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Ecritures du sud

albert camus

Ce texte est celui d'une conférence prononcée à Cabris, village situé à 4 kms de Grasse, le 25 octobre 2003, lors d'une rencontre organisée par l'association Cabris et Culture. L'échange avait pour objet la villa dite "La Messugière", lieu conçu par des mécènes luxembourgeois pour accueillir des intellectuels, de préférence de gauche, qui avaient besoin d'instants de pauses et de moments de repos

Pensée de midi

(Albert Camus à Cabris)

par Yves Ughes

De 1950 à 1953, Camus séjourna fréquemment à Cabris, petit village situé au-dessus de Grasse. Nombre d'intellectuels de ces années-là connaissaient bien Cabris, ils y fréquentaient une villa de mécènes luxembourgeois. La Messuguière, propriété des époux Mayrich, était devenue une sorte de maison pour "intellectuels fatigués". Ainsi appelait-on au village les auteurs hébergés en ce lieu, qui ne se présentaient sur la place que pour déguster leur apéritif à l'hôtel de "La chèvre d'or".
Evoquer le passage de Camus à Cabris… La tâche peut paraître séduisante, pour tout un chacun, et plus particulièrement pour un méditerranéen de mon âge, habitant Grasse de surcroît, et n'étant par là même qu'à cinq kilomètres de la Messuguière.
Quand nous arrivions au lycée, dans les années 68-69, un souffle du renouveau passait en effet sur les études, par lui entrait dans nos cours ces auteurs vibrants qui allaient modeler la pensée de notre jeunesse. En bousculant l'ordre établi de toute éternité par les mornes manuels scolaires, ils allaient nous parler de vie, de notre vie, de cet élan chaud qui nous poussait à la révolte, nourrissant un enthousiasme débordant, ils liaient la philosophie au vécu, à la chair, à la chair du vécu. Certes, Jean-Paul Sartre avait alors le vent en poupe, tout frémissant qu'il était de son manifeste d'engagement. Assurant la jonction entre les époques glorieuses, entre la résistance engendrée par ses textes - que l'on se souvienne du message codé des Mouches - et cette révolte de 1968, révolte ambiguë mais menée au moins sans ambages contre l'ennui du gaullisme finissant, Sartre se hissait ainsi au statut de figure de proue. Par contrecoup Camus en souffrait, relégué au rang des idéologues fumeux, suspects, susceptibles de faire reculer l'idée de liberté parce qu'il la concevait hors de l'idéologie mécaniste du matérialisme historique caricaturé.
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Un élan vital. Nous étions pourtant un certain nombre déjà à percevoir dans les messages solaires de L'Etranger et de Noces un élan vital, transcendant les idéologies réductrices, et donc aptes à créer les conditions d'une réelle communion avec le monde ; ce monde qui dit pourtant notre précarité au point de nous conduire au seuil de l'absurde.
Dire le passage de Camus dans notre proche région reviendrait donc à expliciter une fidélité, à consolider un point d'ancrage. Cela pourrait prendre la forme d'un discours affirmant la volonté méditerranéenne de ne pas accepter le désespoir. Aller sur les pas de Camus, à Cabris comme ailleurs, ce serait créer les conditions requises pour que l'on puisse imaginer Sisyphe heureux.
L'hommage pourrait donc être simple.
Sauf que de ce passage à Cabris, très peu de données demeurent. Une allusion, dans une récente biographie, quelques notes, peu précises d'ailleurs, et c'est à peu près tout.
On se retrouve dès lors pris entre deux extrêmes. On peut d'une part broder religieusement sur tel ou tel itinéraire parcouru par l'auteur, et avec un peu d'imagination, on se lance alors dans une redécouverte du lieu, avec des accents d'extases qui versent dans une religiosité qui, ici plus qu'ailleurs, serait particulièrement impudique.
Voulant éviter ce pèlerinage pour le moins déplacé, on court dès lors le risque d'oublier totalement le lieu, Cabris, la Messuguière et les collines pour nourrir un exposé philosophique de haut vol.
Nous n'avons ici aucune vocation à la démarche documentaire ou régionaliste, pas plus que nous nous autoriserons l'excursion philosophique.

