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Ecritures d'ailleurs

Lettres d'Amérique

Jack Kerouac

"Kerouac fut autre chose qu'un auteur emblématique susceptible de faire vendre des jeans, autre chose qu'un James Dean de la machine à écrire. Pour le lecteur qui se donne la peine de parcourir l'ensemble de l'œuvre il est celui par qui passe le drame de la modernité américaine, le drame de notre condition moderne. Avec lui nous sentons combien l'homme est seul face à son identité..." Nous mettons ici en ligne l'étude d'Yves Ughes sur Jack Kerouac, présentée lors d'une conférence organisée à Grasse par l'association Podio.

Cinq poètes amérindiens

New York par Claude Simon

Comme une lumière vide par Yves Ughes

Cela veut dire que la Vraie Nature est de manière incompréhensible au-delà du voile de nos sens & qu'elle est comme une lumière vide

 

L'identité comme problème

Vers la fin de sa vie juste avant de sombrer Jack Kerouac fait un voyage en France, passe voir Gallimard, mais se rend surtout en Bretagne et dans les bibliothèques spécialisées pour y amorcer des recherches de généalogie. Persuadé par intuition que ses ascendants sont de nobles bretons, il tente d'en percevoir la trace dans ces vieux registres qui établissent les arbres des grandes familles. La quête est à la fois frénétique et vaine, elle versera de toute façon dans l'alcool.

Bref, j'essayais de découvrir quelque chose sur mon ancienne famille, j'étais le premier Lebris de Kerouak à remettre les pieds en France, au bout de deux cent dix ans, pour essayer d'y voir clair, et j'avais prévu de me rendre en Bretagne puis ensuite en Cornouaille anglaise (la terre de Tristan et du roi Marc), et après cela j'allais débarquer en Irlande pour trouver Isolde et, comme Peter Sellers, recevoir un coup de poing en pleine figure dans un pub de Dublin. Ridicule, mais le cognac me réussissait si bien que j'allais tenter ma chance.

La dérision qui émaille la phrase ne doit pas faire illusion, cette quête souligne une grande détresse, toute sa vie Jack Kerouac se demandera qui il est, la question de l'identité se trouve au cœur de son œuvre et l'alimente en permanence d'angoisses tenaces. L'un de ses biographes, Steve Turner, évoque ce problème d'identité et le lie au sentiment d'exil vécu par Jack Kerouac. "Tout jeune, il avait conscience d'être un étranger dans son propre pays et le thème de la différence, de la recherche de son vrai foyer est dominant dans son œuvre ". De cette expulsion du foyer, de la matrice, Kerouac ne s'en remettra jamais. L'Amérique qui brasse, qui projette dans un jeu de forces fascinant, qui fait de l'être une balle de flipper, cette Amérique l'attire irrésistiblement, mais il n'entre dans le mouvement qu'avec inquiétude et après hésitations, car il perçoit bien que ce brassage peut tout simplement broyer les êtres. Volonté d'adhésion et réticences vont de pair chez cet auteur.

D'où viennent donc ces sentiments confondus ? Très tôt Kerouac a été conscient de sa différence, de son unicité. Issu d'une famille franco-canadienne, il fréquentera d'abord la langue française. Ce n'est que vers l'âge de six ans que Jack commencera à s'exprimer en anglais. Il lit la Bible et les livres de catéchisme en français à l'Ecole paroissiale de Saint Joseph. Plus tard il dévorera dans le texte Hugo, Balzac, Flaubert, Céline et il communiquera toute sa vie avec sa mère en québécois, notamment pour exclure les anglo-saxons de leurs conversations.

L'expression langue maternelle prend donc ici tout son sens, cette langue demeure celle de l'enfance, de la relation privilégiée à la mère ; la langue américaine sera en revanche une lieu d'adoption qu'il faudra envahir. A ce hiatus s'ajoutent deux autres facteurs de rupture. Kerouac est de culture catholique dans un monde protestant. Et il cultivera jusqu'à l'excès ce particularisme, non par provocation mais parce que l'enfance est émaillée de ces images christiques, de ces niches habitées par des madones en douleur, de cette imagerie qui frappe à jamais la sensibilité d'un être. Il est de plus fils d'ouvrier dans un monde qui n'aime pas trop le prolétariat. La condition ouvrière colle à la peau de ce jeune homme qui fréquentera des lettrés issus de milieux sociaux plus raffinés, et la coupure se manifestera dans les moindres détails de l'existence, comme le souligne Yves Le Pellec : " Prolétaire, Kerouac l'est aussi par ses goûts et son tempérament. Cet amoureux des mots est d'une nature très physique, ce timide aime les braillements et l'humour gras, ce mystique a de robustes appétits terrestres. Capable de grande délicatesse, Kerouac n'est pas raffiné. Il adore les plaisanteries épaisses et les coups de gueule de la "maudite race canuk" les fanfaronnades de vestiaires, les riches nourritures dont sa mère le bourre ".

