Le retour au Midi Noir
chez Joe Bousquet
par Alain Freixe
Il n'y a qu'une façon de connaître les maux dont on a été l'objet, c'est d'en provoquer le retour"
Joe Bousquet (1)
C'était il y a quelques années déjà, alors qu'inconsidérément - je puis le dire aujourd'hui - j'envisageais un travail universitaire sur Joe Bousquet, c'était dans le silence de la salle de lecture des Archives de la ville de Marseille. Je feuilletais la volumineuse correspondance échangée entre Joe Bousquet et Jean Ballard, quand je tombai sur cette lettre de juin 1946 dans laquelle Bousquet confie aux bons soins de Ballard et de l'équipe des Cahiers Du Sud une "étudiante de Montpellier" qui venait d'entreprendre une thèse sur "[sa] vie et [son] oeuvre" en ces termes : "Il faut que sa thèse restitue fidèlement ma marche pas à pas aux côtés des Cahiers Du Sud. Il faut lui apprendre que sous mon itinéraire spirituel - pont aux ânes - il y a un fait beaucoup plus important qui est le retour au midi noir et la résurrection de la première renaissance."(2) Les exhortations de Joe Bousquet, ses termes mêmes, indiquant clairement que sous son parcours de surface, que tout le monde peut constater, se cache proprement le silo, le fait que quelques trois ans après la parution de Génie d'oc, quelque cinq ans après la rédaction de ses deux articles (3) pour ce numéro spécial des Cahiers Du Sud, Bousquet y revienne, tout cela ne pouvait que m'étonner, et m'étonner d'autant, qu'ayant lu le livre de René Nelli (4) , je croyais savoir que Ballard avait trouvé en Bousquet un "collaborateur plutôt réticent", quelqu'un qui finalement "se résigna", "mis au pied du mur" par Ballard, à écrire ses deux articles du Génie d'Oc.
Restait à retrouver la thèse et son auteur dans l'espoir d'y trouver quelques clartés. C'est non sans mal que j'y parvins, apprenant de Marie-Josèphe Rustan (5) , l'"étudiante de Montpellier", qu'elle n'avait pas mené à bien son travail de 1946. L'obscurité restait totale. La question de savoir s'il fallait reprendre celui-ci ne fit que m'effleurer tant mon désir de thèse s'était émoussé. En revanche, mon désir d'avancer dans cette uvre était resté aussi vif.
Restaient donc à faire cercle dans l'obscurité, comme autant de lampes allumées, les mots de juin 46. Reste, aujourd'hui, à tenter de rendre raison de ces mots, moins pour présenter une analyse de ce "midi noir" et de cette "première renaissance" que pour clarifier et justifier ce qu'il en est de l'importance que Bousquet accorde encore en 1946 à ce "retour" qu'il présente comme "un fait" de la plus grande importance, mot qui brille donc plus intensément que les autres. Or, retourner, ce n'est pas simplement revenir en arrière tel quel, cela suppose une modification radicale du point de vue à partir de cela même qui était en vue. En effet, c'est toujours sur telle route et non telle autre que surgit le tournant, lequel, finalement, n'est jamais qu'une possibilité, celle de prendre le tournant, comme on dit, soit consentir à tourner. Appelons "tourne" (6) , ce qui est dû au tournant, soit l'action de virer, le virage. Le tournant ne garantit pas la tourne, mais s'il y a tourne, alors le tournant, comme éclairé par celle-ci, ouvre sur le retour à ce dans quoi étaient engagés les pas. Retour, tournant et tourne, les trois sont liés. Reste à savoir sur quelle route était engagé Bousquet au moment où surgit le tournant, quelle forme prit celui-ci, quelle réponse il lui apporta, c'est-à-dire quelle fut sa tourne, alors seulement nous aurons pris la mesure de ce retour.
Si nous savons sur quelle route était engagé Joe Bousquet - Bien que l'expression "midi noir" ne se trouve pas dans le Génie d'Oc, Bousquet parlant plutôt de "languedoc noir", en revanche celle de "première renaissance" figure bien dans son premier article - à lire sa correspondance avec Jean Ballard concernant ce numéro, qu'indifféremment ils nommaient "occitan", "méditerranéen", "languedocien", nous ne pouvons qu'être frappé par l'évolution de l'intérêt que Bousquet portera à son établissement: d'abord, une surdité irréductible aux appels de Ballard jusqu'à l'automne 1938; ensuite, un engagement plein et entier jusqu'en mars 1941; enfin, et seulement, conformément au jugement de René Nelli, de sérieuses réticences jusqu'à la parution du numéro, liées à une amertume dont sut triompher l'amitié rare qui unissait ces deux hommes. Si nous voulons savoir où mène cette route, afin d'y voir plus clair dans cette question du tournant, il nous faut suivre son rythme ternaire.