Comment dès lors évoquer le passage d'Albert Camus en ces lieux qui nous semblent à la fois de passage et essentiels ?
L'approche sera résolument personnelle ; de la sorte, elle évitera peut-être la dérive inquiétante du délire sacré et comme celle de l'envol métaphysique.

Ressourcement méditerranéen. Nous aborderons le séjour de Camus à la Messuguière en passant par deux voies. L'auteur arrive à Cabris en 1950. La première et élémentaire question qui se pose à nous est de savoir dans quel état d'esprit il rejoint cette maison pour intellectuels fatigués. Pourquoi la rejoint-il et quelles sont les œuvres auxquelles il travaille ? Dans quel contexte se situent-elles ? Nous verrons qu'il s'agit d'œuvres exigeantes, épuisantes et réclamant de lourds combats.
L'autre voie d'approche réside dans le paysage. Camus choisit Cabris, et non Biarritz, ou l'Alpe d'Huez ou encore Deauville. Gageons que ce n'est pas tout à fait par hasard. Le soleil est ici présent, même en octobre. Précisément, quand il fait défaut ailleurs, il irradie ces collines pierreuses d'une lumière encore intense et fertile. La végétation y est âpre, elle lutte contre la pierraille, la caillasse, et ne survit qu'au prix d'un effort ramassé.
N'y a-t-il pas un lien entre ce qu'écrit Camus en 1950 et ce ressourcement méditerranéen offert par le village de Cabris ?
Nous le croyons, et tel sera le vecteur de notre propos.
Notre route sera celle d'un poète du Sud, allant à la rencontre d'un philosophe dont l'œuvre est intimement liée au soleil, à la mer et à la pierre des ruines.

Nous allons donc suivre la route du soleil, nous mettre à l'écoute de ce qu'il dit par les lignes de Camus. Nous en percevrons la dimension tragique, écrasante, mais également la dynamique qu'il impulse dans la pensée de l'auteur.
Nous pourrons dès lors appréhender les mots qui nous ramènent aux paysages environnants, et qui certainement en modifient la perception et l'approche.

Pour entreprendre la marche forcée sur ce chemin solaire, il nous faut passer par L'Etranger, ce roman qui se présente comme un exceptionnel creuset. En lui bouillonnent les paysages d'Afrique du Nord, une perception aiguë de l'absurde, et une écriture se revendiquant de la langue neutre de l'américain Faulkner. On le sait, le point central de ce texte est le meurtre que Meursault exécute sur la plage. Un arabe s'interpose entre lui et une source, et le soleil cogne dur.

"Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j'ai senti des gouttes de sueur s'amasser dans mes sourcils. C'était le même soleil que le jour où j'avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais que c'était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l'Arabe a tiré son couteau qu'il m'a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l'acier et c'était comme une longue lame étincelante qui m'atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d'un coup sur les paupières et les a recouvertes d'un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m'a semblé que le ciel s'ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s'est tendu et j'ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j'ai touché le ventre poli de la crosse et c'est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant que tout a commencé. J'ai secoué la sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais détruit l'équilibre du jour, le silence exceptionnel d'une plage où j'avais été heureux. Alors, j'ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s'enfonçaient sans qu'il y parût. Et c'était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur". (1)

