René Char - Joë Bousquet, habiter la douleur
Char - Bousquet, une correspondance
De la souveraineté
Ce texte est celui de la conférence prononcée par Serge Velay lors des journées René Char organisées par le Centre Joe Bousquet à la Maison des mémoires de Carcassonne, dans le cadre de l'exposition "Dans les voisinages de René Char".
De la souveraineté
Esthétique et éthique chez René Char, par Serge Velay
Nous qui lisons, nous savons bien que cest sur des affinités que se fondent et se règlent les rapports privilégiés entre une uvre et ses lecteurs ; à tel point que nous nous demandons si nous navons pas été plus élus par certaines uvres que nous ne les avons délibérément choisies.
Lorsquà la fin des années soixante luvre de René Char a, si je puis mexprimer ainsi, jeté sur moi son dévolu, cest sans doute quelle sut répondre à une attente, à un besoin, en signifiant au jeune homme que jétais que son impatience et sa fièvre, que son désordre desprit nétait rien moins que la manifestation dun impérieux désir dunité.
Aujourdhui, cette uvre brille à mes yeux dune autre vertu : davoir su préserver entière sa faculté de témoigner de ce que la liberté ne peut exister quinconditionnellement, quil ny a de liberté quinconditionnée. Envisagée sous cet angle, on peut dire de la démarche et de luvre de Char quelles sont lexpression de ce que Kant appelle " un acte pur de volonté bonne ".
Je suppose que celles et ceux qui composent la " société secrète " des lecteurs de Char, ont en commun davoir été requis, une fois pour toutes, par une singulière force positive dattraction ; mais encore, dy puiser un peu de lénergie propre à dissiper toute velléité daccommodement ou de consentement à un ordre scandaleux et inacceptable des choses et du monde. Cest dire que cette uvre est traversée de bout en bout par la question du politique.
Car il ny a que les " gens de lettres " pour estimer que la poésie nest quun supplément esthétique, et que, sous prétexte quelle serait une fin en soi, la poésie ne devrait pas mener quelque part. Char nest en rien un guide, cependant il ny a rien de vivant dans son uvre, qui naspire à rejoindre la vie. Adossée quelle est au Surréalisme, son uvre ne se propose pas comme un refuge ou une consolation, mais comme un ressort : tournée décidément vers " une manière supérieure de vivre ", elle se révèle à chaque fois comme prétexte à un nouvel élan, comme prétexte à rebondir. vpn verbinding
Cette énergie communicative participe, il me semble, dune indéfectible conjonction entre lesthétique et léthique, mise au service dune démarche où sans cesse luttent et se combinent une quête dunité et un projet de construction de soi. Je tiens que lexigence de souveraineté est le principal mobile de cette entreprise, de ce " travail ", selon le mot de Char.
Cette aspiration à la souveraineté, elle nest pas propre à lauteur des Feuillets dHypnos. Elle est au principe de nombre duvres significatives que, dans Pourquoi la littérature respire mal, Julien Gracq a choisi de ranger sous la bannière de " littérature de rupture " : Rimbaud, Mallarmé, Jarry, Claudel et le Surréalisme. Il se trouve quelle hante aussi certaines uvres - poétiques, critiques ou philosophiques - dans la proximité immédiate desquelles luvre de Char sest déployée, en particulier celles de Blanchot et Bataille. Sans doute la signification et la portée singulière de luvre de Char tiennent-elles au fait que, mieux que tout autre, il a su porter cette exigence jusquà ses extrêmes limites et conséquences.
De quoi sagit-il ? Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche écrit : " Où prendre notre impératif ? Il ny a pas de " tu dois ", il ny que le " il faut que je " du tout puissant, du créateur. " En dautres termes : " Etre le maître et le créateur de soi-même. "
Cet impératif, cet orgueilleux credo du créateur est assurément celui de Char. Si lon veut bien admettre que toute uvre littéraire, et à plus forte raison toute uvre inscrite dans une logique de rupture, consiste dans la tentative de résolution pratique dun problème, on est fondé à poser que Char na eu de cesse de régler à la fois son existence et sa démarche de créateur en fonction de cet impératif.
En 1928, il écrit dans Les Cloches sur le cur : " Sol dindépendance/ Envol de démence/ Musique du cur. " Et en conclusion du même poème inaugural : " Le fil se dévide/ aux soies des drapeaux/ dont les franges vibrent/ au choc des marteaux. "
Une exigence et une urgence sont demblée formulées, en même temps que les modalités de leur possible résolution. A savoir : une manière détat de guerre décrété, la guerre déclarée " pour dautres causes ", comme le proclame le titre même du poème. Mais quelles causes ? Prendre toute la mesure, la démesure de la liberté, et de ses paradoxes, pour sortir de " la réclusion perpétuelle " et perpétrer " le meurtre continuel du médiocre orgueil de la personnalité ".
