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Le Cheyne éditeur

Y a-t-il incompatibilité entre internet et le livre ? Le premier annonce-t-il la mise en danger du second ? Les internautes qui fréquentent les sites littéraires sont par définition des lecteurs. La plupart viennent du livre. Fort de ce constat, Chantiers.org s'efforce, depuis sa création, de faire vivre ce lien en le pensant comme naturel. Le dossier spécial ici consacré à Cheyne éditeur se veut un témoignage fort de cette démarche. Avec le secret espoir qu'internet initie de nouveaux lecteurs au livre et contribue ainsi à son rayonnement.

Cheyne éditeur

 

sommaire

introduction générale
l'entreprise Cheyne
les collections
d'une présence (par Jean-Marie Barnaud)
actualité et contacts




introduction générale

Cheyne éditeur a publié, au troisième trimestre 2000, et sous la direction de J.-M. Barnaud, un ouvrage collectif de près de trois cents pages : Cheyne 1980-2000 , qui est à la fois un catalogue exhaustif des titres publiés par cette maison d'édition de poésie contemporaine depuis vingt ans, et en même temps un livre de réflexion sur les choix et les objectifs des directeurs de Cheyne : Jean-François Manier et Martine Mellinette.
La presse s'est fait l'écho de cette parution (Le Magazine littéraire de mars 2001 et Le Monde des livres du 9 mars 2001).
La quatrième de couverture résume ainsi les objectifs de l'ouvrage : " Quel a été le parcours de Cheyne depuis sa création en 1980 ? Quels choix ont façonné la maison tout au long de ces vingt ans ? D'abord, celui d'un lieu - Le Chambon-sur-Lignon - mais aussi, dès l'origine, une façon de se situer par rapport au monde de l'édition, dans une sorte d'écart raisonné : de là, la découverte de nombreux auteurs, le plaisir de la fabrication, l'indépendance de la diffusion, la maîtrise de la croissance. Quelques proches de Cheyne commentent ici ces orientations : écrivains, poètes, peintres, universitaires, libraires, bibliothécaires, lecteurs… "
C'est cet ouvrage qui nous servira de guide tout au long de ce parcours découverte.

L'entreprise Cheyne éditeur

1. Une petite entreprise au service de la poésie.
Dans son avant-propos, J.-F. Manier, après avoir rappelé que le développement de la petite édition de poésie doit beaucoup à la politique du livre inaugurée au début des années 80, et que " on ne bâtit pas une maison d'édition, si petite soit-elle, au milieu d'un désert de lecture ", montre dans quelle optique ce catalogue des vingt ans a été conçu :
"Le risque, lorsqu'on se retourne sur son parcours et que l'on s'interroge sur les rencontres et les faits qui l'ont marqué, serait d'idéaliser a posteriori, et d'ainsi tout brouiller en simplifiant le propos. Il serait inexact, par exemple, d'écrire l'histoire de la maison en s'appuyant uniquement sur des grandes dates ou des succès publics : l'exposition : dix ans de Cheyne à la Bibliothèque nationale en 1990, le Prix national de la dynamique artisanale en 1999, Cheyne au National Arts Club de New York pour ses vingt ans en 2000... La succession de ces moments de reconnaissance officielle fausse la perspective réelle en gommant les hésitations et les échecs qui font aussi le quotidien de la maison".

