Ecritures du Sud
Le dialogue Simone Weil Joë Bousquet
La lettre au corps
Cet entretien avec Alain Freixe réalisé par Francine Beddock a été publié, à quelques nuances près, dans les revues Trames et Littoral. Nous le donnons ici comme une introduction à la lecture d'une uvre singulière - celle de Joë Bousquet - qui ne se laisse enfermer dans aucune catégorie. Une uvre qui, à l'écoute de la vie se faisant, en incarne le génie.
"Ces toiles"... par Joë Bousquet
Joë Bousquet et la guerre de 14-18
Joë Bousquet et René Char, habiter la douleur
Bousquet-Char, une correspondance
La lettre au corps
un entretien d'Alain Freixe avec Francine Beddock
Francine Beddock - La fin de la Première Guerre mondiale et le début de la Seconde inscrivent dans l'histoire aussi bien corporelle que psychique de Joë Bousquet, un mouvement de naissance et de mort...
Alain Freixe - Vous avez raison de souligner que le temps où la vie et l'uvre de Joë Bousquet vont trouver à se rythmer est le temps chiffré des deux guerres mondiales. Il a fallu, en effet, deux guerres, des ruisseaux de sang, des sables de souffrance, mais aussi des rives aux amitiés fidèles - outre le Groupe de Carcassonne : Nelli, Alquié, Sire..., tout ce que ces années comptèrent de plus grand : Valéry, Gide, Les Surréalistes : Eluard, Breton, Aragon, Ernst, Magritte, Bellmer...- et quelques hauts ciels où rayonna l'amour : Ginette, Poisson d'Or, Fanny..., enfin, une écriture en crue, mêlant styles et genres, inclassable, pour faire du veilleur immobile de Carcassonne un homme "debout sur les heures".
F.B.- Comment la blessure de Joë Bousquet qui le conduit à une interrogation saisissante sur sa naissance - naissance blessée, déjà - serait-elle pour lui la métaphore d'un champ de bataille ? d'une scène primitive déchirante ?
A.F.- Imaginez, sous l'orage de fer qui étoilait les vallons autour de la petite ville de Vailly ce 27 mai 1918, un jeune officier de 21 ans, alourdi de décorations - déjà un héros - se jetant à la tête de ses hommes dans l'impossible mission de tenir tête, coûte que coûte, à l'avance de soldats allemands "quarante fois plus nombreux". Imaginez-le "debout", comprenant finalement, que "c'était fini". Il n'attendit pas longtemps. Une balle le foudroya. Il s'abattit : poumons traversés, corps vertébral atteint, jambes paralysées. La vieille au fichu noir qui traînait dans les vignes de son enfance, vers qui sa jeunesse "folle", "dévoyée", "perdue", son "adolescence de dingo", de "voyou" agitait les bras, à laquelle il avait comme donné rendez-vous en s'engageant volontairement dans un corps d'attaque dès 1916 parce qu'il ne trouvait aucune "autre issue à une situation morale qui (lui) semblait chaque jour plus étouffante", venait enfin de le trouver. Tout se passe comme si ayant à interpréter cela même qui faisait que la mort lui était apparue comme la seule possibilité de son existence - Rappelons sa naissance à l'imparfait quand la fée paternelle s'écria : "Quel dommage c'était un garçon!", la typhoïde qui faillit l'emporter à l'âge de deux ans... - Joë Bousquet ait choisi de le faire en acte, dans un face à face irrémédiable. Alors les obus, les balles qui frappèrent durant son engagement tout à côté de lui peuvent être envisagés comme autant de réponses de la mort puisque, finalement, c'est à elle qu'il s'adresse, c'est un dialogue avec elle qu'il entend soutenir. Son ultime adresse le jettera en son royaume. Mais, vivant. Ce qui était une façon de le manquer. Ce qui l'abattait, le faisait triompher. Oxymore qui, au-delà de la rhétorique, est la contradiction incarnée. "La vie m'avait été retirée, il ne restait de moi que son amour pour elle"; La mort n'avait trouvé qu'un corps à emporter. Ce lui qui "habitait sa faim" ne pouvait être atteint. Dès lors, c'était comme s'il venait de blesser la mort même. Désormais Joë Bousquet avait la mort derrière lui. Sa blessure ne l'avait arraché qu'à la vie blessée par la mort. Libéré des enfantillages, des mensonges de la vie sociale, de toute cette morale convenue qui l'attendait sur les chemins du bonheur et de la santé, il lui restait à "réaliser dans