Le texte est d'une terrible densité. Tout y est vécu sur le mode de la distance et pourtant le drame entier de l'homme se joue en ces lignes. Dans l'élémentaire, en ces forces qui écrasent et finalement dirigent, l'homme n'est qu'un jouet. Ces pages méritent d'être lues et relues, elles définissent notre condition. Quand Meursault a connu Marie, ils se sont presque instantanément baignés, ensemble. Au cœur de l'eau, sous la brûlure du soleil, la tête posée sur le ventre de Marie, Meursault a connu un instant de bonheur. Tous les éléments se trouvaient fondus dans cet ensemble cosmique et physique, élémentaire et sensuel, dans ce monde circulaire et recréant l'unité. Inversement, dans cette scène du meurtre, tout n'est que morcellement, l'homme n'est plus que parcelles, le front, les sourcils, la main semblent les éléments disparates d'une composition inachevée. C'est que le soleil rythme la vie de toute éternité, alors que l'homme n'est que finitude passagère. Hors de la mer, hors de la plénitude heureuse, arraché à l'unité du monde, l'être n'est rien. Il devient jouet sous l'ardeur éternelle. Le soleil dès lors retrouve la force tragique que lui attribuaient les Grecs, cette puissance écrasante qui fait de l'homme une silhouette avançant malgré elle dans l'arène où se jouera son destin. Tout est figé dans le début de ce texte, s'y mettent en place les rouages qu'une fatalité funeste fera tourner dans le sens souhaité, celui de la mort. Hors de l'harmonie du monde, vécue en la mer - si proche dans notre langue de la mère - l'être ballotté par les cymbales du soleil et les glaives de lumière ne peut que frapper nombre de coups à la porte du malheur.
Ainsi se dit l'absurde sous la plume de Camus.


La tension du vide. Et la conscience dont l'être humain est doté accentue cette perception du divorce. L'harmonie a été, elle a perduré sans l'homme, et elle lui survivra. L'être précaire ne peut que constater l'arc de passage qui lui est attribué, prêt à s'effacer avec ce scandale obligé et inéluctable qu'est la mort.
Face à un telle fracture, que souligne et sanctionne notre terrible lucidité, tout pourrait basculer dans le désespoir le plus morne. On sait que les textes qui cultivèrent l'absurde ont nourri dépit et noirceur, du ricanement de Kafka à la parole désespérément contractée et douloureuse de Becket, en passant par la nausée sartrienne, la tension du vide amer gagne les écritures européennes. Quand il écrit Caligula, ou Le Malentendu, Camus prend également en charge ce monde qui dérive hors de tout sens, loin de toute force organisatrice. Pour autant, la noirceur n'envahit pas les pages. Comme en dépôt demeure un reste de lumière. Une lueur engendrée par une sorte de refus instinctif du malheur. Même désavoués par l'immuable soleil, même manipulés par lui, les sens semblent s'accrocher à la vie, se nouer en ses fibres. Précaire en ce monde, mais substance de ce monde, l'homme ne peut se concevoir en cette œuvre que comme une force aspirant à la communion. Par delà toutes les apparences du désespoir, notre vie doit se penser comme consubstantielle du monde.
L'Eté à Alger met en scène avec clarté cette "barbarie", ce rêve perdu d'un univers non encore troublé par la conscience ou la culture. Y émerge un attachement charnel qui ne peut céder à la tentation de l'apocalypse. Les sens retiennent, ils nous lient, et c'est en ces liens que se trouvent les raisons de lutter.

Sentir ses liens avec une terre, son amour pour quelques hommes, savoir qu'il est toujours un lieu où le cœur trouvera son accord, voici déjà beaucoup de certitudes pour une seule vie d'homme. Et sans doute cela ne peut suffire. Mais à cette patrie de l'âme tout aspire à certaines minutes. (…) L'Unité s'exprime ici en termes de soleil et de mer. Elle est sensible au cœur par un certain goût de chair qui fait son amertume et sa grandeur. (2)

De cette réaction profondément philosophique, mais en même temps radicalement viscérale, naît la révolte de Camus. On ne peut intellectuellement accepter le malheur, mais le rejet est ici accentué par ce que ressent le corps. Celui qui a goûté la plénitude des lieux méditerranéens, celui qui s'est immergé dans la caresse de la mer liée à la splendeur solaire, ne peut accueillir en ses fibres le soupçon noir du malheur, la bête sombre de la malédiction. La prophétie des désastres ne peut que révulser ce corps qui porte à jamais la saveur du paradis visité lors des heures enfantines, celles-là même qui mettent en place une relation au monde, par un regard non encore terni par l'intelligence.

