Ecritures du Sud
Du côté des cahiers du Sud
Cette conférence a été prononcée par Alain Freixe lors des rencontres nationales de l'association pour l'étude de la pensée de Simone Weil qui se sont tenues du 28 au 31 octobre 2000 à la Maison des Mémoires - Maison Joë Bousquet de Carcassonne. Co-organisées avec le centre Joë Bousquet et son temps, ces journées avaient pour thème la rencontre entre Joë Bousquet et Simone Weil. It is time already to begin something it - help with writing. Correct Course on an order.
"Ces toiles"... par Joë Bousquet
Joë Bousquet et la guerre de 14-18
Joë Bousquet et René Char, habiter la douleur
Bousquet-Char, une correspondance
Le Génie d'oc et l'homme méditerranéen, du côté de Joë Bousquet par Alain Freixe
Mesdames, Messieurs,
À Marseille et aux Cahiers du Sud présentés comme lieux de résistance, Alain Paire me permettra d'en rajouter deux autres, évidents : Carcassonne et la chambre du 53 rue de Verdun, près de laquelle nous nous trouvons. D'une part, parce que c'est là le lieu même de la rencontre entre Simone Weil et Joë Bousquet et, d'autre part, parce que c'est là que prit corps et mûrit jusqu'à s'en détacher ce fameux numéro spécial des Cahiers du Sud qui paraîtra en février 1943 : le Génie d'oc et l'homme méditerranéen. À feuilleter sa table des matières, on apprend que Joë Bousquet en rédigea la préface : Présentation de l'homme d'oc et l'avant-dernier texte : Fragments d'une cosmogonie. Il confia aussi à Jean Ballard le poème Dansemuse. Quant à Simone Weil, sous le pseudonyme d'Emile Novis, elle signa un article sur la chanson de la croisade contre les Albigeois : l'Agonie d'une civilisation vue à travers un poème épique et un deuxième texte : En quoi consiste l'inspiration occitanienne ? Le contenu de ce numéro spécial ne sera pas à proprement parler l'objet de mon exposé. Je voudrais plutôt m'intéresser à quelques-uns de ses plissements et autres feuilletages dus aux mouvements divers qui l'affectèrent durant ses quelques dix années de gestation. Cet arrière-fond géologique, c'est dans la correspondance entre Joë Bousquet et Jean Ballard qu'il affleure. Il dessine comme un arrière-pays avec ses contours , éclats et zones d'ombre mêlés. C'est en le parcourant, et bien que ses combes et ses sommets soient parfois encore encombrés de quelques brumasses tenaces - je n'ai pas eu accès à la totalité de la correspondance - que j'ai appris qu'on pouvait aller au Génie d'oc par Joë Bousquet. Oui, et cela malgré les affirmations de ses amis les plus proches ! Celles de René Nelli d'abord qui dans son Joë Bousquet, sa vie, son uvre (Albin Michel, 1975) écrit que " Jean Ballard trouva en lui un collaborateur plutôt réticent ". Celles de Ballard lui-même qui dans son article Clin d'il sur notre demi-siècle publié en 1963 dans le N° anniversaire des Cahiers du Sud, - Ils avaient 50 ans ! - (N°373-374) ne cite même pas Joë Bousquet déclarant à propos du Génie d'oc que " ces études pour lesquelles j'ai toujours marqué ma préférence, celles de René Nelli et celles de Simone Weil en particulier, tendaient à définir la vieille race d'oc qui revivait chez nos amis de Carcassonne avec une singulière persistance, et à analyser ses reviviscences " ! Oui, malgré ces dires - ou peut-être grâce à eux ! - j'aimerais tenter de montrer qu'à se jeter à côté et prendre par l'autre versant, celui de Joë Bousquet, on parvient aussi au Génie d'oc, et que cette voie-là pourrait bien se révéler être la plus belle parce que la plus risquée dans la mesure où elle cherchait à ouvrir le présent aux bruits des temps qui arrivaient. C'est cette voie-là que je me propose de suivre. Aux raisons précédentes j'en rajouterais volontiers deux autres. L'une factuelle, liée à ce qui nous réunit puisqu'on tentera d'apporter quelques éclairages aux conditions de mise sur pied de ce numéro et donc de préciser les conditions dans lesquelles Simone Weil fut amenée à y collaborer avant que de rencontrer Joë Bousquet pour la première fois dans la nuit du 29 au 30 mars 1942. L'autre, qui nous tient à cur, au Centre Joë Bousquet et son temps, que nous sommes quelques-uns ici à animer, puisque nous avons fait de la publication raisonnée de la correspondance de Bousquet - considérable, énorme, dispersée - un de nos objectifs principaux. Correspondance