Ecritures d'ailleurs
victor hugo
Victor Hugo m'a donné plus que tous ; il m'a donné le commencement et par surcroît, il m'a donné la fin
Hugo, l'intercesseur
par Jean-Paul Charlut
Le bleu passage entre la nuit et la lumière
Lequel est l'homme du matin et lequel celui des ténèbres ?
René Char, La Parole en archipelLe jour se lève
On célèbre encore et toujours ; on n'en finit pas de célébrer comme si la vie n'avait pour but que la commémoration, le retour tremblotant et pervers sur l'achevé. Avec l'hypocrisie qui sied à l'exercice où tous s'essayent.
S'agissant de Victor Hugo, la chose apparaîtra moins gênante et moins vaine pour la bonne et simple raison que l'auteur des Misérables (combattu pourtant comme personne) ne connut point de purgatoire - ou si peu - et que son actualité est restée permanente. Il est hors du temps - donc en adéquation avec tous les temps - et ce n'est pas sans un certain amusement que nous saluons aujourd'hui des dates sans signification. Ce siècle avait deux ans Celui-ci affiche tout juste le même âge et cela n'importe guère.
L'actualité de Hugo importe autrement comme sa vision d'un futur qui reste devant nous. " Poète d'avenir " a lucidement énoncé Fargue qui ne crut sans doute pas si bien dire. Nous n'avons jamais eu autant besoin de futur, de celui précisément que dresse le continent hugolien, gouffres et prémonitions compris avec frissons d'azur. Il est grand temps de sortir des mesquineries : Victor Hugo est sans conteste notre plus grand poète. " La plume de l'ange à la main " il écrit comme Melmoth sur le rocher en la trempant dans l'encrier de l'océan
Il a circonscrit le pays possible celui libre de chaînes, non encore asphyxié par la veulerie. Il est celui qui pressent : st petersburg sightsLes jours, arches d'azur sous le pont de la nuit
Hugo est le poète du recommencement, le guetteur au point du jour, en qui le fol espoir est chevillé bien au-delà du raisonnable. Sa parole est baume à qui peut encore entendre :
Il n'y a pas de mort. Tout est vie, tout est amour, tout est lumière ou attente de la lumière. (Lettre à Georges Sand, 4 août 1855)
Commémorer Hugo aujourd'hui, c'est se projeter non dans un passé révolu depuis deux siècles mais bien dans l'avenir reconquis :
Une clarté paraît ( )
Et l'archange commence à sourire dans l'ombre ( )
C'est l'ascension bleue
une porte de lumière avec une serrure de nuit...
in Procès verbaux des tables tournantes à Guernesey
Au pays de la mort bleue
La persistance du moi, quel mirage ! Victor Hugo
D'où l'on part
Victor Hugo m'a donné plus que tous ; il m'a donné le commencement et par surcroît, il m'a donné la fin Je me dois ici une halte explicative. Ce commencement, qui avait, comme de juste, sa part d'attente fut un jour de classe aux environs de ma neuvième ou de ma dixième année. Ce jour-là, mon instituteur était malade et la classe de garçons se trouva dispersée entre plusieurs salles ; j'échouai dans celle du certificat d'études (deuxième année de fin d'études disait-on alors pour désigner cette survivance de l'enseignement court qui s'achevait à 14 ans). Au programme de ce jour-là, outre la dictée quotidienne qui me valut quelques déboires inhabituels en raison de l'accent méridional du maître M. D* il y avait récitation et plusieurs élèves eurent à déclamer Oceano Nox .
Une sensibilité inconnue - entièrement neuve dois-je dire en dépit de mon expérience de lecteur précoce - se fit jour en moi. La mer, la nuit, le rythme des mots : on ne s'étonnera pas que ces éléments aient marqué à jamais les strates de mon cerveau qui engrangèrent le doux art de poésie.
