d'un fond obscur, il écrivait en sa Chanson IV, strophe I, v.1 à 6 : "Je ferai un vers de pur néant Il ne sera de moi ni des autres Ni d'amour ni de jeunesse, Ni de rien d'autre, Car d'abord il fut trouvé en dormant sur un cheval" Ainsi ce que dit Bousquet du visage pourrait être dit de toutes les choses du monde : "le visage n'est pas fait pour être vu, mais pour se couvrir de regards". Ce sont ceux des "yeux du jour". Ils couvrent alors les choses de leur réalité la plus profonde. Celle qui est en route vers elle-même. Quand voir, c'est dormir ; quand dormir, c'est muser, alors c'est "entrer dans la profondeur où les choses continuent d'être créées". Devenues "choses du jour", toutes illuminées de la force qui les porte jusqu'aux rivages de la lumière, elles deviennent "les sommets de cristal de notre être intérieur" dans la mesure où c'est de la traversée de notre âme qu'elles tirent leur énergie. Rendant réel le réel, l'homme se rendra lui-même toujours plus réel. C'est alors que la parole redeviendra "l'âme de ce qui est". Poésie, non "vaine suite de mots" mais ramas de mots, entre sons et sens, qui sera comme l'atmosphère même de l'âme. Poésie : "langue naturelle de ce que nous sommes sans le savoir". Poème : "inauguration de ce qui est dans l'initiation à ce que nous sommes". Bousquet a cherché à tenir le pari des choses visibles. Et comme "un homme a dans son cur le vertige de toutes choses", il a tenu celui de l'homme. De sa chance. De son salut. coutons, pour terminer, Bousquet témoigner lui-même de son désir: "l'homme a été expulsé du paradis. Il veut y retourner sans sortir de ce monde. Je n'ai pas d'autre ambition".
3 - La tourne de Joe Bousquet
"Ma blessure a fait tourner les choses autrement" Joe Bousquet
Mars 1997: Bousquet a cent ans aujourd'hui. c'est donc de naissance que je voudrais parler. D'une autre naissance ou d'une naissance autre, peut-être de la vraie naissance de Bousquet à lui-même en tant que fils de l'événement, c'est-à-dire de quelqu'un qui a fini par entrer dans l'accident du 27 mai 1918 pour en faire une véritable source de vie. Certes, la blessure de Vailly, terrible dans son effectuation corporelle, a joué un rôle d'origine dans la vie de Bousquet. Amis et commentateurs ont beaucoup insisté sur l'importance de cette "scène capitale", selon les mots d'Hubert Juin. Et à juste titre. Pourtant. N'a-t-on pas oublié qu'une origine, c'est non ce qu'il y aurait à investir et à habiter mais ce à quoi il nous faut revenir, certes - et comment faire autrement - afin de la traverser à chaque fois qu'il s'agit pour nous d'être original ? N'a-t-on pas oublié ce genre de plainte dont Bousquet n'était pas avare - "La difficulté pour moi avait été de me souvenir et non d'oublier que j'avais été blessé" - propos qui laisse clairement entendre qu'à un certain moment il avait fallu réactiver la blessure afin de la rendre, enfin, véritablement créatrice ? N'a-t-on pas oublié que si le 3 mai 1936 Bousquet pouvait écrire à Carlo Suarès que sa seconde vie commençait, il écrit, début 40 à Ballard : "Cette troisième vie commence bien. A 20 ans, j'ai enterré la première. Il paraît que je viens de remourir. Et je me sens renaître" ? L'origine, la blessure interpellent Bousquet en septembre 1939. A la faveur du retour de la guerre fait retour la blessure. Elle revient à la même place s'offrant à Bousquet sous les traits d'un tournant, soit comme possibilité offerte de tourner. J'appelle tourne - Substantif provenant d'un nom féminin qui jusqu'au XVIIIè siècle désigna ce qui est dû, d'après le Dictionnaire Historique de la Langue Française d'Alain Rey - ce qui est dû au tournant, acte de la volonté qui ne fait qu'un, on le verra, avec l'amour. Arrêtons-nous un instant. Juste le temps de préciser que mon propos tient aussi de la mise en garde afin que nous n'oublions pas ces mots que Bousquet répétait souvent : "Ne