La révolte. De ce rejet surgit la révolte. Elle est perceptible au sein même des œuvres disant l'absurde. L'Etranger joue une fois encore le rôle du révélateur. Dès que les coups ont été frappés à la porte du malheur, le piège se referme, défilent alors dans le monde carcéral les porteurs de significations, les prophètes du sens illusoire. Le juge veut transmettre un ordre, le prêtre veut faire rentrer dans l'ordre, mais Meurseault se cabre et rejette. Tout ce que nous proposent les institutions n'est que faux-semblant, matière à se rassurer. Seul le rejet de ces théories humaines, trop humaines, ces schémas qui endiguent la pensée pour conjurer la peur, seule une révolte totale peut engendrer, dans l'audace et l'aventure, la communion avec les forces dégagées par la terre et le cosmos.
On pourrait nous objecter que cette révolte n'est pas propre à Camus le solaire, que Sartre trouva également un dépassement de l'absurde dans l'engagement politique, que Ionesco même incite à l'humain contre toutes les vagues de rhinocérite.
Effectivement, le propre de Camus n'est pas de vouloir se dégager de l'absurde en rendant à l'homme sa dignité. L'originalité de sa réaction est qu'elle se situe dans la chair même, le sursaut naît chez lui dans un corps lié au monde. Se noue là un désir de vie, qui porte à la révolte, mais fait en retour de la révolte un lieu qui doit se garder de la mort, de la mort reçue comme de la mort donnée, de la mort soumise comme de la mort enivrante.
Le propre de Camus n'est pas de se révolter contre l'absurdité de notre condition, mais de conserver au sein même de cette révolte l'essence de ce qui la motive, l'amour de la vie, son heureuse plénitude.
Que l'on pense à ce qui est dit de ce dieu charriant pour l'éternité son rocher, il faut imaginer Sisyphe heureux.
La révolte dès lors se gardera des dérives historiques ; marquée par un désir de vie, elle devra se démarquer de toute caution et ne pas devenir le prétexte ou l'alibi de cette violence dominatrice qui se pare souvent des plus bavards idéaux, de préférence révolutionnaires. Avec L'Homme révolté, Camus ne situe pas la transcendance dans une Histoire mise en équation, il la trouve dans un espace empreint de force, dans un lieu qui incite à l'équilibre, qui a forgé la pensée grecque, la pensée de midi.

Quand il arrive à Cabris, Camus travaille depuis des années à L'Homme révolté, il ne parvient pas à finir le manuscrit. Sans doute pressent-il qu'il s'agit d'un texte de rupture, un essai par lequel il sera pleinement lui-même, et qui fera cesser l'amalgame avec Jean-Paul Sartre. Avec ce séjour s'opère sans doute la démarche qui fera voler en éclat un malentendu, amical de surcroît, une communauté avec l'auteur de la Nausée qui relève de plus en plus d'une méprise désormais insupportable. Il suffit de se pencher sur quelques extraits de L'Homme révolté, pour percevoir l'intensité qui se joue dans ce texte, sans doute en ce lieu.

Y est radicalement, viscéralement condamnée la tentation de la violence fût-elle violence de classe, toute tentation du vide qui rongerait le nécessaire espoir et la solidarité vitale. Il est tentant de tout rejeter, cette attitude peut même se parer d'attributs virilement iconoclastes. Mais il s'agit de révolte désespérée, nihiliste, portant en elle désastres et cataclysmes.

Le nihilisme confond dans la même rage créateur et créatures. Supprimant tout principe d'espoir, il rejette toute limite et, dans l'aveuglement d'une indignation qui n'aperçoit même plus ses raisons, finit par juger qu'il est indifférent de tuer ce qui, déjà, est voué à la mort. (3)

Part d'humanité. Si l'être révolté en vient à nier sa part d'humanité, il ne tardera pas à crier, comme tant d'autres, et quelle que soit la langue, viva la muerte. Camus le méditerranéen ne peut en aucun cas y souscrire. Il court dès lors le risque de ne pas être à la mode, de ne pas entrer dans le prêt à penser de l'époque, il semble fuir l'âpreté du combat révolutionnaire, en donnant à la révolte une base morale qui ne manque pas de choquer les dialecticiens pour qui la fin justifie les moyens, tous les moyens. La révolte ne saurait aller sans limite, et cette limite est dictée par la reconnaissance de l'autre en soi, comme part d'humanité :