son cur, cette liberté dont la vie ne veut pas". Devenu hors-là, libéré des maîtres, il lui restait à obéir au nouveau maître qui était né en lui : "celui que nous voulons devenir", tant il est vrai que la question de Joë Bousquet ne fut jamais celle d'un "qui suis-je ?", fascinée par l'origine, mais bien un "qui serais-je?", tant les sources étaient pour lui aval et non en un amont garant de fermeture. Joë Bousquet est l'être tombé, celui qui perdit le lieu. son seul recours fut celui de la Lettre. Relevons ce qu'a d'unique dans le monde des Lettres son aventure : un infirme, un invalide que tout unit à l'abjection de la guerre - "un âne malade qui se couvre de mouches" - y prend la responsabilité d'une uvre : "une uvre, bonne ou mauvaise mais longue, sans personnage, sans emprunt, sans inspiration collective, sans impulsion physique, personne ne peut savoir ce que c'est. On dit talent, on dit salut par la poésie, ce sont des mots vides", dira-t-il dans ses "Lettres à Ginette". Tadalafil Online Pharmacy
F.B. - En écrivant, Joë Bousquet donnerait-il un corps, une limite à sa blessure? Plus que jamais il convertirait le cri de sa souffrance en un écrit dans ce qu'il nous donne à lire...
A.F. - Si l'on peut dire qu'il y a là un effet de la blessure, il ne me paraît pas, toutefois, premier. Loin de venir donner des limites à la blessure, l'écriture viendrait plutôt illimiter celle-ci, du moins après 1940. Le premier effet de la blessure fut de donner des limites à l'activité humaine de Joë Bousquet. Elle l'aidera à éliminer tous ces facteurs qui légitiment en apparence l'envie de réussir, d'être quelqu'un: "je voulais... avoir le plus de réalité possible sous les espèces d'un être que nul ne pourrait définir. Je voulais être une épave." On l'a dit, son enfance et sa jeunesse témoignent d'un être qui agissait constamment ses pensées, d'un homme impossible donc. Or, à la guerre, la limite c'est la mort. D'où ce dialogue dont je viens de vous parler. La blessure, incorporant la mort, incorpore la limite. Elle en est comme la marque. Ainsi se trouve légitimée l'idée que pour Joë Bousquet la blessure était là, tapie en lui de puis toujours sous la forme d'un " il faut qu'il y ait des limites", n'attendant que l'occasion de se révéler, cette tyché comme "rencontre du réel" selon la traduction de Lacan. Ajoutons à cela que le corrélat de sa blessure, ce sera les murs de sa chambre de la rue de Verdun, limites à partir desquelles la parole et la pensée pouvaient s'élever sans risque.
F.B. - Ce qui est saisissant, c'est que Joë Bousquet fait de sa blessure sur son corps un lieu à partir duquel son désir d'écrire s'articule. En écoutant son corps, il est frappant de sentir combien il entend son inconscient, combien il est saisi. Sa blessure n'est-elle pas un supposé savoir qui lui permet d'interroger le "comment vivre"?
A.F. - Vous semblez dire qu'il y aurait un amour névrotique de Joë Bousquet pour sa blessure, qu'il y aurait donc entre lui et sa blessure le même rapport qu'entre l'analysant et l'analyste lorsqu'il pose, dans son désir de savoir, ce dernier comme "sujet supposé savoir". Eh bien, vous n'avez qu'en partie raison. Effectivement, tant que Joë Bousquet ne vécut et n'écrivit qu'à partir d'un rapport névrotique à sa blessure, révolte contre son sort où il s'efforçait de jouer à "l'homme de type courant, dit homme-à-pattes", s'employant à oublier son mal et à le faire oublier aux autres, on peut le compare au névrosé qui de la cure n'attend que d'être débarrassé de son symptôme afin d'accéder à un monde qu'il suppose plus pur. Ce fut, selon le mot de René Nelli, ses "années lucifériennes" caractérisées dans son uvre par le goût des mancies poétiques, des significations fatales, des systèmes de coïncidences : uvres de compensation, de consolation au cours desquelles pourtant il apprend peu à peu qu'il est malade, qu'il faut toujours accepter, "mon mal, dira-t-il, est né de ma révolte contre mon sort". Cette acceptation prendra alors la forme d'une tentative de "naturaliser l'accident dont (sa) jeunesse a été la victime". A ce stade, cette volonté restera toute