Mais revenons au rythme : ce n'était pas celui de la musique, aucune confusion n'étant possible, d'autant que le sens - en partie obscur à l'époque - du poème jetait des étincelles dans cette nuit de mots. C'est je crois bien la beauté de la prosodie qui me saisit. De sensibilité fortement visuelle, j'avais été séduit par l'oreille ; ces sonorités majestueuses, tempétueuses ont déferlé longtemps et peuplé de naufrages bleutés les rivages les plus enthousiastes de mon imagination. Il y eut donc ce jour-là comme un balancement des mots qui témoignait que parfois la langue quittait le sage plancher des vaches pour des aventures plus séditieuses. J'appareillai une fois pour toutes à partir de ce frisson, de cette aigrette aux tempes dont parle Breton ; Victor Hugo était à la barre et, tempête pour tempête, nous allions voir ce que nous allions voir ! Fracas, tempête : tels étaient les attributs de ce Neptune incandescent qui maniait la foudre, la mort, le destin Le début venait de m'être donné. Je ne savais pas alors que je n'aurais pas à y retoucher grand chose. Et que Hugo dans sa besace avait largement de quoi nourrir la suite.
La fin c'était pour moi ce que l'on appelait plus prosaïquement conclusion dans l'exercice scolaire de la rédaction. Je dois à Victor Hugo d'avoir toujours rêvé à une fin grandiose qui ouvre sur un pan d'irréel, peut-être déjà de surréel. Le geste auguste du semeur, le bouquet de houx vert et de bruyère en fleur, cette faucille d'or dans le champ des étoiles ont eu pour moi des vertus que je ne m'explique encore pas clairement. Je ne concevais pas alors qu'on put quitter le lecteur sur autre chose qu'une dramatisation lyrique du langage, que l'on put se dérober à l'acte solennel de jeter cette gerbe incandescente à la manière d'un feu d'artifice. La douce grisaille de la raison pouvait bien revenir, il resterait quelque chose de ces entrevisions (ou Illuminations) proprement hallucinées. De ce point de vue, mon Dieu, Hugo n'était pas avare. Et c'était tour à tour voir apparaître quelque Babel démesurée, l'antique Isis des bas-reliefs d'Egine, le clair de lune bleu qui baignait l'horizon, les satyres dansants qu'imite Alphésibée, ou parfois même fleurir le chardon bleu des sables
Car le Verbe Hugo, ce sont des arches, des cathédrales, des planètes, de l'ombre semée d'or et d'anges, des abîmes et des astres, tombeaux, dais, porches illunés ou roses L'énergie vitale prodiguée fait de ces visions l'opposé des fantômes. Point de ces apparitions incertaines ou désincarnées ; cela nous concerne, cela est humain, trop humain. Essayez donc de lire jusqu'au bout les Pauvres gens sans sourciller, sans verser un pleur furtif. Non que je tienne ce texte pour un chef d'uvre à l'instar de Booz ou de la Bouche d'Ombre, mais sans doute mesure-t-on mieux dans ce registre populaire et follement généreux (élevé au rang d'un immense roman avec Les Misérables) qui frôle parfois le kitsch sentimental, cet accent hugolien, cette cadence apte à faire tout passer. Hugo est sans doute le seul de nos écrivains à éviter l'écueil périlleux de la mauvaise littérature pleine de bons sentiments dont se défia non sans raison André Gide.
Rien ne saurait arrêter le flux montant et descendant de cette parole omniprésente dans nos inconscients et nos imaginaires qui sait nous faire attendre d'elle non pas l'ailleurs, les dieux, le bonheur, un ciel, la consolation, mais TOUT !I
Le grand bleuAprès Hugo (et avant lui) la poésie est souvent mesquine par peur d'oser. La parole risque peu l'élan, moins par peur de choir ou déchoir que par crainte du ridicule. Il n'est pas fréquent d'assumer le lyrisme comme Hugo, de le lancer sans cesse comme seul moteur de la langue, sans retenue. Partout, dans la prose, l'épopée, la satire même. Car les Châtiments c'est encore du lyrisme, une épopée à rebours a-t-on pu dire de ce délire qui eut pour ambition exorbitante d'abattre un Empire ! Jamais la langue ne fut plus sauvage, plus agressive, plus gaie. Ici les sonorités s'entrechoquent en onomatopées saugrenues qui défont toute solennité, abattent l'ordre froid et calculateur d'un pays qui n'a cure de ses poètes.