Plus la révolte a conscience de revendiquer une juste limite, plus elle est inflexible. Le révolté exige sans doute une certaine liberté pour lui-même ; mais en aucun cas, s'il est conséquent, le droit de détruire l'être et la liberté de l'autre. Il n'humilie personne. La liberté qu'il réclame, il la revendique pour tous, celle qu'il refuse, il l'interdit à tous. (4)

Cette pensée-là n'est pas de mise en 1950. Sartre lui-même, bien qu'affirmant que l'existentialisme est un humanisme, avancera progressivement vers une vision fonctionnelle de la révolte. Compagnon de route des communistes, il n'hésitera pas à subordonner la morale à l'action révolutionnaire, quitte à dénoncer par la suite les miroirs qui lui ont renvoyé une image déformée de la réalité. Rien ne saurait justifier pour Camus une révolte qui écrase l'autre, on retrouve là une position de force contre toute forme d'asservissement, même celles qui se parent de la grâce révolutionnaire, et qui fabriquent par contrecoups des traîtres à éliminer, fatalement. Camus doit bien percevoir les risques encourus par les prises de position de L'Homme révolté. Il les peaufine certainement à Cabris, au bord de la dépression, miné par un retour de tuberculose, mais persuadé pourtant que la rage du vide est une position qu'il faut combattre, une pose intellectuelle qui lui est insupportable. Et l'hérésie se double d'une approche géo-philosophique qui ne manquera de faire grincer des dents. Pour Camus, le conflit profond de ce siècle ne s'établit peut-être pas tant entre les idéologies allemandes de l'histoire et la politique chrétienne, qui d'une certaine manière sont complices, qu'entre les rêves allemands et la tradition méditerranéenne. (5)
Est donc clairement pointée une idéologie allemande où l'action n'est plus perfectionnement mais pure conquête, c'est-à-dire tyrannie. A ce courant de pensée, il oppose de plus en plus systématiquement la pensée libertaire venue du Sud, citant en exemple, comme cadre d'affrontement la Première Internationale :

L'histoire de la première Internationale où le socialisme allemand lutte sans arrêt contre la pensée libertaire des Français, des Espagnols et des Italiens, est l'histoire des luttes entre l'idéologie allemande et l'esprit méditerranéen. (6)

Pensée de midi. On y revient donc, la pensée de Camus ne peut s'élaborer hors de cet espace mental élaboré dans un espace physique. Le mouvement supposé dialectique de l'Histoire, la mise en équation des événements qui fait de certaines révolutions des certitudes tyranniques bardées de vérités, l'absolu dérivant vers l'absolutisme, toutes ces données factices seront ici remplacées par une pensée qui n'oublie pas la lumière, la lumière du lieu, la lumière des grecs, celle qui s'établit dans la mesure et qui permet à la révolte de ne pas manger ses propres enfants.

Mais l'absolutisme historique, malgré ses triomphes, n'a jamais cessé de se heurter à une exigence invincible de la nature humaine dont la Méditerranée, où l'intelligence est sœur de la dure lumière, garde le secret. (7)

L'Homme révolté se termine ainsi par un chapitre qui dit la reconnaissance due à une pensée à la fois charnelle et exigeante, une pensée qui prend racine dans les terres de douce lumière, pour donner limites et équilibre à la révolte. Cette pensée se revendique explicitement comme pensée de midi.

Une lettre, une voyelle en l'occurrence, peut parfois agir sur le sens d'une façon capitale. On le perçoit ici : il ne s'agit pas d'une pensée du midi. Cette expression nous renverrait à une démarche folklorique, faisant de l'homme méditerranéen un être hyperbolique, un cliché figé et ampoulé. Avec Camus, nous avons affaire au contraire à une pensée de midi. Comme si le soleil était convoqué dans la réflexion, apportant deux données essentielles. Midi, l'instant est suspendu, en équilibre. Mais, en même temps, les rayons sont ardents, imposants et tenaces. Cette pensée de midi associe l'ardeur à l'équilibre.