Ces contradictions, ces " incompatibilités ", pour reprendre le titre dun texte de Bataille, comment les rapprocher ? et comment les dépasser ? En prenant acte que lobjet du combat et les armes dont dispose le poète sont en réalité une seule et même chose, à savoir : vouloir, saffranchir et saugmenter sans cesse, dans livresse et dans la loi du cur. Cest-à-dire : travailler en poète à la construction de soi, et faire en sorte que le fond et la forme soient dun seul tenant. (Où lon vérifie quà " la pensée au marteau " de Nietzsche répond, chez Char, " la poésie au marteau ".)
Ce sillon, cette ligne claire si tôt tracée se révèlera durable et invariable, en dépit des insuffisances, des défaillances et des échecs. Soixante ans après la publication des Cloches sur le cur, on pouvait en effet lire dans le recueil posthume, Eloge dune soupçonnée : " Lart est fait doppression, de tragédie, criblées discontinûment de lirruption dune joie qui inonde son site, puis repart. Laissons lénergie et retournons à lénergie. La mesure du temps ? Létincelle sous les traits de laquelle nous apparaissons et disparaissons de la fable. "
Et, " riches de larmes ", le poète dajouter, à lheure où " la bougie sécoeure de vivre ", et quand bien même il lui faut confesser quil na eu ni le temps ni la force de parcourir tout entier le chemin qui conduit " du bas jusquau sommet " : " La seule liberté, le seul état de liberté que jai éprouvé sans réserve, cest dans la poésie que je lai atteint, dans ses larmes et dans léclat de quelques êtres venus à moi de trois lointains, celui de lamour me multipliant. "
Le moment venu, il ny a donc pas dautre bilan à dresser que celui des victoires de la liberté et de lamour ; et rien ne peut être porté au crédit des idées. " Il nous suffit, observait Jean Paulhan, dapprendre quelque chose pour cesser aussitôt den comprendre cent. " Sur quoi Joë Bousquet renchérissait : " Quelle est celle de tes idées qui a sur toi le même empire que lAmour quelle est celle qui groupe " toutes " les forces de ton esprit ? Quelle est celle qui ta transformé ? "
De là : un processus daffranchissement du moi, un travail de métamorphose gouverné par le désir dunité et par lexigence de souveraineté, rendus ensemble au point damour, jusquau au point de livresse daimer, où se résolvent enfin les contradictions.
Cest pourquoi luvre de Char témoigne dune manière de " passion héroïque ". Ces termes seraient-ils tombés en désuétude, je crois quils simposent à nous ; et par référence à la figure du " héros moderne " esquissée par Baudelaire, dont Char confesse quil a été - avec Nietzsche et Rimbaud - un de ses " porteurs deau ". Parce quelle sous-tend entre autres les notions de " dépense " (Bataille), " damitié " ou " dexigence communautaire " (Bataille et Blanchot), cette figure, significative des littératures de rupture, me paraît propre à introduire à la critique radicale dà peu près tout ce que recouvrent aujourdhui les termes de littérature et de culture.
Et pourtant, nul ressentiment, nulle violence maligne ou destructrice dans cette uvre, et pas plus dans la volonté affirmée du poète de plier lénergie et de se soumettre le réel en labouchant à limaginaire. Mais nulle fausse naïveté poétique non plus, et nul pâle sentiment convenu. Comme chez Hölderlin, balayer les lieux communs est le premier geste des Dieux en visite. Et, lorsquun instinctif est doublé dun intellectuel, il fait usage de sa culture aux seules fins de cristalliser sa sensibilité.
Il nest pas un poème, pas une phrase de Char, qui ne témoigne de ce que la forme naît des noces brutales du logos et du pathos, en un mot : de lesth/éthique : rien dont le sens nait été fécondé par les expériences. Rien qui nait été généré par les émotions. Rien qui ne soit venu de là où grouille la vie et qui, je le répète, naspire à y retourner. Bref : rien qui, extrait de la profusion de la biographie, nait été prétexte à dessiner des lignes de forces, à produire de nouvelles formes inspirées et à construire une architecture singulière, cest-à-dire: un style.
Cependant un modèle esthétique et une éthique se sont construits par le poétique, laffirmatif, le péremptoire, lexemplaire et lineffable, en prenant le parti du poème contre lalgèbre, de linspiration contre le syllogisme et de lartiste contre le technicien.
Dans Recherche de la base et du sommet, Char note : " Le mot passe à travers lindividu, définit un état, illumine une séquence du monde matériel ; propose un autre état. Le poète ne force pas le réel, mais en libère une notion quil ne doit point laisser dans sa nudité autoritaire. " Et Hermann Broch, dans son journal philosophique : " Une valeur esthétique qui na pas grandi sur des bases éthiques est le contraire delle-même, cest de lart de pacotille. "
Force est de constater quelles ne sont pas nombreuses les uvres littéraires qui, aujourdhui, satisfont à cette double exigence ; cest assurément une raison suffisante pour découvrir, ou redécouvrir, luvre de René Char.
Serge Velay. Carcassonne, le 5 avril 2002.