organique ne prenant en considération que les données matérielles de la blessure. Réduisant la blessure à son versant accidentel, effondrant les plaies sur elles-mêmes, elle ne fera qu'évanouir la blessure en une abstraction alors que parallèlement, il jouait à l'écrivain, produisait une uvre dont l'idéalisme consolateur, comme il le dira plus tard, empoisonnait jusqu'au langage. C'est donc au moment où il était en train d'oublier sa blessure que l'histoire va faire irruption dans sa vie, une deuxième fois, le ramenant aux portes de la mort. Qu'avoue-t-il à Lucien Becker ainsi qu'à de nombreux autres correspondants? Ceci : "Mon début de guerre a été hideux. Ce qui s'est passé, on le sait maintenant, ma moelle a de nouveau saigné. Une balle invisible a touché au même endroit la plaie guérie, et je vois recommencer ma vie". Avec cette nouvelle blessure qui s'incarne là-même où l'ancienne s'était refermée, Joë Bousquet va comprendre que pour que se soit produite une telle répétition, il fallait que quelque chose ne se soit pas déployé, que quelque chose étant en même temps A et non-A (blessure mais plaie guérie) opère comme un blocage logique sus pendant le déploiement temporel. Or si la logique est loi formelle, le corps, lui, est loi vivante, et Bousquet qui déclarait qu'"on ne saurait montrer de façon neuve que ce dont notre corps saurait être la genèse", le savait. Le corps reste ainsi seul garant des processus de pensée. Alors, de même que le réel revient toujours à la même place, de même revient la blessure qu'il avait crue classée, et finalement oubliée. Rouvertes, les plaies livraient à nouveau passage à la mort - Et cette crise de septembre 1939 fut terrible! - mais rétablissant la continuité, elles étaient messagères de vie, laissant affleurer à leurs lèvres le souffle du possible. Reste à noter ce qu'il y a de plus étonnant dans cette répétition, à savoir son caractère de fulguration. Fulguration de l'éclair dont la lumière, d'une part, renvoie à la blessure du 27 mai 1918 comme à son tracé de nuit - car c'est ainsi que fonctionne physiquement la foudre - et, d'autre part, éclaire Bousquet lui-même car tout se passe comme s'il comprenait tout à coup qu'il n'y avait pas à dire la vérité de sa blessure comme pour s'en débarrasser mais qu'au contraire, à partir d'elle, à partir des yeux qu'elle lui donne, il y avait à voir la vie comme ce qui nous fait et non comme ce que nous faisons. Il y a là comme un virage. Quittant le monde où la blessure a un sens pour celui où elle est sens, le rapport névrotique à la blessure cesse. On passe d'un savoir de la blessure à la blessure comme savoir, un savoir qui est là, même s'il ne se sait pas, et qui ne manque de rien. Telle est la tourne qu'effectue Joë Bousquet dans l'après-coup de septembre 1939 : la blessure n'est plus un "supposé savoir", c'est désormais à lui à se comporter comme s'il savait ce dont il s'agit. Cette tourne, j'aimerais la dire autrement car dans le langage de Joë Bousquet, elle concernera la volonté. D'"organique", n'ayant à faire à ce qui arrive que comme fait brut, s'efforçant dès lors de l'oublier, elle vire en une "volonté spirituelle" qui de l'accident dégage "la part de l'événement que son accomplissement ne peut réaliser" selon l'expression de Maurice Blanchot. Cela sera vouloir sa blessure, c'est-à-dire y porter son amour : "Il faut que l'homme ajoute foi aux événements qui sont passés sur lui et qu'il les personnifie en adhérant à eux pour toujours", dira Bousquet. Que cette fulguration soit liée à un rêve, y a-t-il là de quoi vous étonner? Le "savoir qui se supporte du signifiant comme tel" selon Lacan non seulement engagera Bousquet dans cette tourne dont je vous parlais mais aussi le jettera dans une guérison aussi incompréhensible que brutale. Rendant compte de ce rêve de la mort de Lorca, Joë Bousquet dira à Jean Cassou : "Je me suis dressé sur mon lit, étonné d'en avoir la force...j'ai entendu un nocturne de Chopin et j'ai éclaté en sanglots, avec un sentiment de délivrance inouï, unique". Now you need to make a term paper topics and paper writing services, read more...