2. Condamnés à inventer
" Si ce livre peut être utile à quelques-uns - éditeurs qui se lancent ou étudiants que ça démange - c'est à la condition, nous a-t-il semblé, d'éviter résolument de donner l'image illusoire d'un parcours sans faux pas, sans hésitations, sans renoncements ni doutes. Et à propos de nos doutes justement, je crois intéressant de noter ici qu'à chacune de ces heures graves où quelque chose de déterminant a semblé se jouer dans la vie de Cheyne - poursuite ou abandon d'un gros projet, investissement lourd, par exemple - c'est moins nos savants calculs de gestion qui ont fait pencher la balance que la réponse toute intuitive à cette question (…) : comment évoluer tout en restant fidèles à nous-mêmes? A coup de succès et d'échecs, et heureusement un peu plus des premiers que des seconds, Cheyne a donc "tenu". Mais après vingt ans, l'équilibre demeure plus fragile qu'il n'y paraît. Cette relative précarité doit d'ailleurs avoir du bon. Elle nous oblige à imaginer : des livres bien sûr et des collections, mais aussi des expositions, des rencontres, des lectures publiques, de la formation... Une maison de la taille de Cheyne aujourd'hui - petite, mais plus tout à fait "micro" : 200 000 volumes vendus en vingt ans pour 200 titres publiés - est condamnée à inventer. Et si elle souhaite durer, à ne pas se tromper trop souvent dans ses inventions...
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3. Rencontrer le " lecteur en sa personne "
" En écrivant ces dernières lignes, j'ai soudain le sentiment que mes propos pourraient tout aussi bien être tenus - ô, comble de l'ironie ! - par n'importe quel fondateur d'une "start-up" californienne, entreprise condamnée elle aussi à inventer en permanence ou à disparaître. Oui, sauf que (...) tout ce qui est ici mis en mouvement, tout cet ensemble complexe d'énergies et de désirs, ce petit-gros bazar de Cheyne, tout cela en fin de compte est destiné au lecteur. Mais attention, qu'on me comprenne bien : si nous avons effectivement la chance de vivre de la vente de nos livres, ce n'est pourtant pas à "l'acheteur" auquel je songe lorsque je parle ici du lecteur-destinataire. Cheyne est certes une entreprise commerciale, mais notre travail ne trouve pas son sens ultime dans une courbe de ventes ascendante.
Celui qui me touche, celui qui silencieusement me tire par la manche les jours de doute et me ramène dans la belle lumière de l'atelier, c'est le lecteur en sa personne, en son histoire, unique, secrète et qui me demeurera toujours étrangère. C'est à lui que je voudrais que les poètes parlent. "

4. Les contraintes économiques. Le pouvoir des médias.
Concernant les contraintes économiques et la manière dont elles conditionnent ou non l'évolution de la maison, J.-F. Manier peut préciser en répondant aux questions du libraire Marc Leymarios :
" Les subventions du Centre national du Livre, de la D.R.A.C. Auvergne, du Conseil régional d'Auvergne représentent environ 120 à 160 000 F par an, soit moins de 10% de l'ensemble de l'activité de la S.A.R.L. qui s'est élevée à 1,7 MF en 1999. Nous pourrions donc vivre sans ces subventions, mais de façon certes plus aléatoire, plus fragile. Pour moi, les subventions viennent conforter notre démarche, elles nous accompagnent dans nos propres efforts de diffusion, de découverte d'auteurs nouveaux, etc. Quant à l'indépendance de nos choix éditoriaux, qui pourrait être menacée par l'attribution ou non de telle ou telle subvention, les choses sont très claires: notre engagement par rapport à un auteur n'est jamais remis en cause par une réponse négative à une demande de subvention faite au C.N.L. par exemple. Le livre sera édité, quelle que soit la réponse reçue aux diverses demandes.
Enfin, à une question portant sur l'influence des médias sur la politique éditoriale de la maison, J.-F. Manier répond :
" Dans la mesure où nous ne sommes pas obligés de courir après d'éventuels best-sellers pour boucler nos exercices comptables, les médias ne pèsent pas sur les choix de notre catalogue. Nous vendons 12 à 13000 volumes par an. Mais aucun titre n'excède àlui seul 1 000 exemplaires vendus dans l'année. C'est bien l'ensemble du catalogue qui fait vivre la maison et le fonds représente aujourd'hui les deux tiers des ventes annuelles. C'est beaucoup, et c'est pourquoi nous dépendons moins que d'autres éditeurs de l'impact médiatique focalisé sur telle ou telle nouveauté. Cela dit, lorsque de grands médias s'intéressent à l'un de nos auteurs, à notre démarche en général, ou lorsqu'ils nous apportent leur concours, je pense à Télérama par exemple, c'est évidemment un formidable coup de pouce pour toute la maison. "

