Ecritures d'ailleurs
Quatre poèmes de Michel Butor
Les couleurs du silence (entretien 1)
Quatre poèmes de Michel Butor
Une rose pour ma mère
in memoriam
J'avais nagé pendant des mois
dans tes étangs de pourpre sombre
en écoutant le battement
de ton cur et de tes poumons
J'ai eu bien du mal à sortir
mais c'était ma plus grande envie
à la première inspiration
a répondu le premier cri
Quand on a coupé le cordon
on m'a lavé enveloppé
ah quel profond soulagement
lorsque j'ai pu flairer ta peau
Dans ce monde de bruits aigus
mes yeux s'ouvrant confusément
j'ai identifié peu à peu
la fontaine de ma survie
C'est en m'agrippant à tes mains
que j'ai conquis les premiers pas
la cuiller vint après le sein
après les chansons les récits
Je me suis détaché de toi
comme un fruit mûr quitte sa branche
doucement accueilli par l'herbe
des prés que tu avais semés
Aussi tout à travers ma vie
dans les pays les plus lointains
nous a liés un fil de parfums
que la mort n'a pu dénouer
Le financier dans la forêt
pour Ricardo Pascale
On a la tête pleine de chiffres. On pianote sur un ordinateur. On décortique les cours de la bourse. On convertit les bolivars en pesos et les guaranis en quetzals. On explique à ses apprentis les actions et obligations, les taux d'intérêt, les garanties, les investissements, les diversifications, les concentrations, les faillites. On négocie entre les migraines et le stress.
Puis l'Indien qui sommeille en chacun de nous se révolte et part à la recherche de l'arbre de ses ancêtres. Les papiers redeviennent bois, les branchements branchages, les bourdonnements rumeurs et chants d'oiseaux. Parmi les troncs dressés des grands vivants avec leurs orchidées et lianes, voici les solennelles épaves parcourues de fourmis, fouillées de termites, qui rendent la progression difficile, obligent au regard, à la méditation. Ce sont comme des navires qui seraient leur propre cargaison.
Les rainures de cette écorce ne sont-elles pas semblables aux ruelles tortueuses de faubourgs poussés dans l'urgence ? Nos mains, nos veines apparaissent bientôt comme des prolongements de ces fibres, de ces nuds, de ces bourgeons. Notre cerveau se rappelle soudain qu'il est arborescence et notre respiration en devient plus large; nous écoutons le vent dans les harpes vertes et guettons les déplacements des animaux et de nos rares frères nomades en sursis.
Des taches de soleil pleuvent en dollars virtuels sur de multiples Danaés qui s'étirent dans leurs donjons au bois dormant. Et celles de la Lune deviennent argent comptant, mercure de l'aube, damas de nacre. Alors nous dégageons délicatement le visage entraperçu, les plis d'un vêtement cérémoniel ou burlesque, les attitudes d'un navigateur dont le regard perce à travers cimes et récifs, les vagues de la mer sur le sable qui nous parlent d'autres rivages, de courants et d'algues, de souterrains et de pressoirs. Nous combinons les pages du livre des sèves, les cercles de l'histoire et des saisons, les caisses de résonance, les cordes et les clefs, traquons une autre fortune pour tous, reconnaissons dans chacun des arbres celui de la science du bien et du mal, l'aventure de la justice et la révolution des sphères.
On a la tête pleine de graines. On improvise sur son orgue. On décortique les étages des cacades. On convertit les plumes en phrases et les coquilles en bifurcations. On montre à ses novices les textures et serrures, les étamines et pistils, les greffes et vrilles, les écailles, les fossiles, l'invention du feu, les cavernes, les grandes traversées. On jette à tous les vents des chèques de santal, des titres d'encens et des trésors d'échos.