qui nous semble avoir non seulement une valeur littéraire mais également une valeur herméneutique tant en ce qui concerne Bousquet lui-même car correspondre était pour lui un moyen privilégié de connaissance de soi, de tenter d'y voir clair en lui-même, de remonter au jour, qu'en ce qui concerne son temps, l'histoire des Lettres en général puisqu'à travers sa correspondance, il entra en contact avec ce que cette première moitié du xxème siècle pouvait compter d'auteurs, d'éditeurs, d'animateurs de mouvements littéraires, de directeurs de revues, s'engageant dans les débats qui agitèrent un monde aux prises avec de bien terribles épreuves. L'idée d'un numéro " occitan ", " méditerranéen ", " languedocien ", autant d'épithètes qui apparaissent sous la plume de Ballard et de Bousquet au cours des années 1939-1940, serait née de conversations entre Léon-Gabriel Gros et Jean Ballard en 1935. Après une tentative infructueuse du côté d'Albert Béguin, qui venait de coordonner magistralement le numéro spécial sur Le Romantisme allemand, Jean Ballard va se tourner du côté de Joë Bousquet, ses sollicitations se faisant de plus en plus pressantes. Trois moments importants. Trois étapes nous semblent ponctuer la mise sur pied de ce numéro spécial quand on le regarde du point de vue de Joë Bousquet. D'abord, une surdité irréductible aux appels de Ballard jusqu'à l'automne 38 ; ensuite, un engagement plein et entier jusqu'en avril 1941 ; enfin, et seulement enfin, conformément au jugement de Nelli, de sérieuses réticences envers cette somme. Sports watches are replica chopard watches that can be acclimated by an alive alone in the.
La surdité
Sourd, d'abord, Bousquet le fut durant quelques deux ans, en dépit des nombreuses sollicitations de Ballard. La raison d'un tel silence se trouve dans le fait qu'il était engagé dans un " travail écrasant ", un " travail mortel " (15/10/38). Il s'agissait pour lui de mettre au point trois ouvrages, soit quelques 700 pages, pour Denoël. Il avait " jeté toutes les forces d'un corps sur le déclin dans une expérience dangereuse qui devait, selon (lui), mettre un point final à (sa) carrière d'homme et d'écrivain ", comme il l'avoue à Ballard le 21 novembre 1938. Ce " travail de dingo "(13/7/38) terminé en octobre 1938 - " Maintenant, c'est fini dit-il à Ballard le 15 octobre. Denoël a pris les ouvrages ". Rappelons qu'il s'agit du Passeur s'est endormi, du Mal d'enfance et de Iris et Petite-Fumée. Les deux premiers paraîtront effectivement chez Denoël, le troisième, la même année, chez GLM - Cette " folie " terminée donc, Bousquet se tourne résolument vers Ballard, les amis des Cahiers du Sud et le numéro " languedocien ". Ses lettres sont très claires, vibrantes : " Maintenant, je prends le virage. Cette année sera toute d'examen, de travail, de critique, d'amitié. Le Bousquet haïssable, enseveli, inaccessible est dans ses textes aux mains de l'édition. Il ne reste avec les amis des Cahiers du Sud qu'un homme et un frère. Nous travaillerons beaucoup. "(15/10/38). Comme Ballard dut être heureux de lire sous la plume de son ami ce " je vais me trouver complètement libre. Je veux alors tout diriger dans un sens dont le numéro languedocien aura jeté les bases. C'est absolument énorme, vous verrez. Je crois que je tiens la clé qui ouvre toutes les portes. "(13/7/38). C'est dans sa lettre du 21 novembre 1938 que Bousquet marquera définitivement son engagement. Là non seulement il va confirmer son intérêt pour ce numéro en évoquant son travail, osant un " j'ai été, sans doute, de nous tous, celui qui a le plus opiniâtrement travaillé ", mais il laisse surtout entrevoir combien au-delà de toute érudition, sa vie même s'y trouve impliquée et bouleversée : " d'imposants cahiers chargés de précisions sont ouverts autour de moi. De si ambitieuses vues ne vont pas sans bouleverser mes certitudes ; et je suis effrayé par la tournure que prend pour moi le numéro méditerranéen, et même ma collaboration aux Cahiers ". Rien d'étonnant qu'en date du 5 Janvier 1939, devant tant d'enthousiasme, Ballard ne lui dise : " Ce numéro sera fait sous votre direction, il sera votre uvre, libre à vous d'en choisir les collaborateurs et d'en révéler leur concours ". Rolex Replica Watches Submariner Rolex Replica Best.