Les collections

La collection Poèmes pour grandir - Mis à part quelques anthologies, il existait, dans les années 80, bien peu d'ouverture sur la poésie d'aujourd'hui dans la production éditoriale destinée à la jeunesse. C'est à la suite de ce constat qu'est née à Cheyne l'idée de la collection Poèmes pour grandir, créée en 1985 par Martine Mellinette, et se voulant un éveil à la création poétique contemporaine.
Les textes, choisis d'abord pour les jeunes lecteurs, touchent également de nombreux adultes, d'où l'incontestable succès de cette collection. Le soin apporté à tisser des liens étroits et justes entre poèmes et images est également une caractéristique essentielle des Poèmes pour grandir.
Vingt-trois titres publiés. Une nouveauté par an. Vingt titres disponibles.
Tirage : 2 500 à 13 000 exemplaires, rééditions régulières.
Parmi les auteurs : Gérard Bocholier, Jean-Pascal Dubost, André Rochedy, Alain Serres, Jean-Pierre Siméon …

La collection verte - Dirigée par Jean-François Manier, la collection verte a fait connaître, depuis la création de Cheyne, près de trente poètes contemporains francophones. Deux à quatre nouveautés par an. Soixante-cinq titres publiés en vingt ans, dont vingt-huit sont aujourd'hui épuisés.
Les tirages ont progressé au fil du temps de 300 à 1000 exemplaires, avec quelques rééditions jusqu'à 2 000 exemplaires.
Parmi les auteurs : Jean-Marie Barnaud, Patricia Castex Menier, Patrick Guyon, Pascal Riou, Jean-Pierre Siméon, Dominique Sorrente, Jacques Vandenschrick…

La collection grise - De 1984 à 1999, la collection grise a accueilli chaque année le lauréat du prix Roger Kowalski. Ce prix, aujourd'hui nationalement reconnu, avait été créé par la Ville de Lyon pour contribuer à faire connaître des poètes francophones ayant peu publié. A partir de 2000, le prix n'a plus été attribué sur manuscrit, mais sur livre déjà édité.
La collection grise évolue donc: elle devient l'espace de découverte que Cheyne souhaite maintenir ouvert en direction des poètes peu connus. Un texte sera retenu chaque année pour entrer dans cette collection, parmi tous les manuscrits qui nous arrivent par la Poste. Un titre par an. Onze titres disponibles.
Tirage: 600 à 2 000 exemplaires.
Parmi les auteurs : Marc Blanchet, Patrick Dubost, Patrick Guyon, Loïc Masson, Hervé Micolet, Isabelle Pinçon, Dominique Sampiero…

La collection D'une voix l'autre - Fidèle au projet constant de Cheyne éditeur de découvrir des œuvres nouvelles, la collection D'une voix l'autre fait entendre des poètes contemporains, venus du monde entier, reconnus dans leur pays, mais inconnus ou presque dans notre langue.
Les publications, systématiquement en version bilingue, bénéficieront généralement de traducteurs eux-mêmes poètes.
Collection dirigée par Marc Leymarios et Pascal Riou. Deux nouveautés par an. Deux titres disponibles en novembre 2000.
Tirage : 600 exemplaires.
Ali Podrimja, pour Défaut de verbe, traduit de l'albanais par Alexandre Zotos, et Udayan Vajpeyi, pour Vie invisible, traduit du hindi par l'auteur et F.-A. Jamme, sont les deux premiers auteurs de cette collection.

