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Ecritures du Sud

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Introduction aux Iambes

Les Iambes (texte intégral)

André Chénier

Iambes

 

Table : le recueil se compose de neuf textes nom titrés, seulement numérotés de I à IX.

I - " Sa langue est un fer chaud. Dans ses veines brûlées

II - Voûtes du Panthéon, quel mort illustre et rare

III - On dit que le dédain froid et silencieux

IV - Ils croyaient se cacher dans leur bassesse obscure

V - Ils vivent cependant et de tant de victimes

VI - Vingt barques, faux tissus de planches fugitives

VII - Quand au mouton bêlant la sombre boucherie

VIII - On vit ; on vit infâme. Eh bien ? il fallut l'être

IX - Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre

 

I

" Sa langue est un fer chaud. Dans ses veines brûlées

Serpentent des fleuves de fiel ". J'ai douze ans en secret

dans les doctes vallées Cueilli le poétique miel.

Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière ;

Dans tous mes vers on pourra voir

Si ma Muse naquit haineuse et meurtrière.

Frustré d'un amoureux espoir,

Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe

Immole un beau-père menteur.

Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe

Que j'apprête un lacet vengeur.

Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.

La patrie allume ma voix ; La paix seule aguerrit mes pieuses morsures ;

Et mes fureurs servent les lois.

Contre les noirs Pythons et les hydres fangeuses

Le feu, le fer arment mes mains ;

Extirper sans pitié les bêtes venimeuses,

C'est donner la vie aux humains.

 

II

Voûtes du Panthéon, quel mort illustre et rare

S'ouvre vos dômes glorieux ?

Pourquoi vois-je David qui larmoie, et prépare

Sa palette qui fait des Dieux ?

O ciel ! faut-il le croire ! ô destins ! ô fortune ! O cercueil arrosé de pleurs !

Oh ! que ne puis-je ouïr Barère à la tribune,

Gros de pathos et de douleurs !

Quelle nouvelle en France et quel canon d'alarmes

Dans tous les cœurs a retenti !

Les fils des Jacobins leur adressent des larmes.

Brissot, qui n'a jamais menti,

Dit avoir vu dans l'air d'exhalaisons impures

Un noir nuage tournoyer,

Du sang, et de la fange, et toutes les ordures

Dont se forme un épais bourbier ;

Et soutient que c'était la sale et vilaine âme

Par qui Marat avait vécu.

De ses jours florissants par la main d'une femme,

Ce lien aimable est rompu !

Le Calvados en rit. Mais la potence pleure.

Déjà par un fer meurtrier

Pelletier fut placé dans l'auguste demeure.

Marat vaut mieux que Pelletier.

Nul n'aima tant le sang, n'eut tant de soif des crimes.

Qu'on parle d'un vif scélérat,

Bien que Lacroix, Bourdon, soient des mortels sublimes,

Nous ne pensons tous qu'à Marat.

Il était né de droit vassal de la potence.

Il était son plus cher trésor.

Console-toi, gibet. Tu sauveras la France.

Pour tes bras la Montagne encor

Nourrit bien des héros dans ses nobles repaires :

Le Gendre, élève de Caton,

Le grand Collot d'Herbois, fier patron des galères,

Plus d'un Robespierre, et Danton,

Thuriot et Chabot ; enfin toute la bande ;

Et club, commune, tribunal ;

Mais qui peut les compter ? Je te les recommande.

Tu feras l'appel nominal.

Pour chanter à ces saints de dignes litanies,

L'un demande Anarchasis Clotz ;

L'autre veut Cabanis, ou d'autres grands génies ;

Et qui Grouvelle, et qui Laclos.

Mais non ; nous entendons ces oraisons funèbres

De la bouche du bon Garat ;

Puis tu les enverras tous au fond des ténèbres

Lécher le cul du bon Marat.

Que la tombe sur vous, sur vos reliques chères,

Soit légère, ô mortels sacrés ;

Pour qu'avec moins d'effort, par les dogues vos frères,

Vos cadavres soient déchirés.

 

III

On dit que le dédain froid et silencieux

Devint une ardente colère,

Lorsque le Moniteur vous eut mis sous les yeux

Le sot fatras du sot Barère :

Qu'au phoebus convulsif de l'ignare pédant,

De honte et de terreur troublées,

Votre front se souvint de ce Thrace impudent,

Qui vous eût toutes violées.

On dit plus : mais je sais combien chez nos plaisants

Grâce, pucelage, et faconde,

Exposent une belle à des bruits médisants :

Ils veulent que sur cet immonde

Vous ayez, mais tout bas, aux effroyables sons

D'apostrophes trop masculines,

Joint pied-plat, gredin, cuistre, et d'autres maudissons,

Peu faits pour vos lèvres divines ;

Dignes de lui, d'accord : mais indignes de vous.