Le grand duc en ses transports
pour Michel Barbey
in memoriam Duke Ellington
La procession rythme la rue
les enfants la suivent frappant
dans leurs mains ou sur des gamelles
l'un possède un harmonica
et l'autre un banjo les échos
répercutent les inventions
tandis que meuglent les sirènes
sur le fleuve et sur les usines
Adieu gares de nos jeunesses
locomotives escarbilles
les essieux sautant sur les rails
accentuant nos boogie-woogies
le chuchotement des pistons
répond aux cloches des signaux
quand sur le passage à niveau
le gardien ferme la barrière
Maintenant voici les navires
glissant parmi quais et balises
certains ont encore des voiles
qui claquent au vent et ruissellent
à chaque vague un peu plus forte
saluée par les cris des mouettes
la palpitation des machines
approfondit nos contrebasses
Quand on descend fleuves immenses
on imagine les forêts
du continent de ses ancêtres
où même aujourd'hui se faufilent
timidement explorateurs
tandis que les oiseaux jacassent
que les signes pleurent et rient
devant les feulements des fauves
Les routes se couvrent d'asphalte
elles transpercent l'horizon
où s'élève la découpure
d'une ville en ébullition
embouteillage et tintamarre
carillons sifflets et fanfares
dans les caves le tintement
des verres et des bracelets
Noirs bruns et beiges les métros
après avoir franchi viaducs
s'enfoncent dans les souterrains
avec leurs charges de soupirs
les grincements de leurs portières
la transpiration sur les fronts
puis on remonte vers le jour
où nous accueillent les rafales
L'orchestre peut prendre l'avion
après l'ère des ronflements
le chuintement des réacteurs
une hôtesse dit quelques mots
parfums de whiskies et de fleurs
de l'autre côté des hublots
panorama de monts et nuages
pelages plumes velours soies
Et n'oublions pas les déserts
caravanes au crépuscule
on s'installe pour une nuit
en rêvant de villes battantes
comme en la ville on rêvera
du silence des grands espaces
sous les constellations intenses
où nos enfants voyageront
Réponses de la mystérieuse
à Robert Desnos pour Yves Peyré
En gras, le poème "Si tu savais" de Robert Desnos (in "Corps et biens)
Loin de moi et semblable aux étoiles, à la mer, à tous les accessoires de la mythologie poétique,
Loin de moi et cependant présente à ton insu,
Loin de moi et plus silencieuse encore parce que je t'imagine sans cesse,
Loin de moi, mon joli mirage et mon rêve éternel, tu ne peux pas savoir.
Si tu savais.
Près de toi et semblable aux ténèbres, à la Terre et à toutes les révélations de la géographie aventurière,
Près de toi et cependant absente à volonté,
De toi et plus chantante encore parce que tu ne m'écoutes que de temps en temps,
Près de toi, mon beau navire et mon réveil soudain, tu le devines.
Je le sais bien.
Loin de moi et peut-être davantage encore de m'ignorer et de m'ignorer encore.
Loin de moi parce que tu ne m'aimes pas sans doute ou ce qui revient au même, que j'en doute.
Loin de moi parce que tu ignores sciemment mes désirs les plus passionnés.
Loin de moi parce que tu es cruelle.
Si tu savais.
Près de toi et certes encore un peu lointaine parce que je te cherche et te cherche encore.
Près de toi parce que je ne t'aime pas assez sans doute, ou ce qui en est le revers, je ne te connais pas assez.
Près de toi, parce que tu éclaires sans t'en douter mes cavernes les plus tranquilles.
Près de toi parce que tu es douceur.
Je ne le sais que trop.
Loin de moi, ô joyeuse comme la fleur qui danse dans la rivière au bout de sa tige aquatique, ô triste comme sept heures du soir dans les champignonnières.
Loin de moi silencieuse encore ainsi qu'en ma présence et joyeuse encore comme l'heure en forme de cigogne qui tombe de haut.
Loin de moi à l'instant où chantent les alambics, à l'instant où la mer silencieuse et bruyante se replie sur les oreillers blancs.