Sourd, Bousquet le fut durant quelques deux ans, en dépit des nombreuses sollicitations de Ballard. La raison d'un tel silence est qu'il était engagé dans un "travail écrasant", "un travail mortel"(15/10/38). Ainsi avoue-t-il à Ballard, le 21/11/38, qu'il avait jeté "touts les forces d'un corps sur le déclin dans une expérience dangereuse qui devait, selon moi, mettre le point final à ma carrière d'homme et d'écrivain". Ainsi à l'automne 38, Bousquet mettait un point final à "un travail de dingo": "maintenant c'est fini. Denoël a pris les trois ouvrages". (7)
A peine en sort-il qu'il se tourne vers Ballard et les Cahiers du Sud: "Maintenant je prends le virage. Cette année sera toute d'examen, de travail, de critique, d'amitié, le Bousquet haïssable, enseveli, inaccessible est dans ses textes aux mains de l'édition. Il ne reste avec les amis des Cahiers du Sud qu'un homme et un frère. Nous travaillerons beaucoup". Qu'il soit clair que ce virage n'est pas la tourne que nous cherchons, aucun tournant n'a véritablement surgit, il s'agit tout au plus de la décision d'une mise en route qui, enfin, correspondait aux souhaits de Ballard. Comme il dut être heureux de lire sous la plume de Bousquet ce "je vais me trouver complètement libre. Je veux alors tout diriger dans un sens dont le numéro languedocien aura jeté les bases. C'est absolument énorme, vous verrez. Je crois que je tiens la clef qui ouvre toutes les portes".
Cet engagement, Bousquet le marquera définitivement dans sa lettre du 21/11/38. Là, non seulement il confirme son intérêt pour ce numéro en évoquant son travail, osant un "j'ai été, sans doute, de nous tous, celui qui a le plus opiniâtrement travaillé", mais il laisse surtout entrevoir combien au-delà de toute érudition, sa vie même, donc celle de tous les hommes de ce temps, s'y trouve impliquée et bouleversée: "D'imposants cahiers chargés déjà de précisions sont ouverts autour de moi. De si ambitieuses vues ne vont pas sans bouleverser mes certitudes; et je suis effrayé par la tournure que prend pour moi le numéro méditerranéen, et même ma collaboration aux Cahiers".
Rien d'étonnant qu'en date du 5/1/39, et devant tant d'enthousiasme, Ballard lui déclare : "Ce numéro sera fait sous votre direction, il sera votre oeuvre, libre à vous d'en choisir les collaborateurs et d'en révéler leur concours." Comment, en novembre 1938, Bousquet voit-il le sens, soit la direction à donner à ce numéro ?
Tourné vers le passé, il ne s'agit pas pour lui de l'interpréter doctement et d'être ainsi utile dans l'ordre littéraire, "il ne s'agit pas, pour moi, dit-il à Ballard, d'un travail toujours possible dans le cadre d'une honnête contribution" car "cette entreprise n'est pas tout à fait pour nous ce qu'elle est pour les lettres". Sa spécificité, aux yeux de Bousquet, est qu'elle doit s'insérer violemment dans le destin de l'époque car "géographiquement méditerranéenne, elle est, au fond, humaine, et par son actualité, révolutionnaire et française." Quand montent les brumes, il s'agit de parier pour la lumière, de parier pour l'homme, en aidant une nouvelle idée de l'homme à se faire jour, soit "d'une réponse à faire à la vérité enfouie des faits, à la vérité qui est l'événement et dont on ne peut connaître que l'action, que le commandement."
Dans la mesure où il considère qu'il doit faire événement, c'est en poète que Bousquet voit ce numéro. En effet, "répondre à la vérité enfouie des faits", c'est vouloir les dégeler, soit libérer d'eux la vie qui vient.. Ainsi, pour Bousquet, même l'enquête la plus rigoureuse devait déboucher sur une vision poétique où l'homme se liant avec la destinée de l'humanité se montrerait capable de s'arracher à lui-même, à l'envoûtement de sa culture, et de produire des textes où vibrerait l'inspiration de l'avenir, textes propres à engager de l'humain en formation.