L'engagement
Comment Bousquet voit-il ce numéro ? Quel sens entend-t-il lui donner ? Quels chemins ouvrir ? Disons-le d'un mot : en poète. C'est en poète que Bousquet voit ce numéro. Se tourner vers le passé, ce ne saurait être pour lui tenter de l'interpréter doctement et être pour ainsi dire utile dans l'ordre littéraire. Il le dit clairement à Ballard : " Il ne s'agit pas, pour moi, d'un travail toujours possible dans le cadre d'une honnête contribution " car " cette entreprise n'est pas tout à fait pour nous ce qu'elle est pour les Lettres ". Sa spécificité aux yeux de Bousquet est qu'elle doit s'insérer violemment dans le destin de l'époque parce que " géographiquement méditerranéenne, elle est, au fond, humaine, et par son actualité, révolutionnaire et française ", que donc " bien des considérations érudites doivent faire place à des affirmations très simples sur la valeur de l'uvre qui s'adresse à l'homme entier et sensibilise son imagination ". Quand montent les brumes, il s'agit de parier pour la lumière, de parier pour l'homme, d'aider une nouvelle idée de l'homme à se faire jour, soit d'une " réponse à faire à la vérité enfouie des faits, à la vérité qui est l'événement et dont on ne peut connaître que l'action, que le commandement ". Ce numéro, aux yeux de Bousquet, doit faire événement en répondant à " la vérité enfouie des faits ", en les dégelant, en libérant d'eux la vie qui vient, même si elle tarde. Aux yeux de Bousquet, même l'enquête la plus rigoureuse devait déboucher sur une vision poétique où l'homme se liant avec la destinée de l'humanité se montrerait capable de s'arracher à lui-même, à l'envoûtement de sa culture et saurait produire des textes neufs, où vibrerait l'inspiration de l'avenir. Textes propres à engager de l'humain en formation. Telle est la route sur laquelle s'est engagé Bousquet à propos de ce numéro d'oc, route qui le verra ne pas ménager ses efforts entre 1939 et mars 1941 : mise sur pied d'une enquête auprès des écrivains, controverse épistolaire avec Denis de Rougemont, correspondances diverses, suivi des auteurs, propositions nombreuses comme celles, à Ballard, de dresser " en deux pages, un texte extrêmement résistant, impérieux, susceptible d'exercer sur l'imagination un véritable despotisme, et qui articulerait les termes importants de notre position ", soit des conclusions qui apparaissent " non plus comme des produits de la réflexion mais comme des sujets de réflexion ". Notons au passage ce souci constant chez Bousquet d'une ouverture vers plus loin. Ailleurs. Demain. Pourtant, c'est en janvier 1941, que, nuages sur le trajet, quelques inquiétudes font le ciel plus sombre, alors même que le numéro prend tournure. Elles concernent la dérive du numéro vers les savoirs toujours déjà clos : " Vous voyez comme moi, sans doute, le défaut le plus grave du fascicule. Il est trop doctoral, trop professeur ( ) les articles de Nelli, de Roché nous auraient paru insuffisants s'ils n'avaient été si savants ", dira-t-il à Ballard. Le 18 avril 1941, ce dernier s'efforce de calmer le jeu réaffirmant à Bousquet que ce numéro devait vivre dans un climat de poésie. Démarche rendue d'autant plus aisé que c'est dans cette lettre qu'il pouvait évoquer la première contribution de Simone Weil que, manifestement, elle venait de lui remettre : " l'article de Simone Weil, l'agonie d'une civilisation vue à travers un poème épique répond assez à notre désir. L'expression en est heureuse et les idées brillamment mises en relief. " Ainsi prend tout son sens l'expression de Simone Pétrement