Ces gens n'ont point votre langage ;

N'apprenez point le leur. Un ignoble courroux

Justifie un ignoble outrage.

 

IV

Ils croyaient se cacher dans leur bassesse obscure...

(...)

Sur ses pieds inégaux l'époque vengeresse

Saura les atteindre pourtant.

Diamant ceint d'azur, Paros, œil de la Grèce,

De l'onde Egée astre éclatant,

Dans tes flancs où Nature est sans cesse à l'ouvrage,

Pour le ciseau laborieux

Vit et blanchit le marbre illustre de l'image

Et des grands hommes et des Dieux.

Mais pour graver aussi la honte ineffaçable,

Paros de l'ïambe acéré

Aiguisa le burin brûlant, impérissable.

Fils d'Archiloque, fier André,

Ne détends point ton arc, fléau de l'imposture.

Que les passants pleins de tes vers,

Les siècles, l'avenir, que toute la nature

Crie à l'aspect de ces pervers :

Hou, les vils scélérats ! les monstres ! les infâmes !

De vol, de massacres nourris,

Noirs ivrognes de sang, lâches bourreaux des femmes

Qui n'égorgent point leurs maris ;

Du fils tendre et pieux ; et du malheureux père

Pleurant son fils assassiné ;

Du frère qui n'a point laissé dans la misère

Périr son frère abandonné.

Vous n'avez qu'une vie... ô vampires...

Et vous n'expierez qu'une fois

Tant de morts et de pleurs, de cendres, de décombres,

Qui contre vous lèvent la voix !

 

V

Ils vivent cependant et de tant de victimes

Les cris ne montent point vers toi.

C'est un pauvre poète, ô grand Dieu des armées,

Qui seul, captif, près de la mort,

Attachant à ses vers les ailes enflammées

De ton tonnerre qui s'endort,

De la vertu proscrite embrassant la défense,

Dénonce aux juges infernaux

Ces juges, ces jurés qui frappent l'innocence,

Hécatombe à leurs tribunaux.

Eh bien, fais-moi donc vivre, et cette horde impure

Sentira quels traits sont les miens.

Ils ne sont point cachés dans leur bassesse impure :

Je les vois, j'accours, je les tiens.

 

VI

Vingt barques, faux tissus de planches fugitives,

S'entr'ouvrant au milieu des eaux,

Ont-elles par milliers dans les gouffres de Loire

Vomi des captifs enchaînés,

Au proconsul Carrier, implacable après boire,

Pour son passe-temps amenés ?

Et ces porte-plumets, ces commis de carnage,

Ces noirs accusateurs Fouquiers,

Ces Dumas, ces jurés, horrible aréopage

De voleurs et de meurtriers,

Les ai-je poursuivis jusqu'en leurs bacchanales,

Lorsque, les yeux encore ardents,

Attablés, le bordeaux de chaleurs plus brutales

Allumant leurs fronts impudents,

Ivres et bégayant la crapule et les crimes,

Ils rappellent avec des ris

Leurs meurtres d'aujourd'hui, leurs futures victimes ;

Et parmi les chansons, les cris,

Trouvent deçà delà, sous leur main, sous leur bouche,

De femmes un vénal essaim,

Dépouilles du vaincu, transfuges de sa couche

Pour la couche de l'assassin.

Car ce sexe ébloui de tout semblant de gloire,

Né l'héritage du plus fort,

Quel que soit le vainqueur, suit toujours la victoire ;

D'une lèvre arbitre de mort

Etale le baiser, le brigue avec audace :

Et pour nulle oppressive main

Leur jupe n'est pesante et l'épingle tenace

N'a de pointe autour de leur sein.

Le remords est, dit-on, l'enfer où tout expie.

Quel remords agite le flanc,

Tourmente le sommeil du tribunal impie

Qui mange, boit, rote du sang ?

Car qui peut noblement de leur bande perverse

Rendre les attentats fameux ?

Ces monstres sont impurs : la lance qui les perce

Sort impure, infecte comme eux.

 

VII

Quand au mouton bêlant la sombre boucherie

Ouvre ses cavernes de mort,

Pâtres, chiens et moutons, toute la bergerie

Ne s'informe plus de son sort.

Les enfants qui suivaient ses ébats dans la plaine,

Les vierges aux belles couleurs

Qui le baisaient en foule et sur sa blanche laine

Entrelaçaient rubans et fleurs,

Sans plus penser à lui le mangent s'il est tendre.

Dans cet abîme enseveli

J'ai le même destin. Je m'y devais attendre.

Accoutumons-nous à l'oubli.

Oubliés comme moi dans cet affreux repaire,

Mille autres moutons, comme moi,

Pendus aux crocs sanglants du charnier populaire

Seront servis au peuple roi.