Telle est la route sur laquelle s'est engagée Bousquet à propos de ce numéro d'Oc, route qui le verra ne pas ménager ses efforts: mise sur pied d'une enquête, controverse épistolaire avec Denis de Rougemont, correspondance diverses, propositions nombreuses, jusqu'à ce qu'en janvier 41 quelques inquiétudes n'assombrissent le trajet. Elles concernent, bien sûr, la dérive du numéro vers les savoirs toujours déjà clos. "Vous voyez comme moi, sans doute, le défaut le plus grave du fascicule. Il est trop doctoral, trop professeur", dira-t-il à Ballard, d'autant que les lettres de ce dernier n'avaient guère de quoi le rassurer. Ne lui écrivait-il pas le 18/1/41 qu'il fallait qu'il y ait des "articles plus attrayants, plus littéraires", "à l'expression heureuse", "remarquablement écrits", "aux idées brillamment mises en relief" ?
Une d'entre elle, pourtant, fera éclaircie, celle dans laquelle Ballard accuse réception de son premier article, le 5/2/41: "Je suis aux anges parce que votre texte est magnifique et précieux. J'ai beaucoup aimé l'alliance du sens poétique et de de lui plus profond qui vous a fait définir en quelques alinéas la race d'Oc, son peuple, sa religion, sa philosophie." Eclaircie d'autant plus salutaire que Bousquet travaillait avec acharnement (8) , et non sans difficulté (9) , à son deuxième article, mais dans l'enthousiasme puisqu'il avoue à Ballard, fin février 41, que c'est son "meilleur article sans doute", qu'il pense qu'il "sera content", que déjà Sire et Nelli le sont et que "ses conclusions resteront le programme du groupe carcassonnais", bref que "nul travail ne [lui] a rendu autant de services".
Eclaircie de courte durée pourtant puisque ce texte sera mal accueilli par Ballard. Cette "cosmologie assez ahurissante", selon les mots de Bousquet en février 41, Ballard la jugera difficile, obscure et "fumeuse", à tel point qu'il demandera à Bousquet de redistribuer son article, proposant probablement remaniements et coupures. Bousquet s'exécuta - "Je viens de passer deux nuits à le refondre", écrira-t-il à Ballard en mars 41 - voyons là non seulement le signe de l'amitié qu'il portait à Ballard, mais aussi et surtout celui de toute l'importance qu'il accordait à cet article (10). Apparemment, les efforts de Bousquet restèrent insuffisants aux yeux de Ballard, à tel point que fatigué, Bousquet céda le 2 avril 1941: "La question de mon article est entendue. Il va comme ça." (11)
Cette lettre donne bien la mesure de toute la déception, donc des espoirs, de Bousquet. D'abord, elle relève combien son engagement de novembre 38 se trouvait trahi alors qu'il avait le sentiment de lui être resté fidèle dans ses deux textes : "Si vous m'aviez dit ce que vous vouliez - non une confession où je me vide tout entier - mais un bon essai récapitulatif, je vous aurai bouclé en deux jours un texte qui n'aurait plu ni à Sire, ni à Nelli, ni, au fond, à vous, mais qui aurait été davantage dans le ton." Ensuite, il reproche à Ballard de ne pas comprendre le statut de l'obscurité des textes poétiques, obscurité essentielle au poète quand il "prend son inspiration dans la lumière close qui sera la vie de demain"(à Ballard, août 1942): "Vous parlez au nom du public. C'est du moins ainsi que Sainte-Beuve entend le rôle du critique. Je suis plus que tout autre coulant sur ces questions. Mais moins s'il s'agit de points métaphysiques excessivement difficiles à saisir, qui ne sont qu'à moi, qui sont aperçus pour la première fois - et que je n'ai pas le droit de traduire à peu près - serait-ce pour les rapprocher de la vision commune qui par rapport à la mienne est une erreur. Ne parlez pas de rigueur! La rigueur, en ces matières, est d'employer les mots qu'il faut, quitte à laisser le public dans la nuit, comme j'y étais cinq minutes avant la trouvaille." Enfin, par delà l'amertume de Bousquet, cette lettre traduit sa compréhension du devenir de ce numéro. Bousquet semble voir, dans les difficultés rencontrées par son article, comme un symptôme du ton définitif de l'ouvrage en cours, ton qui n'est plus celui, poétique, qu'il entrevoyait, seul capable d'inscrire l'avenir dans le pressentiment du présent, mais le ton érudit, savant, lettré du monde clos des professeurs.