évoquant la manière dont Simone Weil avait réagi à ce projet que Ballard dut lui exposer dès ses premières visites au grenier des Cahiers du Sud dans les derniers jours de septembre 1940 : elle " prit feu " pour cette uvre ! Simone Weil dut se mettre au travail très vite et rédiger en l'espace de trois mois à peine ce texte dont le propos était d' " évoquer une civilisation disparue pour exalter les meilleures aspirations des hommes actuellement vivants ". Observons combien Simone Weil et Joë Bousquet partagent la même orientation du regard, combien tous deux regardent du même côté, non pas celui de la nostalgie mais bien celui d'un à venir sans en rien préjuger. Quelques jours vont s'écouler, et ce sera comme une deuxième éclaircie. Ballard accuse réception du premier texte de Bousquet, sa préface, sa Présentation de l'homme d'oc :" Je suis aux anges parce que votre texte est magnifique et précieux. J'ai beaucoup aimé l'alliance du sens poétique et de celui plus profond qui vous a fait définir en quelques alinéas la race d'oc, son peuple, sa religion, sa philosophie ( ) Vous avez pris le ton altier qui convient à la fois au sujet et à ce texte qui occupe la place précise d'où toutes les perspectives doivent partir ". Eclaircie d'autant plus importante qu'elle se produit en un temps où Bousquet travaillait avec acharnement - Dans un de ses journaliers, La marguerite de l'eau courante ( Tome III, ORC), on peut lire :" 1 février 41. Division de mon travail. Je creuse mon article des Cahiers du Sud. Je lirai du Taine, du Nietzsche, du Renouvier, Platon, Whal, Le Zohar, Schiller " - et non sans difficulté - Début février, il avouera à Ballard : " les deux parties ont été d'une difficulté diabolique " - à son deuxième article, mais dans un bel enthousiasme puisqu'il dit à Ballard que c'est " (son) meilleur écrit, sans aucun doute ", qu'il pense qu'il " sera content ", que déjà Sire et Nelli le sont, que " ses conclusions resteront le programme du groupe carcassonnais ", bref que " nul travail ne lui a rendu autant de services ". Pourtant. Pourtant, cette " cosmogonie assez ahurissante ", selon les mots de Bousquet, sera mal accueillie par Ballard. Il la jugera difficile, obscure et " fumeuse ". À tel point qu'il lui demandera de redistribuer son article, proposant probablement remaniements et coupures. Bousquet s'exécuta - " Je viens de passer deux nuits à le refondre ", lit-on dans une lettre de mars 41. Je pense qu'il faut voir dans ce souci non seulement le signe de l'amitié que Bousquet portait à Ballard mais également celui de l'importance qu'il accordait à cet article - " Donner à mon article d'oc la tenue et l'importance d'un manifeste ", lit-on dans La marguerite de l'eau courante. Apparemment, tous les efforts de Bousquet restèrent insuffisants aux yeux de Ballard. À tel point que fatigué, excédé même, Bousquet céda le 2 avril 1941 : " Pour mon article, cela va : encore que les corrections en assombrissent quelques développements ". Ceci explique la note au bas de la page 374 du Génie d'oc : " Cet article a dû être résumé, cela compromet l'équilibre de certains paragraphes. Le texte sera rétabli lors de l'édition en volume ". Cette lettre du 2 avril 1941 nous donne à voir toute l'étendue de la déception de Bousquet et nous permet de comprendre qu'ici s'arrête son engagement dans la préparation du numéro d'oc. Quant à son article, il règle la question en ces termes ; " Donc, je me résume. La question de mon article est entendue. Il va comme ça mais si vous m'aviez dit ce que vous vouliez - non une confession où