La collection Grands fonds - Depuis 1991, la collection Grands fonds poursuit son objectif de publier, avec deux nouveautés par an, des proses inclassables au regard des catégories traditionnelles, dont l'intention même dérange la nomenclature usuelle, et dont le projet seul invente la forme. Forte de ses vingt titres disponibles en cette année 2000, forte aussi des rééditions qui ont fait passer le tirage de 800 à 2 800 exemplaires pour certains, la collection s'impose maintenant comme un exemple caractéristique des voix de recherche de la littérature contemporaine : " Loin de demeurer recluse dans un hors-monde préservé des accents et des tropismes contemporains, cette collection singulière est le carrefour d'inquiétudes et d'attentions très actuelles : souci de l'autre, sens de la mémoire, vibrations sensibles d'un sujet marqué par la fragilité des temps : "témoin d'une vie qui s'inquiète et s'interroge ". Tel rassemblement ne dit pas seulement le talent propre à des directeurs de collection attentifs aux textes qui circulent ; il manifeste encore l'insistance d'écritures nécessaires, qui trouvent en ces Grands fonds le lieu libre de leur ancrage. ", écrit Dominique Viart.
Dirigée par Jean-Marie Barnaud et Jean-Pierre Siméon.
Parmi les auteurs : Danielle Bassez, Patrick Da Silva, Marc Desombre, Patrick Guyon, Nathalie Quintane, Christiane Veschambre, Hubert Voignier…

D'une présence

Concernant la place de Cheyne éditeur dans le panorama de la poésie Française contemporaine, voici quelques extraits du texte que Jean-Marie Barnaud écrit dans Cheyne 1980-2000 à ce sujet :
" (…) Cheyne est donc un éditeur " en région " : cette distance fonde une clairvoyance et une liberté par rapport aux mouvements, aux irisations multiple de la littérature comme elle va ; la liberté de ne publier que ce que l'on a choisi par goût ou, mieux, par amour. Mais la distance a aussi ses belles servitudes : celles qui imposent un mode de diffusion spécifique, apparenté au colportage, quand la décision de demeurer " petit éditeur " limite nécessairement le nombre de nouveautés annuelles.
Or liberté et servitude ont façonné une identité que ce catalogue, précisément, décline : des œuvres, depuis vint ans, se constituent peu à peu. Bassez, Guyon, Riou, Siméon, Sorrente, Vandenschrick, par exemple, publient pratiquement la totalité de leurs livres à Cheyne. Cela veut dire que, si l'éditeur a primitivement choisi de donner leur chance à des écrivains peu connus, il n'a cessé de leur être fidèle, accompagnant et soutenant leur travail, poursuivant avec eux un dialogue clairvoyant. On peut ainsi mesurer leur notoriété actuelle, non seulement aux prix littéraires qui ont pu marquer pour quelques-uns un certain mode de reconnaissance, mais surtout à la circulation du fonds de la maison, lequel représente 60% des ventes annuelles.
Il y a, dans cette fidélité, une spécificité : la question s'est souvent posée de savoir pourquoi Cheyne, comme cela se pratique assez souvent ailleurs, ne sollicite pas des auteurs plus connus, représentatifs d'un courant littéraire, ce qui permettrait d'enter la maison d'édition sur quelque branche prestigieuse et signifiante, de la lier au rayonnement d'une parole glorieuse, d'un " passant considérable ". Mais ce serait en quelque sorte renier cette vocation originelle de découverte et de risque qui se continue parallèlement à l'accompagnement des œuvres : sur les dix-huit titres des Grands fonds, seize sont des premiers livres. Le plus jeune auteur a vingt-sept ans.
Le petit nombre d'ouvrages publiés par année, moins de dix, réédition incluse et toutes collections confondues, ne signifie donc pas que la maison se soit fébrilement repliée sur elle-même. Au contraire, elle ne cesse d'être inquiète de nouveauté.(…)