F.B. - Joë Bousquet part à la guerre en 1916 et revient avec une blessure irréparable. Définitivement immobilisé, ses jambes ne répondent plus. Il commence à écrire dites-vous pour "oublier sa blessure". Entre la blessure de 1918 et sa réouverture en 1939 vous notez l'importance d'un rêve qui ouvre Bousquet à un autre avenir. Ne reconnaît-il pas un des fondements du rêve articulé par Freud, la vertu de l'apaisement et celle du changement ?
A.F. - A partir de la fulguration de septembre 1939, Joë Bousquet s'engage dans "l'entreprise difficile de faire avec (son) cur le cur de la vie, de ne plus distinguer de (sa) volonté (son) destin". Si sublimation il y a, elle se joue dans ce "vouloir l'événement" qui lui fait d'abord ouvrir le fait divers. Rendant compte de cela, notons qu'il reprend les termes mêmes qu'utilise Freud à propos du rêve: "Nous ne lisons dans un fait que son contenu manifeste, nous méconnaissons qu'il est la conscience d'une vie où nous sommes à peine des ombres". C'est à ce contenu latent, pourrions-nous dire, qu'il va donner son consentement. Ce sera cela vouloir la blessure comme événement, vouloir dans ce que le corps a reçu un jour, dans le malheur, la part immaculée, cette vérité en un sens éternelle, qui est là à attendre et où il reconnaît que "(sa) destinée se lit au grand jour". La blessure fut comme une écriture qui scella son destin, disons plutôt un fragment d'écriture dans le sens où Nietzsche dit : "Tout ce qui fut n'est que fragment, énigme et horrible accent jusqu'au jour où le vouloir créateur déclare : "Mais c'est ainsi que je le veux"". C'est ce fragment d'écriture qui va appeler le sujet à écrire, à accomplir la trace. Cet accomplissement n'engage pas dans un processus de maîtrise mais au contraire de dessaisie qui ouvre un chemin : "Notre être authentique, dira Joë Bousquet, est toujours à venir car présent avec nous, nous n'avons jamais été lui pleinement". Tel est le destin : confrontant l'homme à l'impossible, au réel dont Lacan dit de sa rencontre qu'elle "est essentiellement la rencontre manquée", il n'ouvre que sur le vide où Joë Bousquet invente le nom de "blessure" pour là où se produit la faille du réel. Notons combien ce mot de "blessure" ne renvoie pas à ce qu'a de statique, d'impuissance le mot "paralysie" par exemple. Le mot "blessure" qu'il choisit renvoie au regard qu'il portait sur sa déchéance, il évoque plutôt les idées de béance, faille, abîme. Par là, sa paralysie se trouve ramenée du côté d'une fuite vertigineuse, de l'absence, du silence.
F.B. - Dans votre article sur la fulguration de la blessure de septembre 1939, paru dans le n°25-26 de la revue La Sape, vous écrivez : "Renaître c'est éprouver que la vie n'est pas seulement rendue, cela ne serait que guérir, c'est-à-dire retourner tel quel à un état précédent, la guérison n'est finalement qu'une réparation. Ainsi reprend-on sa vie, mais c'est toujours la même vie-rien ne diffère vraiment." Joë Bousquet fait de la blessure un "événement" au sens où Lacan dit qu'il participe d'une rencontre avec le réel à partir de laquelle rien n'est plus comme avant. Cette écriture est-elle le signe d'un processus de sublimation à l'uvre dans le sens où il fait de sa blessure l'écriture de sa vie ?