Que pouvaient mes amis ? Oui, de leur main chérie

Un mot à travers ces barreaux

Eût versé quelque baume en mon âme flétrie ;

De l'or peut-être à mes bourreaux...

Mais tout est précipice. Ils ont le droit de vivre.

Vivez, amis ; vivez contents.

En dépit de... soyez lents à me suivre.

Peut-être en de plus heureux temps

J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,

Détourné mes regards distraits.

A mon tour aujourd'hui mon malheur importune.

Vivez, amis ; vivez en paix.

 

VIII

On vit ; on vit infâme. Eh bien ? il fallut l'être ;

L'infâme après tout mange et dort.

Ici même, en ces parcs où la mort nous fait paître,

Où la hache nous tire au sort,

Beaux poulets sont écrits ; maris, amants sont dupes ;

Caquetage, intrigues de sots.

On y chante ; on y joue ; on y lève des jupes ;

On y fait chansons et bons mots ;

L'un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres,

Un ballon tout gonflé de vent,

Comme sont les discours des sept cents plats belîtres,

Dont Barère est le plus savant.

L'autre court ; l'autre saute ; et braillent, boivent, rient

Politiqueurs et raisonneurs ;

Et sur les gonds de fer soudain les portes crient.

Des juges tigres nos seigneurs

Le pourvoyeur paraît. Quelle sera la proie

Que la hache appelle aujourd'hui ?

Chacun frissonne, écoute ; et chacun avec joie

Voit que ce n'est pas encor lui :

Ce sera toi demain, insensible imbécile.

 

IX

Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre

Animent la fin d'un beau jour,

Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.

Peut-être est-ce bientôt mon tour.

Peut-être avant que l'heure en cercle promenée

Ait posé sur l'émail brillant,

Dans les soixante pas où sa route est bornée,

Son pied sonore et vigilant ;

Le sommeil du tombeau pressera ma paupière.

Avant que de ses deux moitiés

Ce vers que je commence ait atteint la dernière,

Peut-être en ces murs effrayés

Le messager de mort, noir recruteur des ombres,

Escorté d'infâmes soldats,

Ebranlant de mon nom ces longs corridors sombres,

Où seul dans la foule à grands pas

J'erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime,

Du juste trop faibles soutiens,

Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ;

Et chargeant mes bras de liens,

Me traîner, amassant en foule à mon passage

Mes tristes compagnons reclus,

Qui me connaissaient tous avant l'affreux message,

Mais qui ne me connaissent plus.

Eh bien ! j'ai trop vécu. Quelle franchise auguste,

De mâle constance et d'honneur

Quels exemples sacrés, doux à l'âme du juste,

Pour lui quelle ombre de bonheur,

Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,

Quels pleurs d'une noble pitié,

Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,

Quels beaux échanges d'amitié,

Font digne de regrets l'habitacle des hommes ?

La peur fugitive est leur Dieu ;

La bassesse ; la feinte. Ah ! lâches que nous sommes

Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.

Vienne, vienne la mort ! - Que la mort me délivre !

Ainsi donc mon cœur abattu

Cède au poids de ses maux ? Non, non. Puissé-je vivre !

Ma vie importe à la vertu.

Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage,

Dans les cachots, près du cercueil,

Relève plus altiers son front et son langage,

Brillants d'un généreux orgueil.

S'il est écrit aux cieux que jamais une épée

N'étincellera dans mes mains ;

Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée

Peut encor servir les humains.

Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,

Si mes pensers les plus secrets

Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche,

Et si les infâmes progrès,

Si la risée atroce, ou, plus atroce injure,

L'encens de hideux scélérats

Ont pénétré vos cœurs d'une longue blessure ;

Sauvez-moi. Conservez un bras

Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.

Mourir sans vider mon carquois !

Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

Ces bourreaux barbouilleurs de lois !

Ces vers cadavéreux de la France asservie,

Egorgée ! O mon cher trésor,

O ma plume ! fiel, bile, horreur, Dieux de ma vie !

Par vous seuls je respire encor :

Comme la poix brûlante agitée en ses veines

Ressuscite un flambeau mourant,

Je souffre ; mais je vis. Par vous, loin de mes peines,

D'espérance un vaste torrent

Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,

L'invisible dent du chagrin,

Mes amis opprimés, du menteur homicide

Les succès, le sceptre d'airain ;

Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,

L'opprobre de subir sa loi,

Tout eût tari ma vie ; ou contre ma poitrine

Dirigé mon poignard. Mais quoi !

Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire

Sur tant de justes massacrés ?

Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire,

Pour que des brigands abhorrés

Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance,

Pour descendre jusqu'aux enfers

Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance

Déjà levé sur ces pervers ?

Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice ?

Allons, étouffe tes clameurs ;

Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice.

Toi, Vertu, pleure si je meurs.

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