Elle dénonce ainsi tout ce qui réduit, tout ce qui domine avec la volonté sèche d'organiser, de mettre en coupe réglée. Le catholicisme même est accusé d'avoir cédé à la volonté de transformation du monde, d'avoir préféré le mouvement à la contemplation, le gothique au roman. Pour Camus, il faut retrouver une démarche qui ne relèverait plus d'un exercice du pouvoir, mais de la communion. Il convient dès lors de faire œuvre de médiation. A ce niveau, la littérature prend le relais. L'essai philosophique a déterminé une zone de rupture, il ne saurait cependant suffire. L'union charnelle avec le paysage n'est pas désir creux ou abstrait, mais un mode de vie. Il revient aux textes littéraires de l'établir. Ce n'est pas par hasard que les années qui suivent L'homme révolté voient la publication de textes comme L'Eté. De ce dernier nous extrairons Retour à Tipasa. Il est l'un de ces textes qui avancent avec peu de moyens pour dire l'essentiel. Ni récit, ni poème, loin de l'essai mais pas pour autant simple confidence autobiographique, il s'agit en fait d'un retour qui s'élabore dans une rupture. La langue y est travaillée par les métaphores, par glissements successifs. Ces procédés qui relèvent d'un usage poétique de la langue accrochent et livrent un message ouvert dont le lecteur devient le co-créateur.
Retour à Tipasa, le titre laisserait presque entendre un pèlerinage. Il n'en est rien. Ce récit relève de la reconquête. La guerre est passée par là, la communion semble impossible en ce paysage désormais zébré de fils de fer barbelés. Sous la lumière des incendies, le monde avait soudain montré ses vides et ses plaies (8). Cet univers pourrait inciter à la morosité, à l'abandon et au renoncement. Pourtant, affirme Camus, quelque chose, pendant toutes ces années, me manquait obscurément. Quand une fois on a eu la chance d'aimer fortement, la vie se passe à chercher de nouveau cette ardeur et cette lumière.
Le renoncement à la beauté et au bonheur sensuel qui lui est attaché, le service exclusif du malheur, demande une grandeur qui me manque. Et cette reconquête passe par les mots. Par la création d'un style, d'une langue. Elle ne saurait être que charnelle et concrète. Elle nous ramène invariablement à ce que nous vivons ici, en ce lieu de pierres et de clartés.

Un lieu habitable. Le texte est indissociablement lié aux sens, dans les ruines de Tipasa, Les cigales sont assommées, on y respire les absinthes, et l'on se chauffe contre les pierres. L'ouïe, l'odorat et le toucher ne sont plus perceptions atomisées, elles s'unissent pour permettre à l'être d'entrer dans ce monde. Camus se trouve ainsi dans l'obligation littéraire et impérieuse de dire l'indicible, ce qui bouleverse l'homme quand il arpente ces lieux arides écrasés de soleil. Le langage conceptuel n'y suffit plus, la cassure poétique s'impose, dans sa splendeur : je fuyais devant l'aride flamboiement d'une lumière qui dévorait tout. Par les images, par les sonorités peuvent s'exprimer ce qui gît dans les tréfonds. Plus rien n'est strictement logique en ces termes, mais avec la rupture du sens rationnel surgit un goût physique du monde qui rayonne et qui comble.
Par ces mots simples mais savamment agencés, comme les pierres d'une bâtisse romane, Camus trace des voies conduisant aux splendeurs du monde méditerranéen. Par cette force rendue, il fait du monde un lieu habitable. La langue devient ici l'élément rituel d'une communion. La puissance du lieu impose un bouleversement dans le langage, inversement les phrases scandées par les métaphores offrent aux lecteurs des espaces où l'imagination peut travailler. Ainsi peuvent se créer les éléments d'une rencontre, la mise en place d'une harmonie. Ainsi peut prendre fin l'exil de l'être précaire, l'exil de l'être au passage furtif, pour que le monde s'offre enfin comme un royaume. L'Homme révolté tire son équilibre du monde solaire, Le retour à Tipasa ancre la certitude conceptuelle dans la profondeur des sens. La pensée de midi est ici saisie dans la plénitude de son action.
Le moindre événement, la plus élémentaire approche des lieux se hisse dès lors à la grandeur mythique.