Dans sa rage, Hugo jubile et le fait entendre :Gambade ô Dombidau, pour l'onomatopée !
Et encore :
Sibour et ses sermons, Troplong et ses troplongues
Puis comment taire, cet horizon, ces stases où la femme médiatrice demeure espoir solaire du genre humain (Pauline Roland, Aux femmes).
De la socialiste saint-simonienne Pauline Roland, l'auteur des Châtiments écrit : Quand elle n'avait rien, elle donnait son cur. Il salue encore cet engagement incomparable : Vous huez le tyran, vous consolez les tombes (in Aux femmes).
Hugo est aussi le témoin jamais rassasié d'un Orient, celui de Ferdousi dans Mysore, des Puits de l'Inde ou celui des mythiques :Houris au cur de verre, aux regards d'escarboucles
Chez Hugo, jamais le visionnaire n'occulte le réel (Il nous faut à chaque instant la secousse du réel) tout simplement parce que sa parole vise une efficience au cur du plus tangible. Action politique et dict pour lui ne font qu'un. La langue s'embrasera après l'exil parce que la mise en coïncidence des deux n'opère plus.
La plus haute majesté, Hugo la quêtera dans un cosmos d'où il voit les armures des dieux dans le bleu vestiaire. C'est qu'il nous parleSur le grand pavé bleu de la céleste zone
De là, il peut contempler :
Ces Babels d'étoiles qui montent
Dans ces Babylones de nuit
On n'oubliera pas que les planètes étaient {ses} lampes Viennent-elles à s'éteindre, c'est pour lancer le pont vers un divin profondément ancré dans le panthéisme :Quand la nuit curieuse entr'ouvre
Le sombre écrin de l'infini ;
Il ne voit plus Saturne pâle,
Mars écarlate, Arcturus bleu,
Sirius, couronne d'opale,
Aldebaran, turban de feu ;
Ni les mondes, esquifs sans voiles,
Ni, dans le grand ciel sans milieu,
Toute cette cendre d'étoiles ;
Il voit l'astre unique ; il voit Dieu !D'ailleurs, l'homme est chez lui dans les nuées. Il trouve tout simple d'aller et venir dans le bleu et d'avoir des constellations sous ses pieds. (in Promontorium somnii)
S'il tutoie pareillement le divin, c'est qu'il parle depuis les sources, l'origine sacrée :Il dit les premiers temps, le bonheur, l'Atlantide
Et ne saurait s'offusquer du caractère périssable de la chose contemplée dans le grand livre de la nature :
L'éternel est écrit dans ce qui dure peu
Mais quand Hugo prospecte à ce point les sphères, les axes des cieux, les infinis, il fouille le microcosme subjectif et l'explicite avec quelle netteté !
Chose inouïe, c'est au-dedans de soi qu'il faut regarder le dehors. Le profond miroir sombre est au fond de l'homme. Là est le clair-obscur terrible. La chose réfléchie par l'âme est plus vertigineuse que vue directement. C'est plus que l'image, c'est le simulacre, et dans le simulacre, il y a du spectre. Ce reflet compliqué de l'Ombre, c'est pour le réel une augmentation. En nous penchant sur ce puits, notre esprit, nous y apercevons à une distance d'abîme, dans un cercle étroit, le monde immense. Le monde ainsi vu est surnaturel en même temps qu'humain, vrai en même temps que divin. Notre conscience semble apostée dans cette obscurité pour donner l'explication.