*

Il suffirait de relire les avant-propos des catalogues annuels, presque toujours rédigés par l'éditeur lui-même - même s'il en soumet fréquemment les avant projets à l'avis de quelques auteurs - pour y trouver énoncés, non pas, loin s'en faut, un programme idéologique ou un code esthétique, mais les limites entre lesquelles peut librement s'exercer pour lui une lecture en sympathie des manuscrits. Outre les rappels fréquents qui y sont faits d'une sorte d'éthique de la lenteur, elle-même liée à l'exigence d'une pratique économique humaine au sein d'une entreprise artisanale - entreprise vouée à cette sagesse folle qui consiste à vivre de vendre de la poésie - on y verra aussi exposés quelques critères de goût, de plaisir et de joie revendiqués comme les droits irréductibles de qui fait son métier de choisir en patience, pour faire ensuite. Or ces critères expriment toujours une défiance à l'égard des écritures qui relèvent de " purs jeux formels ", au profit de celles qui mettent au cœur de leur recherche l'inquiétude du sens : la vie qui s'interroge, et dont l'interrogation elle-même invente sa propre forme, pour reprendre le manifeste de la collection Grands fonds.
A ce compte, et pour faire gros, on est bien dans une tradition, ou filiation, plus rimbaldienne, ou rilkéenne, que mallarméenne ; plus proche de Bonnefoy ou, pour certains, de Jaccottet, que de l'Oulipo ou Queneau. Voilà qui estampille les écrivains de Cheyne en lyriques, ou néo-lyriques : ce qui n'a pas toujours bonne presse auprès de ceux que travaille le souci de baliser les routes et d'y mettre des repères.
J'ajouterai que les jeux formels ne sont pas toujours dépourvus de sens puisqu'ils consistent à réévaluer la langue et donc à tout remettre en question, et qu'il est vrai aussi que le piège du lyrisme est de " chanter sur ce qui ne demande pas de chant ", comme le dit François Bon : de chanter comme on tourne en rond, et donc de tout figer en une rhétorique convenue. Tel est le risque. Ce dans quoi le poème s'effondre. Et avec lui l'inquiétude qui devait être sa loi.
Je ne pense pas que les lyriques de Cheyne aient ce travers. (…) ni qu'on puisse éprouver, à lire ces auteurs, tout ce qui s'attache, traditionnellement, aux pièges du lyrisme, c'est-à-dire, outre le souci de la belle forme, l'émotion suspecte ou savourée, le repli complaisant sur soi, l'oubli du monde, de l'Histoire, des autres.
Il me semble qu'il y a trois raisons au moins pour que cela ne soit pas.
La première est de principe et relève de l'intime conviction. On la trouve énoncée, elle aussi, dans les textes liminaires des catalogues annuels ou dans les notes qui présentent chacune des collections. A chaque fois en effet y est réaffirmée par l'éditeur son attente de découvrir dans un manuscrit la trace d'une existence, et de " donner chance " à un texte avant tout pour sa " vérité humaine ". C'est là un point de vue de pur lecteur et, comme tel, assez difficilement argumenté, s'il est vrai, comme le disait Barthes, qu'on n'est pas prêt de trouver une science de la lecture. La conviction dont je parle, ce qui l'alimente, c'est quelque chose comme un suspens du temps où le lecteur émerveillé tourne les pages poussé par le désir d'aller jusqu'à leur terme sans que jamais le plaisir ou l'émerveillement ne cessent. On peut appeler " découverte " cette lecture-là, dont Manier parle volontiers avec émotion, et qui rejoint tout simplement l'étonnement pascalien : " On s'attendait de voir un auteur, et on trouve un homme. " (…)
Et il me semble que c'est d'abord cette humanité-là que Cheyne éditeur entend et écoute, lui donnant la chance enfin de mûrir, de s'épanouir en une œuvre dont le destin naturel est d'être offerte aux autres, nécessairement " mariée à quelqu'un ". On peut être conscient des influences qui vous ont traversé et nourri, on peut entretenir un compagnonnage, des amitiés de revues, sans pour autant vouloir faire de la littérature, laquelle se construit toujours après coup, au mieux comme une fiction de l'intelligence, au pire comme un simple répertoire. (…)