m'empaillez pas dans ma légende !". Or, à trop insister sur la blessure du 27 mai 1918, sur l'absolue séparation qu'elle inaugure et dont il subvertit les effets en en faisant la condition de tout lien, à trop insister sur la métaphore qu'elle propose de la condition même du poète, on risque de déréaliser Bousquet, de faire de son "itinéraire spirituel" un "pont-aux-ânes" alors que "prendre la taille d'un homme, ce n'est pas accordé au premier venu", comme il le dira dans sa Confession Spirituelle de 1948. Le tournant ne garantit pas la tourne ! Ici, nul mécanisme ! D'ailleurs, Bousquet ne prendra pas vraiment le tournant, le premier tournant, étant obligé de reconnaître que c'est tout au plus ce tournant-là qui le prit. Et pour le perdre ! C'est ainsi que Bousquet, blessé, va d'abord chercher à s'imposer à sa blessure, au travers d'une attitude de révolte contre son sort, s'employant à oublier son mal et à le faire oublier aux autres. Ginette Augier me le confirmait dans une de ses lettres, en date du 30 mai 1990: "C'est vrai, lorsque je l'ai connu, il gommait sa blessure, il jouait à ne pas m'apparaître blessé. Dans la Bugatti, il envisageait tous les aspects de la vie de plain-pied, comme s'il les vivait, s'il y était plongé, comme s'il y participait vraiment". Ce furent alors ces "années lucifériennes", dont parle René Nelli. Ces années recouvrent la période des grands romans dont il n'est peut-être pas inutile de noter qu'elle se termine d'une manière quelque peu testamentaire par "un travail de dingo", "une entreprise de liquidation" qui voit Bousquet mettre au point - Courant 1938 - et publier, avant septembre 1939, trois romans importants: Le mal d'enfance et Le passeur s'est endormi qui paraîtront chez Denoël et Iris et Petite-Fumée qui paraîtra chez GLM, comme si cette folie d'écriture - Et folie commerciale! - entendait en terminer avec les anciens chemins afin de se présenter, balbutiant et nu, à l'avenir dont Bousquet pressentait les coups sourds. Ces uvres étaient caractérisées, selon Nelli, par le goût des mancies poétiques, des significations fatales, des systèmes de coïncidences, uvres de compensation, de consolation au cours desquelles pourtant, il apprend, peu à peu, non seulement qu'il est blessé mais encore qu'il faut toujours s'accepter. Dans Traduit du silence, tel que Jean Paulhan le fit paraître, il écrit: "Mon mal est né de ma révolte contre mon sort". La fameuse "naturalisation de (sa) blessure" visant à substituer à un corps détruit un être de culture par un travail forcené, ce n'était encore que prendre en considération les données matérielles de la blessure, soit s'efforcer de l'oublier: "J'ai senti la faute, écrira Bousquet dans Mystique, mais je l'ai sentie en aveugle". Réduisant la blessure à son versant accidentel, effondrant les plaies sur elles-mêmes, cette volonté toute organique ne fera qu'évanouir la blessure en une abstraction, d'autant que, parallèlement, il "jouait à l'écrivain", comme il l'avoue à Ginette, produisant une uvre dont l'idéalisme consolateur - C'est ce qu'il dira plus tard - empoisonnait jusqu'au langage. La preuve ? Elle tient toute dans le fait qu'au moment où il était entrain d'oublier sa blessure, de classer ses plaies, l'histoire va faire à nouveau irruption dans sa vie, en un violent retour où va se répéter à l'identique la blessure du 27 mai 1918, comme il l'avoue à Jean Ballard, directeur des Cahiers du Sud, dans les premiers jours de 1940 (Cf. Annexe lettre inédite du 1 janvier 1940). Si une nouvelle blessure s'incarne là où l'ancienne s'était refermée, c'est qu'il fallait faire retour au passé, reprendre appui sur lui afin de le faire passer. S'il y a répétition de ce qui l'avait jeté dans les bras de la mort, c'est qu'il fallait bien que quelque chose ne se soit pas déployé, quelque chose qui étant plaie mais plaie guérie était en même temps le même et