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Hommage à Michel Butor

Ces deux poèmes ont été composés suite à une visite effectuée chez Michel Butor, en sa demeure de Lucinges, près Genève, le 21 décembre 2000. motorcycle games

Carnet de Barcelone

Une patience

A

En hommage à Michel Butor


La grande fenêtre

choral pour Michel Butor

il dit qu'il y a deux saisons
sous sa grande fenêtre
d'où il parcourt l'arrière-pays du regard
pour tout horizon
un terrain pentu, arboré, simplement anonyme
il dit qu'il y a deux saisons
sous sa grande fenêtre

il dit qu'il y a seulement l'hiver
sous sa grande fenêtre
d'où l'on domine le champ communal de football
tout ici prend son temps rien ne presse
les mots ont leur quartier sous la plume
il dit qu'il y a l'hiver
sous sa grande fenêtre

il dit enfin qu'il y a l'attente de l'hiver
sous sa grande fenêtre
d'où le jour lentement décline
pour laisser trace dans la neige
quelques carnets Rhodia posés sur l'étagère
il dit l'attente de l'hiver
sous sa grande fenêtre
Maschine für Strassenmarkierung


A l' 216 terre sur ciel écart

pour Michel Butor


pour tout horizon
en arrière-plan, comme on dirait d'un décor de cinéma non pas édifié pour les besoins du tournage mais plutôt choisi après un minutieux repérage, le lieu naturel, évident, celui devant lequel on se dit : "c'est là et pas ailleurs", le lieu même, celui dont on rêve, où l'on a enfin élu domicile après maints arpentages, une suite d'innombrables et régulières allées et venues, deux fois par semaine, d'abord en train, puis en avion, celui enfin auquel on s'est attaché sans trop peut-être chercher à savoir pourquoi, à l'écart, près d'
un terrain pentu,
sous la grande fenêtre et dans la fabrique, nichée à l'étage, elle-même à l'écart du reste de la maison ouverte, accueillante, des livres sur des rayonnages, en posture fragile, qui dialoguent avec les visiteurs de passage, des livres en équilibre précaire qui murmurent, des livres qui ont fait leurs valises, attendant l'heure des grandes vacances. Ils ont pris - au cas où - leurs lunettes noires pour regarder le soleil en face. Là où ils vont, rejoindre une branche de la famille déjà en villégiature, ils devront patienter, que quelque curieux frappe à leur porte, les emporte puis emprunte avec eux le chemin
arboré,
qui conduit l'estivant désœuvré vers la plage. Là où brûle la lumière, ils ramasseront des coquillages, des grains de sable se glisseront entre leurs pages, entre leurs mots préservés de la pluie, de l'usure et de l'oubli, leur auteur les ayant cloués là, dans l'écart où ils chuchotent, se confient au lecteur
simplement anonyme
qui plonge dans leurs linéaments, les caresse. Alors ils se souviendront du bon temps où ils tourmentaient l'homme qui, muni de ses ciseaux, de ses crayons, jouait déjà avec eux, les déplaçant à l'infini, assis derrière une grande fenêtre qui n'offre aucune vue sur les alpages, la montagne en sommeil, sinon en contre bas, sur la droite, une esquisse de terrain vaguement de football, à l'abandon de l'hiver, et dont les cages ont été renversées en attendant le retour de la belle saison. Dans la fabrique : sur le coin d'une table, des crayons faisant grise mine, des feutres, des stylos, toute une panoplie d'outils pour l'écriture amoncelés, au repos, quelques corps singuliers venus se mêler à cette joyeuse assemblée parmi lesquels des grattoirs, un cutter et un tube de colle peut-être séchée, du temps où il copiait, collait avec minutie, inventant bien avant l'heure des fonctions informatiques obtenues désormais par un simple clic, en quelques dérisoires secondes, et ainsi écrivant, à l'écart, avec amour, dans l'arrière saison opaque d'un arrière-pays du silence
pour laisser trace dans la neige
des romans puis des poèmes, des bribes et des fragments qui, soigneusement mis bout à bout, constituent aujourd'hui un tout cohérent, comme un puzzle reconstitué à partir de
quelques carnets Rhodia posés sur l'étagère
maintenus à portée de la main, en alerte, où ont été recueillis, afin que rien ne se perde dans la fragilité de l'instant, les échos de voix multiples. Ici, dans la fabrique où le jour lentement décline, derrière l'église dont les cloches n'ont pas sonné (nous ne les avons peut-être pas entendues ce jeudi soir de décembre), à l'écart, l'autrement vivre, 216 terre sur ciel.
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© Serge Bonnery. 30 décembre 2000

