Notes sur André Breton par serge bonnery

(après la lecture du texte de Jean-Louis Bédouin, Poètes d'aujourd'hui, Seghers) 

I - Séquences 

"Le sort de l'art et de la pensée reste lié à celui de l'individu. Il importe de comprendre que la cause de l'art se confond désormais avec celle de la liberté humaine et que toute atteinte apportée à la liberté de l'esprit, l'est en même temps à la liberté de l'homme".

"La poésie (…) est message d'espoir et de révolte. Même désespérée, (elle) n'accepte pas le désespoir ; elle dépasse la souffrance en la transformant en source de révolte ; elle vise à retourner la malédiction contre le Dieu qui l'a proférée".

"Cette pensée n'a cessé de se découvrir elle-même et de s'approfondir (…). A travers l'œuvre de ses antécédents directs - Baudelaire, Nerval, Rimbaud, Lautréamont - elle tend en effet à préciser sa filiation avec un courant spirituel infiniment vaste : la tradition ésotérique".

"Dans l'ésotérisme, nous voyons, sous des formes souvent très disparates, la manifestation d'un esprit d'opposition constant aux normes traditionnelles de la raison, de la connaissance, de la religion".

"Le surréalisme a choisi. En proclamant la nécessité de promouvoir un mythe nouveau, Breton et ses amis lui ont fait franchir l'obstacle qui sépare encore toute tentative révolutionnaire de son véritable objet, de son devenir. Ils ont engagé la meilleure part de la conscience moderne dans la seule voie radicalement moderne qui s'offrait (…) La transformation du monde sera liée à la transformation de l'image que l'homme se fait de ce monde. Elle rétablira les contacts primordiaux de l'homme et de l'univers, dont la rupture est l'une des causes de l'hébétude de notre existence". tours russian

"La science véritable, celle qui échappe aux scientistes comme aux techniciens, s'engage aujourd'hui dans la voie de spéculations intellectuelles qui débordent singulièrement les cadres auxquels est encore assujettie la démarche expérimentale et doivent lui faire rejoindre tôt ou tard un ordre de préoccupations qui passaient et passent encore pour étrangères aux siennes : la connaissance analogique, produit de la faculté poétique de l'esprit". Our choise is mind map for students

"L'esprit ne dispose que d'un seul moyen pour combiner les divers éléments de la perception - en dehors de la relation logique qu'il y introduit : c'est l'analogie".

André Breton écrit dans "Signe ascendant", texte paru en 1948 dans le numéro 1 de la revue "Néon" :

"L'analogie poétique a ceci de commun avec l'analogie mystique qu'elle transgresse les lois de la déduction pour faire appréhender à l'esprit l'interdépendance de deux objets de pensée situés sur des plans différents, entre lesquels le fonctionnement logique de l'esprit n'est apte à jeter aucun pont et s'oppose a priori à ce que toute espèce de pont soit jeté. L'analogie poétique diffère foncièrement de l'analogie mystique en ce qu'elle ne présuppose nullement, à travers la trame du monde visible, un univers invisible qui tend à se manifester (…). Elle (l'analogie poétique) tend à faire entrevoir et valoir la vraie vie absente et, pas plus qu'elle ne puise dans la rêverie métaphysique sa substance, elle ne songe un instant à faire tourner ses conquêtes à la gloire d'un quelconque au-delà".

Citation d'André Breton : "Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement".

Raymond Lulle : "la signification est la révélation des secrets qui sont montrés avec le signe".

 

II - L'étrange sort réservé aux hommes

Nous voici confusément appelés à naître d'une parole - j'entends par là une parole agissante, un bras, un poing levé, une main tendue - dans l'alentour disparate des tiroirs mal rangés. Sous un coffre, une libellule à barbe bleue et verte et dans le voyage, le fer sous les pieds.

La pensée a fui qui nous donnait à voir. Ce pourtant que nous attendons est un cri de révolte, une sommation et dans la volonté de dire, la volonté plus forte du refus d'exprimer. Ourdir le non-poème : je dis que je ne dis rien.

Cette écriture voulut se donner un sens mais le perdit dans le marais. Il n'y a pas à discuter, la messagère d'ombre a tombé ses sabots dans la rivière. Elle a disparu, elle aussi, comme la parole a disparu et l'ombre nous est seule demeurée fidèle, derrière le balai des incertitudes où pleurent précisément les naufragés.

Programme :

Voir le monde autrement (ce fut un rêve. Le surréalisme l'a entretenu, vivifié. Il l'a donné aux hommes, convaincu de sa nécessité).

Changer le regard. Il existe, non loin de chez moi - mais que sait-on des distances ? - une abbaye où un sculpteur du Moyen Age a représenté le martyre d'un saint traîné par un attelage de taureaux furieux dans les rues de la ville où il prêchait. L'imagier a montré l'hébétude des hommes contemplant la souffrance. Et l'impossibilité pour l'homme de penser le monde en termes d'espoir.

Sur une rive trop lointaine, un soleil s'est levé qui brille en noir et laisse l'homme dans l'ignorance où il est de lui-même.

Passer dans l'outre-voir. De toute urgence, nous voici conviés à rechercher partout et en tout lieu la "manifestation d'un esprit d'opposition constant aux normes traditionnelles de la raison, de la connaissance, de la religion".

III - Forces contraires

Toute vision a la limite que lui donne l'individu qui la convoque. Procéder par encerclement pour entreprendre de l'univers un état des lieux sans barrière et, pour cela, vider tout esprit du sens commun qui l'habite.

J'ai lu Illuminations à 17 ans. J'ai lu Madame Bovary à 36 ans. Je rends visite à Monsieur Proust quand je m'ennuie. Je frappe à sa porte et, le plus naturellement du monde, il m'ouvre et m'invite à m'asseoir.

Je ne sais si Honoré de Balzac respirait entre deux points tant ses phrases courent sur le papier. Je lis toujours Balzac. Je lirai toujours Claude Simon qui ne respire qu'entre deux livres.

A Rome, on jetait des fleurs sur les gladiateurs avant le combat. On fleurissait la mort plus que les hommes qui la donnaient en spectacle.

Toute force a son contraire. Tout geste l'ombre qui l'accomplit en sens inverse. Ne rien signifier convient aux écritures sans projet d'écriture. Pour ne pas dire, taire ne suffit pas. Car est en jeu la recherche de ce point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement. Seul importe de le découvrir.

Et si Breton demeure de tous les poètes le plus en avant, le plus surprenant aussi dans le sens où sa pensée se projette, c'est qu'il a mis en lumière une parole ouverte, jamais atteinte, une parole en devenir perpétuel, parole qui jaillit du livre qui l'abrite sans jamais la contenir dans sa totalité. Breton a créé une parole plurielle qui est, à chaque syllabe, l'invention du monde puisée dans le monde tel qu'il l'a absorbé. Breton, en effet, absorbe le monde plus qu'il n'est absorbé par lui : seule manière de se proclamer libre, tous liens rompus pour permettre à la vraie vie d'émerger.

© Serge Bonnery. 1998.

 

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