A.F. - Comme je viens de vous le dire, vouloir l'événement détermine l'entrée effective dans une autre structure, celle où Joë Bousquet se montre à la hauteur de son acte puisque pour lui, désormais, la blessure "est un signifiant qui se répète": "Je vivrais, écrit-il, jusqu'à ma dernière heure l'instant de ma blessure, ou plutôt l'instant où j'acceptai ma blessure". Pour tout cela, je pense qu'on peut dire qu'il y a sublimation. Il y a, dans l'uvre de Joë Bousquet, constamment réaffirmée, l'idée que l'homme est le drame de sa naissance avant d'être ce lui qu'il est. C'est à cela que nous nous devons selon lui, à cela qui "était contenu dans l'instant de notre naissance". Dans un article consacré au Vagadu de Pierre-Jean Jouve en 1932, il lie explicitement naissance et blessure : "au prix de quelle blessure nous avons obtenu l'existence". Sa naissance fut dramatique. "Entré dans le monde en lui montrant le derrière", asphyxié, "inerte comme une savate dans la cuvette où on l'avait posé", sa mère, endormie, ne l'a pas vue naître. Son père, médecin, le crut mort et se serait alors exclamé : "Quel dommage, c'était un garçon!". Fils de cet imparfait, Joë Bousquet notera au sujet de sa naissance : "il n'est pas né de sa mère et fut arraché à la mort par un torrent de claques". La blessure apparaît dès lors comme une remise au berceau : naissance ratée dans l'après 1918 et finalement réussie dans l'après 1939 : "Retiens, dira-t-il début 1940 à Jean Ballard, directeur de la revue Les Cahiers du Sud, qu'il n'y a plus rien de moi dans mon passé d'homme. Je suis né d'hier et j'en suis heureux". Naître, c'est n'être au profit de devenir. Ce décentrement se lit dans cette affirmation : "Tu es une blessure et tu n'es pas un blessé". Je ne suis pas blessé dit Joë Bousquet - homme dont l'attribut est la blessure - mais je suis la blessure - blessure dont l'attribut est l'être que je suis. L'attribut n'est plus rapporté au sujet mais c'est le sujet qui se trouve rapporté au sujet mais c'est le sujet qui se trouve rapporté à l'attribut alors "mon mal devient mon être et j'en suis l'accident". Ainsi l'événement n'arrive jamais au sujet, l'homme est l'objet de ce qui lui advient, mais voulant l'événement, il sait quel objet il est, c'est alors qu'il redevient sujet engagé dans un devenir-blessure qui est le salut même de la blessure et l'entrée de la mort dans la mort, le triomphe de la vie, l'apothéose de la volonté. Vouloir l'événement, inventer la blessure comme "signifiant qui se répète", c'est non seulement libérer l'événement des douleurs de l'accident, de l'engluement dans l'effectuation, ce qui le rend disponible au retour mais surtout cela est poésie comme "accueil qu'un homme fait à sa vie" selon Joë Bousquet. Poésie qui seule, rappelons-le, permettait l'interprétation selon Lacan qui se plaignait de n'être pas "pouatassez".
F.B. - Dans cet acharnement à renaître, à devenir le corps de la mère qui l'a mis au monde ne trouve-t-il pas un essai de réponse à la répétition inéluctable d'un verdict maternel qui ne supporte pas que le corps de son fils soit blessé ? Sur ce point Joë Bousquet me fait penser au cas Aimée qui fut l'objet de la thèse de Jacques Lacan en 1932 sur la paranoïa. Il semblerait que l'acte d'écrire soit pour elle le moyen de symboliser, à des moments privilégiés, le deuil non fait par la mère. L'écriture viendrait suppléer, soulager en tentant désespérément de réécrire l'histoire d'une naissance dont l'inscription symbolique a manqué d'une façon ravageante. Qu'en pensez-vous ?
A.F. - De la blessure, fait qu'apporta la vie, Joë Bousquet sut faire un événement qui apporte la vie. c'est en cela qu'il y a naissance non plus à partir de la mère, du roman familial mais de la vie. Ce devenir-blessure fait de lui le fils de l'événement et non plus de sa naissance au point qu'il pourra dire : "Ma mère ne me reconnaîtra plus, maintenant que ma blessure est entrée dans mon cur". A propos d'Aimée rappelons ce que dit Lacan dans ses "propos sur la causalité psychique" en 1946 : "Cette malade m'avait retenu par la signification brûlante de ses productions écrites, dont la valeur littéraire a frappé beaucoup d'écrivains de Fargue et du cher Crevel qui les ont lus avant tous, à Joë Bousquet qui les a aussitôt et admirablement commentés, à Eluard qui en a recueilli plus récemment la poésie involontaire". Effectivement, Bousquet aimait les "pages émouvantes" d'Aimée, cette "espèce d'Ophélie", selon ses mots à Stéphane Mistler en 1933. J'ai essayé de montrer comment l'écriture qui fait suite à la blessure tendait en fait à oublier celle-ci en consommant une énorme part de rêve, menaçant Joë Bousquet de devenir un de ces "êtres abstraits", idéalistes abhorrés, qui aurait produit une uvre "qui n'aurait été qu'une sorte de songe poursuivie au-dessus de (son) lit d'infirme", écriture qu'il considéra dans l'après-coup de septembre 1939 comme une "méprise", une "faute". C'est qu'alors il n'écrit plus pour devenir écrivain - Il dira même : "Je suis né pour condamner la littérature - mais "pour agrandir son âme, c'est-à-dire la rendre plus présente", l'acte d'écrire lui apparaissant comme "une révélation que l'on se fait à soi-même", une révélation métamorphosante. Joë Bousquet ne va pas de l'homme à l'écrivain mais, au contraire, de l'écrivain à l'homme, cherchant à "se délivrer de l'écoeurement", à "briser cette nef de mirages qui à toutes nos paroles renvoie un écho de néant". Joë Bousquet écrit pour faire uvre de vie, pour donner naissance, un peu comme on donne chance, à cet "être aîné", qu'en voulant la blessure comme événement, il rencontre dans la vie de son "cur majeur", "être de toujours" qui "nous fait et s'égale à ces événements qui nous épouvantent par trop nous ressembler", être authentique qui "né avec nous" est toujours à venir car nous n'avons jamais été pleinement lui. C'est lui qui nous attend au terme de notre vie, cette traversée jamais achevée.