Plus que se détourner de ce numéro, dans lequel on n'avait pas su se hisser au-dessus du projet initial, Bousquet s'en exclut. Au travers des propos à l'ironie cinglante de cette lettre, Bousquet s'expulse du Génie d'Oc, expulsion inverse de celle qu'il préconisait de pratiquer quand il écrivait à Ballard en 1940, qu'ils devaient se "sentir prêt à expulser ceux qui limitent leur art poétique à s'interroger sur la facilité de lecture d'un texte qu'ils appellent clarté", et va le laisser courir sur son erre, sans abandonner pour autant son rôle aux côtés des Cahiers du Sud. Ainsi laisse-t-il à Ballard le soin de se débrouiller seul avec ce qui deviendra "son numéro." (12) C'est dans ces derniers temps de la mise en uvre de celui-ci que Nelli aura certainement à souffrir - Et au quotidien! - , ce qui finalement peut expliquer son jugement, des "réticences" de Bousquet, de ses critiques que l'on peut imaginer si l'on pense aux propos qu'il tenait à Ballard en août 1942: "Je lutte comme je peux contre l'esprit dont souffre Nelli et qui a un peu passé dans le Génie d'Oc, l'histoire bouffant le présent."
Nous voilà au terme de la route et de tournant point, rien qui puisse nous permettre de comprendre, en dehors du fait, important mais insuffisant, qu'il avait beaucoup travaillé à l'écriture de ces deux textes, pourquoi, alors qu'il s'agit de rendre compte de "sa vie et de son uvre", Bousquet fait encore signe vers eux comme vers le lieu caché où un moment privilégié de son expérience aurait trouvé à se dire. C'est probablement que nous regardions du mauvais côté. Et regarder du mauvais côté, c'est toujours regarder d'un regard oublieux. Ce que nous avons négligé, tout au long de cette enquête, c'est que l'uvre de Bousquet est toute entière dévorée par la vie de celui qui l'écrivit, comme le rappelait son ami Ferdinand Alquié, en une sorte de mise en garde: "Cette uvre contrairement aux uvres classiques ne se suffit pas. Elle est grande, mais sa grandeur ne se révèle qu'à celui qui connaît le destin, la vie dont elle est née. Elle est un fragment de ce destin, de cette vie." (13)
Resterait alors à montrer que ces deux textes du Génie d'Oc sont liés à quelque chose qui, du dehors et de plein fouet, serait venu surprendre et frapper Bousquet, quelque chose comme un événement, soit ce que nous ne créons pas mais qui nous crée, comme il aimait à le répéter (14), pour peu que nous sachions nous servir de la lumière que traîne derrière lui cette comète imprévisible. Là serait proprement le tournant, cette irruption de l'histoire dans l'histoire du sujet humain. Et nos deux textes seraient alors à penser comme le lieu où aurait commencé à s'écrire la tourne du sujet, soit dans l'éclat d'un langage la prise en charge du tournant.(15)
Tout tournant est dangereux. Ainsi c'est sous les voiles noirs des approches de la mort qu'il s'impose à Bousquet dans les premiers jours de septembre 1939. Voilà qu'avec la guerre se répétait cela même qui l'avait rendu misérable; voilà que l'histoire le rejetait sur les mêmes rives qu'en mai 1918. Une deuxième fois, l'histoire faisait irruption dans sa vie. Qu'y a-t-il de très remarquable dans ce mal de septembre 39, quand on sait que Bousquet était sujet à de fréquentes et violentes crises, les unes plus inquiétantes que les autres ?