je me vide tout entier - mais un bon essai récapitulatif, je vous aurai bouclé en deux jours un texte qui n'aurait plu ni à Nelli, ni à Sire, ni, au fond, à vous, mais qui aurait été davantage dans le ton ". " Confession où il se vide tout entier ", on voit que Bousquet entendait bien toujours se montrer fidèle à son engagement de novembre 1938. Rappelons-en les termes : " Il ne s'agit pas pour moi du travail toujours possible dans le cadre d'une honnête contribution mais d'une réponse à faire à la vérité enfouie des faits ". On voit bien ce qu'il reproche à Ballard : ne pas lui avoir dit clairement ce qu'il attendait, l'avoir laissé errer. Somme toute de lui avoir laissé croire qu'il l'avait compris, ou mieux de s'être montré incapable de réaliser ce qu'il avait compris. Il lui reproche également de se méprendre sur l'enjeu et le statut de l'obscurité poétique. À ses yeux, cette obscurité est essentielle au poète quand " il prend son inspiration dans la lumière close qui sera la vie de demain " (août 42). Cette obscurité, Ferdinand Alquié nous permet d'en prendre la juste mesure quand il déclare qu'elle est " le résultat d'un scrupule, d'un souci de sincérité " chez lui. C'est en effet bien ce qui ressort des propos qu'il assène à Ballard, toujours dans cette même lettre du 2 avril : " Vous parlez au nom du public. C'est du moins ainsi que Sainte-Beuve entend le rôle du critique. Je suis plus que tout autre coulant sur ces questions. Mais moins s'il s'agit de points métaphysiques excessivement difficiles à saisir, qui ne sont qu'à moi, qui sont aperçus pour la première fois - et que je n'ai pas le droit de traduire à peu près - serait-ce pour les rapprocher de la vision commune qui par rapport à la mienne est une erreur. Ne parlez pas de rigueur ! La rigueur, en ces matières, est d'employer les mots qu'il faut , quitte à laisser le public dans la nuit, comme j'y étais cinq minutes avant la trouvaille. " On voit, enfin, ce que Bousquet semble avoir deviné dans les difficultés rencontrées par son article. Il semble y avoir vu comme un symptôme de ce que serait le ton définitif de l'ouvrage en cours ; " ton " qui n'était plus celui " poétique " qu'il entrevoyait, seul capable d'inscrire l'avenir dans le pressentiment du présent. Bousquet semble donc comprendre qu' " être dans le ton ", c'eût été être dans le ton érudit, analytique, rhétoriqueur ; celui des Lettres, du " monde clos des professeurs ". Un échec à ses yeux. Plus que de se détourner de ce numéro, dans lequel on n'avait pas su se hisser au-dessus du projet initial, Bousquet s'en exclut. Au travers des propos à l'ironie cinglante de cette lettre, Bousquet s'expulse du Génie d'oc, expulsion inverse de celle qu'il préconisait de pratiquer quand il écrivait à Ballard en 1940 qu'ils devaient se " sentir prêts à expulser ceux qui limitent leur art poétique à s'interroger sur la facilité de lecture d'un texte qu'ils appellent clarté ". Bousquet va donc laisser ce numéro spécial courir sur son erre, sans abandonner pour autant son rôle de vigie aux côtés de Ballard et des Cahiers du Sud tant il était incapable de rancune " ce sentiment si inférieur qu'il ne distingue pas entre la vie et la mort ". S'il laisse à Ballard le soin de s'occuper seul de ce qui deviendra ou re-deviendra " (son) numéro " - " Vous connaissez mon point de vue, le numéro d'oc est votre uvre et l'uvre de votre générosité " lui écrira-t-il en 1942 - après avoir été le sien conformément aux propos de Ballard du 5 janvier 1939, ce ne sera pas sans être présent à ses côtés. Sans l'accompagner.