Hugo l'insatiable, voyage, épuise l'espace depuis Guernesey ou Pampelune jusqu'au télescope d'Arago qui donne sur la lune. Jamais, il ne se départit de ce moi de génie encombrant, qu'il soit face à la nature grandiose ou devant les tables tournantes
Hugo revient de Gavarnie ; il est à sa fenêtre et écrit ceci : une grande montagne remplit la terre ; un grand nuage remplit le ciel. Entre le nuage et la montagne, une bande mince du ciel crépusculaire, clair, vif, limpide, et Jupiter étincelant, caillou d'or dans un ruisseau d'azur. Rien de plus mélancolique et de plus rassurant et de plus beau que ce petit point de lumière entre ces deux blocs de ténèbres.
Curieusement, ce n'est pas autrement que le sévère Paul Valéry voit Victor Hugo un demi-siècle après sa mort : Nous le savons à présent. Hugo le météore, le phénomène éblouissant qui a occupé tout un siècle de son éclat extraordinaire, mais qui pouvait, comme il est arrivé à tant d'autres s'obscurcir et s'éteindre peu à peu, entrer définitivement dans la nuit de l'oubli, - Hugo nous apparaît aujourd'hui un des plus grands astres du ciel littéraire, un Saturne ou un Jupiter du système du monde de l'esprit.
Quant à la modernité de Hugo qui ne cesse à proprement parler de croître comme l'avait prédit Léon-Paul Fargue, nous nous contenterons ici de jeter quelques ponts : Leconte de Lisle fut - non sans talent - disciple d'évidence. Rimbaud aura pu puiser sans réserve au poème A. M. de Lamartine (in Les Feuilles d'automne) une source essentielle, à peu près jamais relevée du Bateau ivre. Tout serait à citer. Bornons-nous à ce court passage :J'ai pleuré la terre natale
Et mon enfance ( )
Rentre au port esquif sublimeDans le même texte de dérive, Hugo évoque la verte savane, les hautes herbes des déserts, les grandes forêts inconnues, les fleuves qui noieraient leurs mers et mentionne à défaut de peaux rouges l'Amérique Gardons-nous d'insister.
En 1847, soit treize ans avant la publication du fameux sonnet des Voyelles, Victor Hugo écrit : " A et I sont des voyelles blanches et brillantes, O est une voyelle rouge, E et Eu sont des voyelles bleues, U est la voyelle noire. " (Océan). Tout au plus relèvera-t-on que le chromatisme diffère du tout au tout entre les deux poètes.
Un exemple plus proche de nous ? Le grand combat de Michaux peut légitimement remonter jusqu'à la mort saisissante du hanneton de Promontorium somnii. Ce pourrait être pur hasard mais dans le même texte hugolien une effarante énumération de bêtes et monstres renvoie à toutes sortes de créations verbales de Michaux. Bien sûr les termes hugoliens entassés (Hugo est un maître de la liste ce premier stade du poème a relevé entre autres Jacques Roubaud) sont simplement fantastiques et savants. Ils ont à voir avec un sens précis, relèvent d'une sémantique volontiers magique et encore du chimérisme (Entrent en scène les psylles, les nages, les alungles, les démonocéphales, les dives, les solipèdes, les aspioles ). Ceux de Michaux ( là je vis aussi l'Auroch, la Parpue, la Darelette, la Cartive avec la tête en forme de poire, la Meige, l'Emeu etc ) créations verbales, s'éteignent dans leur désignation même. Ce qui n'empêche pas l'auteur de Plume de les doter d'attributs et de les précipiter dans un réel de pur langage, risquant une mythologie neuve à travers ce bestiaire.
Il n'empêche : les vampires figurent dans les deux textes. Et puis qui, de la Wili délicate, fluide et féroce, des évaïxomas qui rôdent (V.H.) ou des Paradrigues si agiles et des Jamettes au dos de scie (H.M.) ont au bout du compte le plus de réalité ?