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vant-texte : ces deux poèmes ont été composés suite à une visite effectuée chez Michel Butor, en sa demeure de Lucinges, près Genève, le 21 décembre 2000. En hommage à Michel Butor La grande fenêtre choral pour Michel Butor il dit qu'il y a deux saisons sous sa grande fenêtre d'où il parcourt l'arrière-pays du regard pour tout horizon un terrain pentu, arboré, simplement anonyme il dit qu'il y a deux saisons sous sa grande fenêtre il dit qu'il y a seulement l'hiver sous sa grande fenêtre d'où l'on domine le champ communal de football tout ici prend son temps rien ne presse les mots ont leur quartier sous la plume il dit qu'il y a l'hiver sous sa grande fenêtre il dit enfin qu'il y a l'attente de l'hiver sous sa grande fenêtre d'où le jour lentement décline pour laisser trace dans la neige quelques carnets Rhodia posés sur l'étagère il dit l'attente de l'hiver sous sa grande fenêtre A l' 216 terre sur ciel écart pour Michel Butor pour tout horizon en arrière-plan, comme on dirait d'un décor de cinéma non pas édifié pour les besoins du tournage mais plutôt choisi après un minutieux repérage, le lieu naturel, évident, celui devant lequel on se dit : "c'est là et pas ailleurs", le lieu même, celui dont on rêve, où l'on a enfin élu domicile après maints arpentages, une suite d'innombrables et régulières allées et venues, deux fois par semaine, d'abord en train, puis en avion, celui enfin auquel on s'est attaché sans trop peut-être chercher à savoir pourquoi, à l'écart, près d' un terrain pentu, sous la grande fenêtre et dans la fabrique, nichée à l'étage, elle-même à l'écart du reste de la maison ouverte, accueillante, des livres sur des rayonnages, en posture fragile, qui dialoguent avec les visiteurs de passage, des livres en équilibre précaire qui murmurent, des livres qui ont fait leurs valises, attendant l'heure des grandes vacances. Ils ont pris - au cas où - leurs lunettes noires pour regarder le soleil en face. Là où ils vont, rejoindre une branche de la famille déjà en villégiature, ils devront patienter, que quelque curieux frappe à leur porte, les emporte puis emprunte avec eux le chemin arboré, qui conduit l'estivant désœuvré vers la plage. Là où brûle la lumière, ils ramasseront des coquillages, des grains de sable se glisseront entre leurs pages, entre leurs mots préservés de la pluie, de l'usure et de l'oubli, leur auteur les ayant cloués là, dans l'écart où ils chuchotent, se confient au lecteur simplement anonyme qui plonge dans leurs linéaments, les caresse. Alors ils se souviendront du bon temps où ils tourmentaient l'homme qui, muni de ses ciseaux, de ses crayons, jouait déjà avec eux, les déplaçant à l'infini, assis derrière une grande fenêtre qui n'offre aucune vue sur les alpages, la montagne en sommeil, sinon en contre bas, sur la droite, une esquisse de terrain vaguement de football, à l'abandon de l'hiver, et dont les cages ont été renversées en attendant le retour de la belle saison. Dans la fabrique : sur le coin d'une table, des crayons faisant grise mine, des feutres, des stylos, toute une panoplie d'outils pour l'écriture amoncelés, au repos, quelques corps singuliers venus se mêler à cette joyeuse assemblée parmi lesquels des grattoirs, un cutter et un tube de colle peut-être séchée, du temps où il copiait, collait avec minutie, inventant bien avant l'heure des fonctions informatiques obtenues désormais par un simple clic, en quelques dérisoires secondes, et ainsi écrivant, à l'écart, avec amour, dans l'arrière saison opaque d'un arrière-pays du silence pour laisser trace dans la neige des romans puis des poèmes, des bribes et des fragments qui, soigneusement mis bout à bout, constituent aujourd'hui un tout cohérent, comme un puzzle reconstitué à partir de quelques carnets Rhodia posés sur l'étagère maintenus à portée de la main, en alerte, où ont été recueillis, afin que rien ne se perde dans la fragilité de l'instant, les échos de voix multiples. Ici, dans la fabrique où le jour lentement décline, derrière l'église dont les cloches n'ont pas sonné (nous ne les avons peut-être pas entendues ce jeudi soir de décembre), à l'écart, l'autrement vivre, 216 terre sur ciel. © Serge Bonnery. 30 décembre 2000