L'étonnant est que, par delà le diagnostic médical, une fois la crise surmontée, quelque chose va s'imposer à lui, quelque chose qui l'alarme et dont il va répétant l'évidence contraignante à Ballard d'abord, le 1/1/40: "Mon mal de septembre m'aurait moins alarmé si je n'avais dû y reconnaître tous les traits d'une blessure"; à Lucien Becker, ensuite: "Mon début de guerre a été hideux. Ce qui s'est passé on le sait, maintenant, ma moelle a de nouveau saigné. Une balle invisible a touché au même endroit la plaie guérie, et je vois recommencer ma vie."16 Si une nouvelle blessure s'incarne là où l'ancienne s'était refermée, s'il y a répétition de ce qui l'avait jeté dans les bras de la mort, c'est qu'il fallait que quelque chose ne se soit pas déployé, que quelque chose étant, en même temps, le Même et l'Autre - soit blessure mais plaie guérie - opère comme un blocage logique, sus pendant le déploiement temporel. Or, si la logique est loi formelle, le corps, lui, est loi vivante et Bousquet, qui déclarait qu'on ne saurait montrer de façon neuve que ce dont notre corps saurait être la genèse, le savait. Le corps souffrant restait ainsi le seul garant de la continuité des processus de pensée. Rouvertes, les plaies livraient à nouveau passage à la mort mais, rétablissant la continuité, elles pouvaient être aussi messagères de vie, laissant affleurer à leurs lèvres le possible. Tel est le tournant.
Désespérant, tout retour peut-être éclairant, toute répétition peut faire clarté, le temps de la fulguration d'un éclair de durée qui soit comme une remise au berceau. De cela, Bousquet témoigne à de nombreuses reprises. Citons seulement ce passage de Mystique où en date du "5 octobre 1939", il note: "Je reviens de Villalier ressuscité. Mais Monsieur Sureau est mort."(17) et cette lettre de fin 39 à Ballard, dans laquelle il écrit: "Je suis né d'hier et j'en suis heureux." Ainsi commence-t-il l'année 40 avec cette volonté: "Il faudra renaître, et renaître différents." Les textes du Génie d'Oc (18) sont ceux de cette renaissance, de cette volonté de tourner, soit ce consentement donné au tournant. Telle est la tourne.
Or renaître, c'est bien autre chose qu'éprouver que la vie nous est rendue, c'est autre chose qu'une guérison, où l'on revit certes mais c'est toujours la même vie qui nous est rendue. Renaître, c'est éprouver que la vie, remise comme à portée, est à construire de nouveau, et autrement, est cela à partir de la lumière que produisit l'éclair de septembre 39. Cette lumière est celle d'une étrange compréhension qui fait passer d'un monde où la blessure a un sens(pour la pensée) à un monde où elle est sens (pour la vie); d'un savoir de la blessure à la blessure comme savoir, un savoir qui est là, même s'il ne se sait pas et qui ne manque de rien. C'est ce savoir qui permet à Bousquet de comprendre qu'il n'y avait plus à chercher à s'imposer à sa blessure comme il avait essayé de le faire auparavant, au cours de ces années que Nelli nomme "lucifériennes", ni à tenter d'en dire la vérité, dans le fol espoir de s'en débarrasser, mais qu'au contraire, c'est à partir d'elle, à partir des yeux qu'elle lui donne, qu'il y a à voir la vie comme ce qui nous fait et non comme ce que nous faisons.(19) De comprendre, également, que l'événement n'arrive jamais au sujet, mais que celui-ci n'en subit jamais que l'accident, l'effectuation matérielle. "Je n'étais pas le sujet, mais la manifestation de l'événement qui m'atteignait", notera Bousquet (20). S'il n'est pas le sujet de ce qui lui advient, c'est donc que la blessure n'est pas son attribut mais qu'au contraire, c'est le sujet qui est l'attribut de sa blessure. Décentré le verbe être cède le pas au verbe devenir. Ainsi se trouve fondé une responsabilité qui, on le voit, franchit l'être, ouvrant sur la terrible liberté d'aimer sa blessure, soit vouloir cela même qui le jeta parmi les morts: "Le premier acte de la liberté, écrit Bousquet, c'est de vouloir ce que nous sommes, de l'aimer, de lui donner son poids de vie dans le passé."(21) Le premier devoir, dit Bousquet à Ballard en 1941, est de ne "rien souhaiter que ce qui est", de "croire le réel", de reconnaître qu'"il n'y a pas d'épreuve immérité"(22) et que ne nous sont vraiment advenus que les événements que nous étions capables de souhaiter."(23) C'est lui qui impose "d'ajouter foi aux événements qui sont passés sur [nous] et de les personnifier en adhérant à eux pour toujours."(24) Si la blessure fut un fait qu'apporta la vie, Bousquet sut en faire un événement qui apporte la vie puisque notre être véritable est celui qui nous attend au terme de notre vie: "Notre être authentique est toujours à venir. Car, né avec nous, nous n'avons jamais été lui pleinement."(25) A ne plus distinguer sa volonté de son destin, cela engageait Bousquet dans une entreprise difficile, celle de "ne plus séparer [sa] vie artistique de [sa] vie morale"(26), de ne plus admettre comme uvre littéraire digne de ce nom, c'est-à-dire capable de faire uvre de vie, et non de donner du rêve à consommer aux anesthésiés que nous sommes, que celle où la personne morale se trouve engagée. C'est cela qu'il ne cesse de répéter à Ballard, sur tous les tons, après septembre 39, comme en cette lettre de mars 41, contemporaine de la rédaction de ses deux articles pour le Génie d'Oc : "J'ai une confiance immense dans notre numéro d'oc. Il faudra l'appuyer ensuite par des textes neufs, jamais vus. Mon idée secrète est qu'il faudrait casser les reins à tout ce qui a prospéré dans l'entre-deux guerres. C'est dire si je tiens à ne pas trop frayer avec le Bousquet d'hier."