Si tu savais.
Près de toi, ô méditatif comme le lézard qui se faufile entre les pierres couvertes de lichens, ô vif comme l'aube sur les glaciers.
Près de toi, chantant encore comme si tu étais seul et grave encore comme le soir en ailes de flamant qui prend son vol.
Près de toi lorsque les fourneaux se sont tus et que les cristaux roulent dans les creusets brûlants.
Je sais que tu le sais.
Loin de moi, ô mon présent présent tourment, loin de mopi au bruit magnifique des coquilles d'huîtres qui se brisent sous le pas du noctambule, au petit jour, quand il passe devant la porte des restaurants.
Si tu savais.
Près de toi, ô ma promesse et nostalgie, près de toi au silence exquis des parfums qui s'enroulent autour des épaules du voyageur, au crépuscule, quand il revient en son logis.
Je sais que tu demandes si je le sais.
Loin de moi, volontaire et matériel mirage.
Loin de moi, c'est une île qui se détourne au passage des navires.
Loin de moi un calme troupeau de bufs se trompe de chemin, s'arrête obstinément au bord d'un profond précipice, loin de moi, ô cruelle.
Loin de moi, une étoile filante choit dans la bouteille nocturne du poète.
Il met vivement le bouchon et dès lors il guette l'étoile enclose dans le verre, il guette les constellations qui naissent sur les parois, loin de moi, tu es loin de moi.
Si tu savais.
Près de toi, inévitable et spirituel récif.
Près de toi, c'est un gouffre qui se creuse à l'approche des montgolfières.
Près de toi, un furieux bouquet de serpents qui me guide, me lance à l'assaut d'une falaise immense, ô; jusqu'à ton refuge, hospitalier.
Près de toi, une phosphorescence s'échappe de la bouche immobile de la lectrice qui se multiplie à sa poursuite et déchiffre les inscriptions qui s'allument sur les vieux murs autour de toi toujours plus loin de toi.
Je sais bien que tu ne peux savoir à quel point je le sais.
Loin de moi une maison achève d'être construite.
Un maçon en blouse blanche au sommet de l'échafaudage chante une petite chanson très triste et, soudain, dans le récipient empli de mortier apparaît le futur de la maison : les baisers des amants et les suicides à deux et la nudité dans les chambres des belles inconnues et leurs rêves mêmes à minuit, et les secrets voluptueux surpris par les lames de parquet.
Loin de moi.
Si tu savais.
Près de toi on commence l'aménagement d'une source.
Un renard à fourrure bleuâtre débouche en sifflant d'un sentier mordoré qui s'ouvre sur une terrasse où des bas reliefs décrivent l'histoire de la Terre depuis ses origines avec ses espèces les plus remarquables, ses éruptions et glaciations, les trouvailles des hommes depuis la maîtrise du feu, la taille du silex, l'invention de l'agriculture et de l'écriture.
Près de toi.
Comme tu le sais.
Si tu savais comme je t'aime, et bien que ne m'aimes pas, comme je suis joyeux, comme je suis robuste et fier de sortir avec ton image en tête, de sortir de l'univers.
Comme je suis joyeux à en mourir.
Si tu savais comme le monde m'est soumis.
Car tu sais bien que je n'aime pas te dire que je t'aime, comme je suis timide et humide et tremblante avec ta mélodie qui pénètre mes jambes tandis que je frôle tes vertiges.
Comme je suis angoissée dans ma résurrection.
Car je sais bien comme tu veux secouer l'absence actuelle.
Et toi, belle insoumise aussi, comme tu es ma prisonnière.
O toi, loin-de-moi à qui je suis soumis.
Si tu savais.
O toi, despotique oiseau bleu libérateur aussi,
Je me penche à la fenêtre de ton cur,
A la fenêtre de ton ignorance,
Comme si tu savais.
© Michel Butor