M. Rudwin dans une somme qui connut son heure de gloire note avec justesse à propos de l'auteur de Notre-Dame de Paris : " il met en scène dans son uvre des diables d'hommes, des diables de mots, des diables de choses. "
Combien le Progrès dont Hugo rêve tout haut reste hanté de noirs pressentiments puisés à même la réalité sociale de son temps qui n'avait rien à envier à la nôtre comme le relève avec une puissance d'expression rare un texte des marges de William Shakespeare intitulé Le Tyran. Hugo y dénonce on ne sait quelle lugubre décroissance de lumière qui ressemble à l'agonie de l'âme humaine. Pour autant la désespérance n'est pas un trait hugolien et la respiration du large survole les turpitudes au bout du compte. Ne considérer que cette vision :
O joie des oiseaux de mer que je vois là-bas dans la nuée!
Mais quiconque s'essaie à la lyre n'échappe pas, à un moment ou à un autre, à l'emprise de la grande parole, ni ne se soustrait - en France du moins - à l'horizon hanté et au flux impétueux. Les seuls échauffements matinaux quotidiens en alexandrins de Hugo (qui ne figurent pas dans les uvres) représenteraient mis bout à bout autant que le Mahrabata, soit 200 000 vers ! L'uvre publiée est à l'avenant dont l'édition Massin donne toute la mesure. Il n'est pas simple de traquer Hugo parce qu'il est décidément partout avec une préférence marquée pour le bleu, lui qui se vit à sa façon comme monstre et entend s'azurer. Les analyses psychanalytiques qui diraient enfin toutes les noirceurs, les ombres, les étrangetés (paternités floues), les folies (Eugène, Adèle ), les accidents (noyade de Léopoldine) d'une famille hors normes restent en grande partie à écrire pour des révélations dont on ne mesure sans doute pas bien la portée très au-delà de l'univers des lettres.
L'homme se tient devant le gouffre, en à pic sur l'inconnu (la mer, l'océan, la nue ). Il est le grand bleu des espaces et des éléments qui tournent autour de l'esprit car il est centre d'un monde. La malédiction luciférienne fut de tomber dans ce gouffre. La démarche, moins orgueilleuse que proustienne est bien dite par un poète contemporain Jean-Michel Maulpoix évoquant Tristesse d'Olympio : " l'écriture réplique à l'irréversibilité du temps par celle de ses figures. Faute de pouvoir revivre ce qui n'est plus, le poète l'évoque ( ) Il tente de s'établir en surplomb du temps. "
Hugo est l'homme d'un renversement des valeurs, d'une inversion du signe. La solarité a son reflet au fond du gouffre, son négatif (Hugo était passionné de photographie, science naissante) : le fameux soleil noir d'où rayonne la nuit qui fait pendant au mélancolique soleil de Nerval.
L'âme se trouve face au gouffre intérieur, la nuit subjective peuplée de fantômes, ceux qu'il évoquera souvent devant les tombes comme le 8 avril 1870 à Guernesey pour l'enterrement de Henneth de Kesler Mais derrière la mort, les tremblements d'ailes dans les grands filets de la nuit invitent au séjour sous des arches d'azur (celles du Temple de l'infini promis à Théophile Gautier qui vient de mourir). Fin ? Pas si sûr
Hugo plus que n'importe quel poète joue avec le temps, s'en joue. Il s'ensuit on ne sait quel tremblement, on ne sait quel air puisé chez Héraclite, Chateaubriand et l'invention follement anachronique ( ! ) d'une ère post-moderne :Quand ma pensée ainsi ( )
Te fait de l'avenir un passé magnifiqueL'astre revient. Tout peut reprendre dans cet envers étoilé de la vie. La poésie de Hugo comme toute parole haute est mesure à rebours du temps. Son signe d'éternité est constamment le bleu. Celui du jour lavé qui parle derrière les choses. Voilà pourquoi - passage plus que néant - et toute foi abolie :
La mort est bleue
II
Vaincre l'ombre, vaincre le tempsTout se met en place très tôt dans la cosmogonie hugolienne. Un poème d'enfance daté de la semaine sainte de 1816 (Victor Hugo a juste 14 ans) énonce déjà clairement ces deux topiques dont l'auteur de la Fin de Satan ne se départira pas : l'opposition quasi maniaque de l'ombre et de la lumière et la suspension du temps.
