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Le centre Joë Bousquet et son temps

Ni mausolée, ni musée

par Serge Bonnery

 

Lorsque nous avons pris la décision de créer le centre Joë Bousquet et son temps, dans la " maison aux cent fenêtres " où vécut le poète, nous n'étions que quelques uns et quelques unes, mais entourés des derniers témoins vivants de l'atmosphère qui régna dans la chambre du 53 rue de Verdun, jusqu'au mois de septembre 1950.
L'esprit vif, veillant sur notre enthousiasme qu'ils partageaient sans faille, toujours prompts à faire valoir leur point de vue, à lancer des idées nouvelles, à nous accompagner dans la longue marche qui nous attendait, étaient là, je me souviens, la philosophe Ginette Augier, destinataire des " Lettres à Ginette ", les peintres Charles-Pierre Bru et Jean Camberoque, le professeur de philosophie Henri Tort-Nouguès, neveu de Pierre et Maria Sire, élève de Ferdinand Alquié, tous malheureusement décédés aujourd'hui. Nous comptons toujours, parmi nous, le poète et éditeur Gaston Puel, et Suzanne Esmein, la fille de Claude Estève, qui furent eux aussi des nôtres, dès le commencement de notre aventure.
Nous leur devons à tous l'apprentissage d'une fidélité à un homme et son œuvre. Nous leur devons d'avoir, d'emblée, opté pour un centre culturel qui soit tout le contraire d'un mausolée ou d'un musée, un centre ouvert sur la création contemporaine, un centre pour faire écho à la parole vivante d'un poète.
Que de débats, de discussions sans fin, que de réunions interminables à imaginer le futur de notre association ! Mais combien furent riches, exaltantes, ces rencontres avec ceux qui, parce qu'ils avaient vécu aux côtés de Bousquet, parce qu'ils l'avaient bien lu et compris, nous ont transmis leur passion, leur flamme, leur amour ! La naissance du centre Joë Bousquet est inséparable de ces moments de temps arrêté, à jamais inscrits dans nos mémoires.
De même, sans le soutien et la confiance de Mme Denise Aurengo, Mme Yvonne Patau et Mme Geneviève Patau-Cahuzac, les ayant-droit du poète, le travail qui s'accomplit au centre Joë Bousquet n'aurait jamais pu connaître les développements et les prolongements que nous appelions de nos vœux. Eux aussi demeurent à nos côtés, attentifs, vigilants, dans la sincérité de ce qui nous rapproche, pour contribuer au rayonnement de l'œuvre du poète blessé.
Enfin, " Poisson d'or " (témoin capital, destinataire des Lettres qui portent son nom), ainsi que des représentants de familles carcassonnaises et audoises dont les aînés furent liés au poète, je pense à Anne-Marie Ernst-Caffort, à l'abbé Jean Cazaux, à Marie-Dominique Mistler, à Agnès Douvreleur (fille de Ginette Augier), à la famille Ducellier et à bien d'autres… Tous nous accompagnent dans nos recherches et notre travail. Leur complicité amicale témoigne de notre désir commun de maintenir vivante la mémoire de l'écrivain.

Ni musée, ni mausolée, disais-je : de fait, le centre Joë Bousquet et son temps s'est donné pour premier objectif d'assurer l'accueil et l'animation de l'exposition permanente présentée au premier étage de la Maison Joë Bousquet. Cette exposition, à travers des documents photographiques, des portraits, des manuscrits originaux de correspondances, de cahiers, et d'éditions originales, propose aux visiteurs toujours plus nombreux un parcours permettant de mieux connaître et - nous l'espérons - de mieux comprendre qui fut Joë Bousquet.
Ni musée, ni mausolée… Notre but n'est pas d'élever un culte à un homme qui refusa toujours les honneurs, mais d'inscrire le lieu - sa maison - dans la dynamique qui fut la sienne quand le poète l'habitait : un lieu de rencontres et de création.
Ainsi, le centre Joë Bousquet organise deux fois par an des expositions temporaires explorant les relations entre écriture et peinture, dans l'esprit de l'œuvre de Bousquet dont on sait qu'il entretint d'amicales relations avec les plus grands peintres de son temps. Ces expositions sont toujours prolongées par des rencontres au cours desquelles peintres et poètes contemporains instaurent un dialogue vivant sur leur art.
Nous avons aussi souhaité, comme nous l'avions reçu en héritage des témoins dont j'ai parlé, transmettre ce patrimoine intellectuel aux générations futures : c'est pourquoi le centre Joë Bousquet entretient un partenariat avec l'éducation nationale pour accueillir, dans la maison du poète, des classes venues d'écoles primaires et de collèges qui effectuent des travaux de lecture et d'écriture à partir des œuvres présentées dans les différentes expositions.
Transmission de la parole dite, c'est aussi l'idée qui a prévalu au lancement d'un cycle annuel de lectures au cours duquel nous recevons des gens de théâtre et des écrivains venus présenter au public des œuvres majeures de la littérature française du XXème siècle ou leur propre travail littéraire.
Ajoutons à cette longue liste de nos activités l'édition de catalogues gardant mémoire des expositions temporaires et la publication des Cahiers Joë Bousquet : cette diffusion démontre encore notre désir de privilégier, au quotidien, la transmission d'un patrimoine vivant.

Habiter un lieu aussi intense que la maison de Joë Bousquet n'est pas chose aisée. Cela demande attention, vigilance, remise en question, écoute, réflexion permanente sur la pertinence d'un travail à accomplir. Il serait prétentieux d'affirmer que le centre Joë Bousquet " habite " la maison du poète. Tout au plus, essayons nous d'y occuper un espace voué à la création vivante. La création comme Bousquet l'appelait de ses vœux.
" L'écrivain ne quitte pas sa maison ", a écrit Joë Bousquet. Nous espérons, au moins, ne pas l'en avoir chassé !

Serge Bonnery

(Ce texte a été publié dans le numéro 12 de la revue Septimanie où un dossier a été consacré à Joë Bousquet)