L'accompagnement
Se désengageant de l'entreprise, laissant Ballard se débrouiller seul avec se numéro, Bousquet va pourtant continuer à participer à tout ce qui pourra le toucher de près. Je prendrais comme exemple ce que par commodité nous appellerons " l'affaire Aragon ". Nous sommes en juin 1941, la revue Fontaine publie dans son N°14 La leçon de Riberac ou l'Europe française d'Aragon. Celui-ci avait glissé dans son article une allusion assassine au Génie d'oc qu'il ne connaissait que par ouï-dire et dont il ignorait le contenu. Entre le 24 et le 31 juillet, Bousquet va écrire à Ballard qui s'était tourné vers lui pour savoir ce qu'il convenait de faire - Comme il s'était tourné vers ses plus proches collaborateurs, Simone Weil par exemple. Je vous renvoie au N°2 des Cahiers de 1986 dans lequel on peut lire cette page de Simone Weil sur cette " affaire Aragon " - Bousquet va donc écrire une dizaine de lettres en à peine plus d'une semaine, plus de soixante feuillets avant de convaincre Ballard de na pas répondre à Aragon. Cette page restée inédite de Simone Weil précède de quelques mois la rédaction de son second article pour le Génie d'oc. En effet, en date du 18 février 1942, Ballard écrit à Nelli : " J'ai demandé à Emile Novis de tirer au clair quelques idées restées ténébreuses dans cette partie ". C'est donc bien pour répondre à une attente de Ballard que Simone Weil mit en chantier ce qui devait devenir l'article En quoi consiste l'inspiration Occitanienne ? Dans cette même lettre à Nelli, on apprend que Ballard a contacté, mû par le même souci de clarté, Henri Bosco, en espérant qu'il puisse " ajouter quelques lumières au numéro ". Simone Weil dut se mettre rapidement au travail puisque dans une lettre du 9 mars 1942, soit à peine un mois après sa " commande ", Ballard écrit à Bousquet : " J'attends votre réponse au sujet du texte d'Emile Novis. Avec confiance, malgré la grâce. " Celle-ci ne tarda guère. Bousquet avec sa clairvoyance habituelle reconnut dans ce texte " la flèche qui monte plus haut que les nues ". De lui, il dira à Ballard qu'il est celui qui manquait au fascicule avant de s'exclamer : " Que chacun y puise autant de sujets de méditation que moi-même et nous aurons accompli une uvre bien forte. L'idée de l'harmonie des contraires me paraît extraordinairement féconde. Mon avis est que nous ne mettrons jamais assez ce texte en évidence. Il n'en est pas un qui ne doive lui laisser la place . " Que pour Bousquet ce texte soit à méditer, c'est le mettre à part et le ranger du côté " poétique " qui était resté son côté à lui. Méditer, ce n'est pas penser seulement. Méditer, c'est vivre ses pensées. Si ce texte d'Emile Novis est à méditer, c'est qu'il nous appartient de lui donner vie par l'accueil que nous saurons lui ménager en nous. Ce soutien intime par lequel on prend soin d'une pensée, cette ferveur nécessaire à sa vérité, cette attention qui sait suspendre son pas et tenir non à distance mais dans la distance, dans un juste éloignement cela dont les rayons vont nous éclairer, Bousquet le réclame pour ces mots de Simone Weil parce qu'ils sont ceux d'un de ces textes rares qui ne valent que par la vie qu'en leur donnant nous nous donnons à nous-mêmes, de ces textes par lesquels les Lettres retrouvent leur vraie finalité : nous rendre meilleurs " par l'influence sur nous de ce qui est meilleur que nous " selon les mots de Simone Weil. On voit comment Bousquet sut mettre à sa juste place , comment il sut rendre hommage à ce texte de Simone Weil et comment avant de la rencontrer - C'est en effet dans sa lettre du 16 mars que Ballard prend acte de la réponse de Bousquet et l'informe de leur visite ainsi que du souhait