Que cette tourne se mette en place dans les deux articles du Génie d'Oc, que ce soit là ce vers quoi Bousquet fait signe quand il parle de son "retour au midi noir", comme d'un retour à "l'étoile qui est la nature de l'homme" tant "son être contient son devenir" (27); que ce soit là la raison de ses exhortations à Ballard afin qu'il aide avec quelque légitimité la jeune "étudiante de Montpellier", on nous permettra, dans le cadre de cette communication, et pour conclure, de n'en relever que les signes les plus manifestes.
Le premier concerne cette "première renaissance"(28) (p. 11) d'où est issue la civilisation d'oc, et que Bousquet oppose à l'autre, celle que nous nommons de ce nom, renaissance d'origine étrangère à qui nous devons cet "humanisme de convention" (p.12) qui entrait en faillite dans les horreurs d'une nouvelle guerre mondiale. Première renaissance dont il entend ressusciter les deux caractéristiques essentielles: le fait qu'elle ne connaisse "qu'une loi, la loi du salut" et qu'"elle ne cultive pas l'homme" mais "la vie" qu'elle considère "comme l'échelle de l'esprit" (p.11). Caractéristiques qui sont celles de sa tourne : renaître, se sauver, en plongeant jusqu'aux racines de la vie telle qu'elle est; croire ce qui est et non le penser car "la pensée, dira Bousquet à Ballard le 1/1/40, ne peut nous conduire à la vie" puisqu'"elle est le gage de son déséquilibre"; écrire pour briser "l'obstacle qui sépare l'homme qui pense de l'homme qui vit" (à Ballard, 1943) afin d'ouvrir une voie directe vers l'humain.
Le deuxième concerne l'analyse qu'il propose de la chute du catharisme. Qu'il puisse y voir "une aventure providentielle"(p.9) qui "par hasard", sous le feu des événements historiques, lui permit de devenir "ce qu'elle n'avait jamais cessé d'être", de "matérialiser une expérience spirituelle", qui permit "au croyant d'étreindre le ciel dans l'abîme qui l'en séparait" (p.10), ne peut se concevoir que comme un effet de la tourne, tant c'est elle qui lui permit d'accéder à cette compréhension qu'"il n'y a pas d'accident pour ce qui a puisé dans sa vérité les sources de son devenir" (p.10).