F.B. - Quel est le sens de l'inscription des deux guerres dans sa constellation familiale, ou si vous voulez quelle serait la relation entre l'histoire du sujet-Bousquet et le sujet de l'histoire qu'il incarne ?
A.F. - Si je vous ai parlé des rapports qu'on pouvait établir entre le jeune homme qui devançant l'appel s'engage dans un corps d'attaque en 1916 et le héros qu'il ne cessera d'être jusqu'à sa blessure du 27 mai 1918 - rapports résumés ainsi par Bousquet : "Avec une mine d'officier fêté, je portais sous ma vareuse le cur d'un interdit de séjour" - en revanche, je ne vous ai encore rien dit de ceux que l'on peut tenter d'établir entre le veilleur immobile de Carcassonne et les événements de la Seconde Guerre mondiale. Joë Bousquet savait la guerre car il la portait "enfoncée très avant, comme un clou" selon Simone Weil qui ajoutait dans sa lettre, cette parole terrible : "C'est pourquoi vous êtes infiniment privilégié, car vous avez la guerre logée à demeure dans votre corps, qui depuis des année attend fidèlement que vous soyez mûr pour la connaître". Permettez-moi de rendre hommage à Aragon pour, dans son article de 1942 consacré à Traduit du silence, avoir dit que : "Le mal du siècle, notre mal du siècle... il faut lui reconnaître un seul visage et un seul nom: la guerre... c'est un mal à l'échelle de notre connaissance du monde, et des machines toutes puissantes qui le peuplent, et de la grande inversion sociale qui nous courbe, c'est une peste ancienne qui s'est fardée aux couleurs d'aujourd'hui, la guerre. Et cela est si vrai qu'on a beau ne parler d'elle nulle part, elle est partout présente dans Traduit du silence, elle domine ce livre, elle en est la lumière de cruauté". C'est à cette lumière qu'il faut lire l'uvre de Joë Bousquet. Si l'histoire n'en est pas le thème apparent, peut-être que cet ouvrage en dit bien plus sur celle-ci que ceux qui ont ce thème accroché à leur clé de manière quelque peu ostentatoire. C'est que "le savoir, selon Lacan, vaut juste autant qu'il coûte beau-coût, de ce qu'il faille y mettre de sa peau". Joë Bousquet savait cela, c'est pourquoi il n'écrira pas pendant ces temps de ténèbres de ces textes puisant leur inspiration dans les faits accomplis, paraphrasant l'histoire, "poésie-écho" qui fleurissait alors dans les multiples revues interdites que courageusement des hommes éditaient et diffusaient. En ce sens, il dira durement à Jean Ballard le 30 mars 1943 : "Tant pis pour les poètes qui se laissent absorber par l'événement. Même collectif, un malheur demeure indigne de retenir l'attention du poète s'il n'a pas transformé sa vie, lui retirant comme l'amour, le boire et le manger". Cela ne l'empêchera pas de résister, à sa mesure, sa chambre étant devenue "un des points géométriques de la résistance active", comme il l'avouera à René Renne en 1945. En poète, Joë Bousquet n'acceptait pas que le langage vienne soit de la vie toute faite, soit du langage lui-même. Il entendait qu'il vienne de la vie, de la vie qui se fait, lumière close qui sera la vie de demain. En ces temps d'ombres menaçantes, Joë Bousquet entendait "répondre à la vérité enfouie des faits", par là, libérer d'eux la vie qui vient, donc engager de l'humain, de l'humain en formation. Avoir le génie de la vie fut sa tendance constante.
© Alain Freixe et Fabienne Beddock - Revues Trames et Littoral