de Simone Weil de le rencontrer - il avait rencontré ses mots comme elle avait dû rencontrer les siens, ceux au moins de ses deux textes du Génie d'oc dans le grenier des Cahiers du Sud où selon le poète Jean Tortel, elle se tenait " là ", simplement étant " à la fois l'écart et la présence ". Attentif aux réussites de Ballard, comme celle d'avoir obtenu cet article de Simone Weil ; à ses difficultés comme celles rencontrée lors de " l'affaire Aragon ", Bousquet sut aussi se montrer magnanime. Ainsi ira-t-il jusqu'à offrir à Ballard pour ce numéro d'oc en février 1942, ce poème Dansemuse qu 'il lui refusait depuis belle lurette. Il est temps de conclure. Je le ferai en insistant sur l'idée que si Bousquet connut un moment d'amertume, il sut très vite en sortir. Ce qu'il comprit, c'est que ce qui s'était passé lors de cette passe d'armes du printemps 41, c'était moins une défaite personnelle qu'une défaite qui concernait la revue elle-même, les Cahiers du Sud dans leur rôle d'acteurs et de témoins du présent. L'amertume de Bousquet tint probablement au fait que Ballard n'avait pas su voir cela. Il nous paraît possible de reprendre ici, quasiment point par point, ce qu'il disait en mars 1939 à Ballard à propos d'une brouille entre eux au sujet de l'article qu'il venait d'écrire sur les Fleurs de Tarbes de Jean Paulhan : " Ce qui m'a étonné et un peu chagriné, c'est l'erreur que vous avez commise sur mes intentions. Vous ne m'avez pas deviné quand vous avez été devant mon intention de publier sur les Fleurs de Tarbes, vous n'avez pas deviné que c'était une idée Cahiers du Sud ". A mon sens, Bousquet était persuadé que la vision qu'il avait du Génie d'oc était une " idée Cahiers du Sud " dans la mesure où en filiation directe avec André Gaillard, elle supposait un lien à renouer entre les Lettres et la vie. Toute la correspondance des années 42-43 ne cessera d'y insister. Quelques exemples : " En tout, menant nos projets à un tournant, je dis : nous voulons créer de l'événement " ; ou " Nous ne sommes pas uniquement au service des Lettres mais attachés à des buts qu'elles servent avec nous " (27/5/42) ; ou encore " Donner l'importance d'un acte à l'affirmation que l'activité littéraire est pour nous une façon de vivre ". Comment Simone Weil n'aurait-elle pas approuvé cette idée : ne plus admettre comme uvre littéraire digne de ce nom, c'est-à-dire capable de faire uvre de vie, et non de donner du rêve à consommer aux anesthésiés que nous sommes, que celles où la personne morale se trouve engagée. On comprend que Bousquet ait insisté si souvent et en cette période historique tout particulièrement pour que la revue qui seule comptera vraiment à ses yeux soit à la hauteur de la tâche qu'il lui assignait : " initier la littérature contemporaine " (1942), l'initier pour qu'enfin elle joue son rôle d'éclaireur dans ce qu'il entrevoyait devoir être la finalité même des Lettres : " Je crois que les Lettres demain briseront l'obstacle qui sépare l 'homme qui pense de l'homme qui vit "(1943). Pour cela il fallait que la revue fût traversée par un souffle qui mettrait la vie sur ses lèvres, qu'elle fût un lieu balayé par un parler vivant, un domaine - vrai miracle ! - où " la source inabordable se révèle avec des mots parlant aussi bien la langue de l'abstraction que celle des images "(16/2/1942). Alors l'homme qui y boirait prendrait la mesure de ce qu'il doit surmonter pour se rendre à lui-même et au monde. Devenant chance pour l'homme, les Cahiers du Sud seraient alors beaucoup plus qu'une simple revue de littérature, ils seraient poésie. Poésie qui se reconnaît à ce qu'elle est seule capable de dicter de la vie.
© Alain Freixe (Août - octobre 2000)