Le troisième concerne sa vision ontologique et leurs conséquences. Si "l'être est créateur", si c'est "par son pouvoir illimité de créer qu'il se définit" (29), c'est parce qu'antérieur à lui, il y a - "germe" même de l'être - l'antagonisme du bien et du mal (p.375). Alors la chute n'est plus un simple court-circuit de la création, elle ne lui est plus "consécutive" (p.375), comme dans la vision théologique chrétienne où elle reste somme toute accidentelle, mais elle lui est "contemporaine" (p.375). Création elle-même en acte, elle est ce "devoir" qui "franchit l'être, dut-il le briser" (p.11) et engendre par là même la conscience. Ainsi l'événement ( la chute des Fragments d'une cosmogonie, la blessure de la tourne ) est premier à l'être. Pour cela, il l'ouvre sur un devenir où le moi, frileusement tapi dans les ruines de la chute, comme en une origine fixée une fois pour toutes, - Illusion à qui seuls l'espace et le temps donnent juste quelques colorations de vraisemblance - est franchi. Que "la vérité (...) parle la langue de quelqu'un qu'il nous faut devenir" (p.383), c'est là encore un effet de la tourne qui va délocaliser le moi en introduisant sur ces terres cette "pensée rédemptrice" qui "ranime dans la chute l'image de la création" (p.387). Cette "faculté divine de créer de l'éloignement" permet à l'homme de "se porter au large de ses actions en les pensant; peut-être en les nommant" (p.385), donc de s'arracher à cette réalité du monde qui n'est que la réalité de notre moi illusoire transportée dans les choses, à cette prison de l'espace, du temps et des causes dans laquelle l'homme subit sa vie. Elle est ouverture à la vie de "l'être dans sa responsabilité" (p.387) qui engage l'homme à répondre de "tout ce qu'il n'est pas avant d'être le peu qu'il est" (p.388), homme en marche vers "ce moi toujours prochain qu'il s'agit de créer, non de sauver" (p.388), soit cet être authentique qui "nous fait et s'égale à ces événements qui nous épouvantent par trop nous ressembler" (30), qui pour être "être aîné", "être de toujours", est toujours à venir et nous attend au terme de cette traversée jamais achevée qu'est la vie.
Le cinquième se déduit de ce que nous venons de dire. Ecrire, en répétant la disjonction première, c'est "ranimer dans la chute l'image de la création"(p.387), c'est là faire uvre de vie et avoir le sens d'autrui. En effet, "on n'écrit pas, notait BOUSQUET, pour apparaître aux autres, mais pour faire apparaître aux autres sa pensée" (31), pour les libérer, les délivrer de l'écurement. Ecrire est une entreprise de vérité qui donne à l'homme la chance d'être un homme, entreprise de vérité qui vise à "arracher l'homme au discontinu" (p.12) de l'espace, du temps et des causes - Cela même qui fut le fruit de sa tourne - où se circonscrivent les décombres de la chute soit cet "humanisme de convention", responsable de l'état hideux du monde, pour tenter d'"enfanter la conscience de l'homme moderne" dans le cadre d'"un humanisme intégral" (p.12).
En fin, et pour terminer, se trouve fondée dans ces deux textes cette définition de la poésie, sur laquelle Bousquet ne reviendra plus, comme "accueil que l'homme fait à sa vie" (32), définition qui identifie poésie et tourne dans cette "révolte de l'homme de midi qui veut être la chair de son chant"(à Ballard, le 20 mars 1942). Poésie qui rend l'homme à lui-même et au monde puisqu'elle seule "remet l'espace et la lumière dans le sang" (33). Poésie, seule authentiquement humaine puisque "son intelligence fait éclater la ressemblance profonde entre tous les hommes d'un même sang" (34). Poésie, uvre de vie.
© Alain Freixe et la revue Possible imaginaire
1 Joe Bousquet, Fragments d'une cosmogonie, LE CENIE D'OC ET L'HOMME MEDITERRANEEN, p.308, N° spécial des Cahiers du Sud, février 1943.
2 La correspondance BOUSQUET-BALLARD, inédite pour l'essentiel, se trouve actuellement dans le "fonds BALLARD", conservé au service des fonds spéciaux de la Bibliothèque municipale de Marseille.
3 Joe BOUSQUET: Présentation de l'homme d'oc (p.9-13) et Fragments d'une cosmogonie (p.374-389).
4 René NELLI - Joe BOUSQUET,sa vie, son oeuvre - ALBIN MICHEL - 1975.
5 Marie-Josèphe RUSTAN fut une collaboratrice fidèle des Cahiers du Sud. Parmi ses nombreux articles, rappelons ceux sur REVERDY, ELUARD et surtout celui sur Joe BOUSQUET dans le numéro spécial que lui consacra Jean BALLARD(N°362-362).
6 Tourne: n.f, a désigné jusqu'au XVIII, ce qui est dû, selon le Dictionnaire Historique de la Langue Française(LE ROBERT).
7 Il s'agit du PASSEUR S'EST ENDORMI, du MAL D'ENFANCE et d'IRIS ET PETITE-FUMEE. Les deux premiers paraîtront chez DENOEL, en 1939, le troisième paraîtra, la même année, chez GLM.