Il n'est pas pour moi un seul de ces soixante-neuf kilomètres de route qui ne soit recouvert de souvenirs et de sensations. L'enfance violente, les rêveries adolescentes dans le ronronnement du car, les matins, les filles fraîches, les plages, les jeunes muscles toujours à la pointe de leur effort, la légère angoisse du soir dans un cœur de seize ans, le désir de vivre, la gloire, et toujours le même ciel au long des années, intarissable de force et de lumière, insatiable lui-même, dévorant une à une, des mois durant, les victimes offertes en croix sur la plage, à l'heure funèbre de midi. (9)

On ne saura sans doute jamais ce qu'Albert Camus aura tiré de Cabris, on peut tout au plus supposer que ce village a été un creuset pour sa pensée et pour son écriture. On peut en revanche, à coup sûr, relire ces textes en les liant aux lieux méditerranéens. Ils en modifient l'approche, le ciel d'azur et les collines sèches en sortent revivifiés par un regard neuf. Loin des approches mercantiles qui font de notre région un lieu d'appâts et de dépenses, une zone de bronzage et de plaisirs nocturnes, ce qu'il nous faut redécouvrir gît dans la force mythique de notre sol, si intimement liée aux déferlantes solaires, si profondément complice des splendeurs de la mer.
La fatalité de la mort y est perceptible dans l'excès de lumière, midi peut devenir funèbre à force d'éclat. Nous n'en sommes pas moins liés par un attachement sensuel à ces arches de lumière, pris dans l'obstination d'espérer. La révolte donc s'impose, à la fois contre l'absurde et contre les schémas pré-établis, les tentatives de réduction du monde à un système de sens rassurant.

Belle phrase, que celle qui porte cette réflexion de Camus, je me révolte, donc nous sommes. Cette révolte, venant d'une pulsion de vie, ne peut se développer que si elle respecte la vie. Que notre démarche ne soit pas de domination, de soumission des êtres ou des choses, que notre marche se fasse médiation. Il est des voies de communion qui nous comblent et qui donnent sens à notre passage. Retrouvons donc cette sensation première de fusion avec le monde, loin des pouvoirs, loin des leurres, loin des commercialisations, très loin des rentabilisations. Que chaque pierre soit ici vue dans ce qu'elle recèle, de force et de sagesse, que tous les sentiers qui nous mènent dans le haut pays disent le chant du monde, que la simplicité de l'homme enfin radieux ose se dire. Le message méditerranéen est chargé de cette joie humble, de part en part portée par ce qui nous entoure et que nous ne voyons plus suffisamment. Oui, résolument à une pensée de midi, à la fois ardente et pondérée.

Au midi de la pensée, le révolté refuse ainsi la divinité pour partager les luttes et le destin communs. Nous choisirons Ithaque, la terre fidèle, la pensée audacieuse et frugale, l'action lucide, la générosité de l'homme qui sait. Dans la lumière, le monde reste notre premier et notre dernier amour. (10)


Yves Ughes. Grasse, le 19 octobre 2003

Notes

1 - Albert Camus, L'Etranger, Edition Gallimard, 1942. Collection folio. Paris, 1991, pp. 94-95
2 - Albert Camus, L'Eté à Alger, in Noces, suivi de L'Eté. Edition Gallimard, Collection folio, Paris, 1993, page 47
3 - Albert Camus, L'Homme révolté, 1951, Gallimard, Paris. Collection Folio-Essais, 1985, page 353
4 - id.Ibid. page 355
5 - id. Ibid. page 373
6 - id. Ibid. Page 373
7 - id. Ibid. page 374
8 - Albert Camus, Retour à Tipasa, 1952, Gallimard. Collection Folio, 1993, page 160
9 - Id. Ibid, page 161
10 - L'Homme révolté, opus cité, page 181

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