l'autre, soit A et Non-A, en même temps! C'est cette impossibilité logique qui a suspendu le cours du temps. Mais si la logique est loi formelle, le corps, lui, est loi vivante, et Bousquet qui en était en quelque sorte le prisonnier en savait un bout sur lui! Entre autre qu'"on ne saurait montrer d'une façon neuve que ce dont notre corps saurait être la genèse. L'esprit a besoin du corps tout entier pour être l'esprit même". Ainsi lorsqu'un processus n'est pas arrivé à son terme, il y a référence au corps comme seul garant de la continuité des processus de pensée et de vie. Rouvertes, les plaies livraient à nouveau passage à la mort mais en rétablissant la continuité, elles étaient aussi messagères de vie, laissant affleurer à leurs lèvres le souffle du possible. Le retour présente ainsi deux versants: si son ubac est désespérant, son adret est éclairant. Dans l'après-coup, Bousquet n'écrira-t-il pas dans ses Fragments d'une cosmologie : "Il n'y a qu'une façon de connaître les maux dont on a été l'objet, c'est d'en provoquer le retour". Comme si le retour comportait sa propre lumière, laquelle engagerait à une renaissance. Ecoutons ce qu'écrit Bousquet en date du"5 octobre 1939" dans Mystique: "Je reviens de Villalier. Ressuscité. Mais Monsieur Sureau est mort. Je l'abandonne à celles qui ont cru le comprendre. Un autre est né. Qui? Gilles. Quel Gilles? Gilles, le galant de neige. Et quelle est sa compagne. Il n'a pas de compagne. Il a une promise: Fleur de mur." Qu'est-ce que renaître? Renaître, c'est bien autre chose que d'éprouver que la vie nous est rendue. Renaître, c'est autre chose que guérir, ce qui n'est tout au plus que retourner tel quel à l'état antérieur. Renaître, c'est éprouver que la vie, remise comme à portée, est à construire de nouveau et différemment - Souvenons-nous de ce que Bousquet disait à Ballard en date du 1 janvier 1940 : "Il faudra renaître et renaître différents" - différemment, c'est-à-dire à partir de la lumière que produisit le retour de la blessure. Cette lumière est celle-là même qui engage à la tourne. Renaître, ce sera s'engager dans "une expérience cruciale", une "entreprise difficile, dira Bousquet, de faire avec mon cur le cur de ma vie, de ne plus distinguer de ma volonté mon destin", ce sera "ne plus faire languir à ce qui est l'assentiment de mon vouloir", ce sera vouloir ce qui est, soit la blessure. Et vouloir la blessure, ce sera l'aimer, "lui donner son poids de vie dans le passé, écrira Bousquet, jusqu'à y reconnaître un bienfait". Vouloir la blessure, ce sera y "porter son amour", ce sera ajouter foi à cet événement qui est passé sur lui et qu' "il personnifie en adhérant à lui pour toujours". Telle est la tourne: elle engage Bousquet sur le chemin où il pourra "prendre la taille d'un homme", soit tenir dans ses mains cette chance d'être un homme car "un homme n'est pas digne de son nom tant qu'il voit dans la vie qui lui est faite une forme de l'adversité". On l'imagine aisément : cela ne se fait pas en une fois ! Ne plus vouloir que la blessure soit en lui mais vouloir être dans sa blessure, cette tourne est celle-là même de la morale dont tout le monde sait depuis Sophocle et son Antigone qu'elle se moque de la morale, celle dont Bousquet disait qu'elle était la ressource de ceux qui n'y voyaient pas bien, "morale dure, âpre, dit Bousquet dans sa Confession spirituelle de 1948, elle nous impose comme seul principe d'existence entière le fait qui nous advient, quel qu'il soit; tient que, seul, cet événement est réel et qu'il nous appartient d'en accomplir la perfection et l'éclat (je n'ai pas dit d'en incarner l'éclat, ce serait absurde!)". Tourne, le mot dit le tour, la torsion. Il engage une tournure, soit le passage, passage qui est susceptible de se décliner de bien des manières. Je voudrais juste vous en proposer quelques unes. La tourne engage d'abord à quitter