Et cela me conduit à exposer la deuxième raison pour laquelle les auteurs de cette maison me paraissent échapper à l'enfermement d'un étiquetage, aux réductions faciles des classifications. C'est que s'il est vrai qu'un même lecteur ou un même groupe de lecteurs les a choisis à partir des critères que l'on sait, il est vrai aussi que chacun mène sa vie d'écriture sur des voies qu'on ne peut confondre. Approchés comme de l'intérieur d'eux-mêmes, tous ces livres explorent une vie spécifique - " une vie, une seule vie " -, inventant par là même leur propre parcours, une forme unique.
C'est plutôt la diversité qui s'exprime alors, et 1' " image de Cheyne " se diffracte quand on la regarde ainsi, d'autant plus originale que des œuvres continuent de s'y construire.
Par exemple, peut-on confondre la métaphysique drolatique de Christophe Galland avec la tendresse blessée de Danielle Bassez ; la " voix haute " de Guyon avec le carnet de route gracieux et sibyllin de Sorrente ; l'impatience généreuse de Siméon avec la méditation de Riou, si proche parfois du ton de la prière ; l'humour d'Alain Serres avec la gravité de Rochedy... Je ne poursuis pas cette énumération artificielle. Je recommande simplement au lecteur désireux de comprendre ce qui se trame derrière cet index d'aller y voir de plus près, pour se rendre compte qu'il y a là un travail d'attention et d'écoute dans lequel sa propre spécificité pourrait bien trouver l'occasion d'une rencontre, et un abri.
Enfin la troisième raison.
La décision de rester un petit éditeur, loin d'entraîner un repliement sur soi, une délectation de ses propres choix, n'est pas en contradiction avec l'ouverture au monde.
Pour preuve, ces collections secondes (en 85, les Poèmes pour grandir, en 91Grands fonds, pour l'année 2000, D'une voix l'autre, la collection de traductions et enfin l'ouverture de la Grise à de jeunes poètes peu connus encore) qui correspondent à l'inquiétude de ne pas passer à côté des forces au travail dans le temps présent.
Ainsi, on ne pouvait être absent du souci de faire entrer l'enfance en poésie ; (…) on ne pouvait pas non plus ignorer ce travail souterrain de l'écriture dans notre temps, hors des normes établies et des codes, à l'écart de la Littérature justement, et pourtant appelé peut-être à forger son visage le plus exigeant et le plus authentique, celui qui invente, dans les marges, les formes nouvelles de la parole. Dominique Viart voit bien que les proses des Grands fonds s'inscrivent dans un mouvement général de l'écriture contemporaine comme une mise en question du monde ; on ne saurait non plus être sourd aux voix étrangères qu'accueille D'une voix l'autre.
Mais le monde, après tout, a-t-il jamais été absent des textes que Cheyne publie ? Qu'est-ce qu'être présent au monde sinon le tenir, ou plutôt se tenir soi-même, dans une distance telle que ce soit sa rumeur et non je ne sais quel présupposé esthétique ou d'École qui travaille la parole, et lui donne sa forme, remettant en question la validité du lieu d'où l'on parle et où peut-être on aurait cru se mettre à couvert.
Le monde est donc présent, mais plus comme interrogation que comme interprétation, dans l'œuvre de ces écrivains : dans l'étrangeté farfelue de l'héroïne de L'If d'Hélène Clerc, comme dans les rêveries inquiètes de Voignier, dans la simple énumération d'Alain Serres. L'Histoire investit Le Bois de Hêtres, Ararat. Oui, le monde, celui des joies et des peines communes, celui où les destins se jouent, au cœur duquel s'invente un récit toujours à naître et toujours inachevé. (…) "

Actualité et contacts

Jean-François Manier
Cheyne éditeur
43 400 Le Chambon -sur- Lignon
Tél : 04 71 59 76 46 Fax : 04 71 65 89 00
Email : cheyne@club-internet.fr
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