Le poète débutant écrit dans Dernier jour du monde :Le feu se mêle à l'onde, et l'ombre à la lumière ( )
Le Temps dort et s'arrête sur le trône du ciel.La suite de la grande thématique s'impose selon une géométrie qui va déterminer l'architecture profonde de l'uvre, tentative verbale autrement dispersée mais qui n'a d'autre équivalent que celle entreprise par Dante. La cathédrale de mots ce sera tour à tour le roman Notre-Dame de Paris (je ne sais si je n'en écrirai pas la hauteur des tours écrit-il à Victor Pavie), les versions successives de la Légende et le recueil des Contemplations.
Ce bâtisseur qui dresse sans cesse ses colonnes de mots face à l'injustice (qu'elle soit sociale ou ontologique) craint par dessus tout le monde dépeuplé d'âmes, privé de Dieu, de sens donc et qui erre au hasard dans la nuit éternelle.
Architecte disions-nous Les figures jaillissent comme chiffres et mots (deux des trois clés du savoir selon Hugo, la dernière étant la note) :En prisme éblouissant change le noir nuage
des rayons de fête
Teints de pourpre et d'azur au prisme des vitraux
ceux qui le soir avec un bâton blanc,
Tracent des cercles sur le sable
Chaque homme enfle une bulle où se reflète un cielLe prisme, le cercle, la sphère De quoi tout construire avec l'aide d'un alphabet mathématiquement ressourcé : " K, c'est l'angle de réflexion égal à l'angle d'incidence, une des clefs de la géométrie " Que l'on ne s'étonne pas trop de l'aisance hugolienne dans le maniement de notions techniques ou scientifiques (l'auteur d'Hernani obtint un accessit au concours général de physique )
Quand il veut démontrer efficacement - dans la préface de Cromwell par exemple - Hugo n'hésite pas à puiser avec toute la rigueur souhaitable dans ses connaissances d'optique : " le drame est un miroir où se réfléchit la nature. Mais si ce miroir est un miroir ordinaire, une surface plane et unie, il ne renverra des objets qu'une image terne et sans relief, fidèle mais décolorée : on sait ce que la couleur et la lumière perdent à la réflexion simple. Il faut donc que le drame soit un miroir de concentration qui, loin de les affaiblir, ramasse et condense les rayons colorants "
Et les architectures infinies ne font pas reculer la science, bien au contraire : " quel est l'algébriste qui pourra jeter l'ancre dans le calcul infinitésimal ? Les sections coniques s'enfoncent dans l'azur tout aussi profondément que la voie lactée. " (in " Critique ")
Au poète dès lors, toute magie verbale déployée les pilastres, les nefs, les pyramides, les arcs, les clochers, les cloîtres, les vitraux ou les portails (A c'est le toit E c'est le soubassement observe entre autres le poète) pour bâtir la nouvelle église à l'abri des religions, en dehors d'elles.
Une église de la générosité absolue qui ne connaîtrait pas l'exclusion mais la toute puissante rédemption.
Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes dit la bouche d'ombre.
On observera les différences et la proximité avec les architectures baudelairiennes : temple, palais, piliers, portiques, autels ou tombeaux et chez ces deux voix majeures de leur siècle : la passion d'Orient.
Mais cette bataille de l'espace gagné ne saurait voiler l'essentiel combat qui se joue contre le compas des heures ou plutôt contre Chronos :Nous montons à l'assaut du temps comme une armée
Sur nos groupes confus que voile la fumée
Des jours évanouis,
L'énorme éternité luit, splendide et stagnante ;
Le cadran, bouclier de l'heure rayonnante,
Nous terrasse éblouis !Toutes les constructions du monde ne sauraient durer en dépit de leur magnificence et ce ne sont plus que tentes de toile légères dans un désert où souffle la Parole. Voici la boucle bouclée : la poésie fonde dans l'humain périssable et au-delà ne reste plus qu'elle avec ses sortilèges pour fonder encore. Hölderlin l'avait déjà affirmé nettement dans l'ultime vers d'Andenken (Souvenir) :
Les poètes seuls fondent ce qui demeure.