8 Dans La marguerite de l'eau courante,( ORC, T.III, p.214, A.MICHEL, 1981), BOUSQUET écrit:"1 février 1941 . Division de mon travail. Je creuse mon article des Cahiers du Sud. Je lirai du TAINE, du NIETSCHE, du RENOUVIER, PLATON, WHAL, LE ZOHAR, SCHILLER".
9 "Les deux premières parties ont été d'une difficulté diabolique", à BALLARD, fin février 1941.
10 Dans La marguerite de l'eau courante, (ORC, T.III,p.221, A.MICHEL, 1981) BOUSQUET écrit:"donner à mon article d'oc la tenue et l'importance d'un manifeste."
11 Cette question fut réglée de la manière que l'on sait. BOUSQUET fit précéder son article d'une note:"Cet article a dû être résumé, cela compromet l'équilibre de certains paragraphes. Le texte sera rétabli lors de l'édition en volume."(Le Génie d'Oc,p.374)
12 BOUSQUET écrira à BALLARD en 1942 : "Vous connaissez mon point de vue, le numéro d'oc est votre oeuvre et l'oeuvre de votre générosité. Il paraîtra quand il pourra. Il est mauvais d'ailleurs de se retourner vers ses oeuvres écrites et d'en hâter la publication quand leur intérêt ne réside pas dans l'actualité."(souligné par BOUSQUET)
13 Ferdinand ALQUIE, Notes : pour une publication de la correspondance de Joe BOUSQUET, Cahiers du Sud, N°362-363, p.99, 1961.
14 Par exemple dans Note-Book, p.73, Rougerie, 1982
15 Irruption d'autant plus impérieuse que BOUSQUET venait, rappelons-le, de mener à bien une véritable entreprise de "liquidation"(à BALLARD, le 21/11/38) en mettant le point final à quelques 700 pages, sous la forme des tois ouvrages déjà cités(cf.note 7). Entreprise qu'a posteriori nous pouvons interpréter comme le pressentiment qu'il fallait en finir avec les anciens chemins afin de se présenter, balbutiant, à l'avenir dont les coups sourds ébranlaient déjà quelques uns des hommes de ce temps.
16 Joe BOUSQUET, Correspondance, à L.BECKER, le 25/1/40, p.18, Gallimard, 1969.
17 Joe BOUSQUET, Mystique, p.142, Gallimard, 1973.
18 Textes auxquels il faudrait joindre les nombreux cahiers qu'ouvre BOUSQUET entre 1939 et 1943, textes publiés pour l'essentiel dans les tomes III et IV des O.R.C chez A. MICHEL.
19 Ce statut de la vérité, qui fait d'elle moins ce que l'on voit que ce qui nous assure de tout voir, est central dans Fragments d'une cosmogonie.
20 Joe BOUSQUET, Mystique, p.191, Gallimard, 1973.
21 Joe BOUSQUET, Le pays des armes rouillées, p.22, Rougerie, 1982.
22 Joe BOUSQUET, Le journal littéraire, cahier bleu I, O.R.C, T.IV, p.322, A.MICHEL, 1984.
23 Idem, p.328.
24 Joe BOUSQUET, Le journal dirigé, O.R.C, T.III, p.330, A.MICHEL, 1982.
25 Joe BOUSQUET, Le journal littéraire, Le cahier bleu I, O.R.C, T.IV, p.354, A.MICHEL, 1984.
26 Joe BOUSQUET, La marguerite de l'eau courante, O.R.C, T.III, p.220, A.MICHEL, 1982.
27 Joe BOUSQUET, Le livre heureux, O.R.C, t.IV, p.280, A.MICHEL, 1984.
28 Pour toutes les citations de BOUSQUET extraites du Génie d'oc et l'homme méditerranéen, nous nous contenterons désormais de noter entreparenthèses le numèro de page.
29 Joe BOUSQUET, La tisane de sarments, O.R.C, T.I, p.318, A.MICHEL, 1979.
30 Joe BOUSQUET, Le meneur de lune, O.R.C, T.II, p.309, A.MICHEL, 1979.
31 Joe BOUSQUET, Note-Book, p.35, Rougerie, 1982.
32 Joe BOUSQUET, Mystique, p.122, Gallimard, 1973.
33 Joe BOUSQUET, Papillon de neige, p.47, Verdier, 1982.
34 Joe BOUSQUET, D'un regard l'autre, p.29, Verdier, 1982.