le monde de la représentation, de la connaissance et de la pensée, pour entrer dans celui de la croyance et de la vie, car "celui qui croit en la signification de la vie, celui-là n'a rien à souhaiter que ce qui est. Il met son imagination au service de ce qui est". La tourne, c'est passer d'un monde où la blessure a un sens (pour la pensée) à un monde où elle est sens (pour la vie); passer d'un monde où l'on cherche un savoir au sujet de la blessure jusqu'à étouffer celle-ci, à un monde où elle est savoir, quand bien même il ne se saurait pas selon les critères du précédent savoir; passer, enfin, d'un monde où la pensée tente d'en dire la vérité à un monde où elle est la vérité, soit cela qui n'est pas à connaître finalement puisque c'est cela même qui nous assure de tout connaître, qui nous donne les yeux pour voir la vie non plus comme ce que nous faisons mais comme ce qui nous fait. La tourne, c'est passer d'un monde où l'on n'a affaire qu'à des faits bruts, monde où l'on réduisait la blessure à l'accident dans lequel elle s'est effectuée, certes, à un monde où aimer et vouloir la blessure va ouvrir l'accident et en libérer la part immaculée, sa "perfection" et son "éclat", cette vérité éternelle qui était là à attendre et à faire signe et où "(notre) destinée se lit au grand jour"; c'est passer d'un monde où les faits recevaient de nous leur définition - ce qui était tuer la vie d'où ils venaient! - à un monde où ce sont les faits qui nous définissent, et donc passer d'un monde où l'homme se croit imaginairement l'auteur de sa vie à un monde où il n'est plus que le produit des faits cardinaux de sa vie; c'est donc passer d'un monde où la blessure est accident qui m'affecte à un monde où elle est événement qui m'engendre - Bousquet écrira dans Le meneur de lune cette phrase étonnante: "Ma mère ne me reconnaîtra plus, maintenant que ma blessure est entrée dans mon cur" . La tourne, enfin, c'est passer d'un monde où l'homme n'est plus le sujet de ce qui lui advient à un monde où il en est l'objet, d'un monde où le Je est sujet et la blessure attribut à un monde où le je devient attribut tandis que la blessure devient, elle, sujet. Bousquet dira ce renversement, on ne peut plus clairement: "Ta blessure n'est pas ton attribut, tu es l'attribut de ta blessure". Dans cette tourne, le verbe être se trouve déstabilisé. Ainsi décentré, il cède le pas au verbe devenir: "j'avais été blessé, dit Bousquet, je devenais ma blessure". Premier à l'être, l'événement ouvre sur un devenir, sur une responsabilité. La tourne, on le voit, fonde la morale dont nous parlions, celle où la volonté est appelée à "commémorer l'engagement d'un homme qui s'accepte" et donc à vouloir de nouveau ce qui avait surgi des sources mêmes de sa vie puisqu'il sait maintenant que "ne nous sont vraiment advenus que les événements que nous étions capables de souhaiter". Mais cela ne sera pas morne répétition, ressassement stérile. Vouloir de nouveau, ce sera vouloir du nouveau, et remettant la mort à sa place, ce sera faire triompher la vie dans la mesure où notre être véritable n'est pas, caché, derrière nous, mais toujours à venir car "né avec nous, dit Bousquet, nous n'avons jamais été lui pleinement": "La vie est vérité. Traversée jamais achevée au terme de laquelle on reçoit son être véritable". Dans cette tourne qui du corps mène au coeur, Bousquet va ainsi s'accompagner lui-même et "faire cortège à ses sources", comme le demandait René Char, sources qu'il ne situait pas non plus en un quelconque amont mais bien au contraire "en aval", là-bas, devant, ailleurs, toujours ailleurs. De là peut-être cet aspect chancelant qu'à son uvre, si chanceler est zigzaguer, et si zigzaguer n'est pas hésiter mais bien multiplier les points de vue sur les lignes frontières afin de se rendre proprement insaisissable, et en "bandit des lettres" enfin passer.
© Alain Freixe