La permanence de l'espoir anime les strophes jusque dans la terrible année 1871 qui cumule la perte d'idéaux, des refus politiques et la mort de son fils Charles à 45 ans. Et pourtant la plume ne se départit pas du sens, ce signe ascendant :
Vers l'aurore tout se dirige,
Même ceux qui tournent le dos ;
L'un y marche et l'autre y recule ;
L'avenir dans ce crépuscule
Dresse sa tour étrange à voir,
Tour obscure mais étoilée ;
Vos strophes à toute volée
Sonnent dans le grand clocher noir.Dans le même texte , la confiance aux poètes (Isaïe autant que Byron) est réaffirmée avec éclat :
Vous jetez dans le vent qui vole
La même éternelle parole
Au même passant éternelBrèche dans l'espace-temps, la parole est au-delà des injures et de la durée ; Hugo se tient toujours dans ce champ que l'aube et l'ombre ont pour frontière.
Le poète a pour tâche de montrer l'Eden depuis le bagne. Pour tout autre que lui, ce n'est rien d'autre que la terre habituelle, notre seule demeure, cet ici qui nous ploie. Le Salut repose sur un surcroît de sens. Seul l'amour peut éclairer l'obscur. La parole est la semence amoureuse qui rend la lumière au monde sinistre des ténèbres. Au bout du compte, ce qui importe sera bien de ne pas faillir, de restituer la voie A près de 80 ans, l'immense poète gardait l'espoir - justifié - de n'avoir pas démérité de son âpre quête :" je suis une pierre de la route où marche l'humanité, mais c'est la bonne route. " (26 décembre 1880)
50 ans plus tôt, plongeant dans l'abîme, cette double mer du temps et de l'espace, devançant le Baudelaire du Voyage, le Rimbaud de la Saison, de sa plume trempée dans le petit encrier de pierre verte, Hugo avait pris date si l'on peut dire :
" car il avait au fond trouvé l'éternité. "
Correspondances
A la Lumière, correspond Dieu (le divin), le Bien, la Fraternité universelle
Au Blanc, correspond le commencement (le recommencement), l'aurore, l'aube
Au Bleu, correspond, l'ange, le " passage ", le jour (bleu clair : archange) (bleu sombre : poète)
Au Gris, correspond l'Homme, la terre, le crépuscule
Au NOIR, correspond l'Enfer, l'Abyme (et au fond Lucifer), le monstrueux, le Mal, la Nuit
Pour Hugo, il n'est de Beau que le passage de l'ombre à la lumière, uvre des poètes, intercesseurs entre les deux mondes de ténèbres et de clarté, avec le reflet éthique qui s'y attache dans un manichéisme gravitationnel
" si nous pouvions passer les bleus septentrions " (Magnitudo parvi II)
" le contemplateur ( ) cherche à distinguer l'aube à travers les prodiges " (A celle qui est restée en France)Le spectre hugolien
SPECTRE : 1° apparition d'un esprit, d'un mort (fantôme) ; simulacre d'une apparition, vision vague, effrayante
2° optique : images juxtaposées formant une suite ininterrompue de couleurs et correspondant à la décomposition de la lumière blanche par réfraction avec un prisme.
3° physique : variation dans l'intensité ou dans la phase d'un rayonnement complexe suivant la longueur d'onde, la fréquence, l'énergie etc
SIMULACRE : 1° image, représentation figurée (de statues de divinités païennes)
2° apparence sensible qui se donne pour une réalité ; fausse apparence, illusion.© Jean-Paul Charlut