S'intégrer ou se désintégrer ?

A trois reprises pourtant Jack Kerouac tentera d'entrer dans ce monde qui lui paraît terre étrangère. Le livre autobiographique Vanité de Duluoz nous en dit long en ce domaine. La première porte d'entrée se situera dans le football américain. Le vieux clochard céleste que deviendra l'auteur, l'alcoolique qui balbutiera lors des émissions de radio ou de télévision ne peuvent faire oublier le jeune athlète que fut Kerouac. Remarqué dans son club local, il sera contacté puis engagé par un club universitaire. Mais l'engagement chargé d'espoir tournera à l'échec, trop de magouilles, de turpitudes et de favoritisme, l'exclu restera sur le banc de touche. Il en ira de même à l'Université. De guerre lasse, Kerouac s'engagera dans l'armée, dans la marine. Cette troisième entrée coïncidera avec une troisième sortie, ainsi que le souligne Le Pellec : "Il se voit refusé par la Navy pour tendances schizoïdes, autre signe qu'il trébuche à chaque case du jeu de l'oie officiel : de la fenêtre de l'hôpital militaire il voit s'enfuir pour toujours son rêve perdu d'être un authentique américain ".

Privé de cet enracinement nécessaire, Kerouac se retrouvera nu, face à son propre miroir, tenu de s'assumer dans ce qu'il a de particulier, unique et tenu de le rester il consacrera une œuvre à se chercher, pour finalement arriver à bout de souffle, presque en fin de parcours, à une crise d'identité qui se sera nourrie d'elle-même et qui se fera désespérante. Dans l'une de ses dernières œuvres, Big Sur, l'écrivain se percevra comme un être rejeté de tous, y compris de l'océan. Son existence n'aura été que fard et comédie, bouffonnerie et apparence ; au gré d'un récit terrifiant il lâchera son amertume qu'une phrase peut résumer :

Je ne suis qu'un clown malade d'écoeurement.

Ces précisions biographiques s'inscrivent dans un but précis : casser une légende qui emprisonna l'auteur lui-même. Certains textes disent en effet avec clarté combien Kerouac fut ulcéré d'être bombardé "Pape de la Beat Generation". Il perçut avec clarté et malaise combien cette appellation contrôlée enfermait son œuvre dans un système d'images désormais devenu suite de clichés. Kerouac fut autre chose qu'un auteur emblématique susceptible de faire vendre des jeans, autre chose qu'un James Dean de la machine à écrire. Pour le lecteur qui se donne la peine de parcourir l'ensemble de l'œuvre il est celui par qui passe le drame de la modernité américaine, le drame de notre condition moderne. Avec lui nous sentons combien l'homme est seul face à son identité.

La Poésie en un instant névralgique

Quelle place peut donc venir prendre un recueil de poésies dans cette interrogation ? San Francisco Blues se situe à un instant névralgique de l'œuvre de l'auteur. Les conditions de la création se révèlent parlantes : en 1954, Jack est venu rejoindre à San Francisco le couple Cassady. L'ambiguïté règne. Neal Cassady se présente comme le grand frère, catholique comme Jack, travaillant aux chemins de fer il rend palpable cette culture ouvrière qui pourrait n'être plus qu'un mythe. Il est l'ami, le libérateur, l'homme libéré et heureux de vivre, le repris de justice qui a su braver l'ordre. Neal est un double, Jack vit avec lui en symbiose, il fera d'ailleurs l'amour à toutes les femmes que Neal lui cédera, dans une relation étrange. L'union est d'une telle intensité que l'auteur créera un terme pour parler d'eux-mêmes comme s'il ne s'agissait que d'un seul être, Kerouac et Cassady deviendront Kerouassady. Une dispute intervient, pour un futile prétexte lié, semble-t-il, à une part de marijuana. Kerouac se fâche, quitte le domicile du couple, et s'installe dans un hôtel borgne de la Third street, l'hôtel Cameo. De sa chambre, sur un fauteuil à bascule, il écrit les quatre-vingts chorus de San Francisco Blues. On le voit. Ce recueil, ne fût-ce que vu de l'extérieur, s'avère d'emblée intéressant, à double titre.

D'une part, il se présente comme le premier recueil poétique de Kerouac. La prose frénétique et débridée a jusqu'alors envahi les textes de l'auteur, avec San Francisco Blues, le style change, un genre nouveau est exploré. Un genre qui, d'autre part, répond à une réflexion théorique. Comment en effet ne pas être intrigué par la division en textes courts, numérotés et visiblement agencés selon un ordre maîtrisé ? En 1955 Jack Kerouac donne du blues cette définition lapidaire :

un blues est un poème complet écrit sur une page de carnet, de taille moyenne ou petite, de 15 à 20 lignes habituellement connu sous le nom de chorus

L'impression d'étrangeté de prime abord ressentie se trouve accentuée par la lecture des textes. L'ensemble se présente effectivement comme un chant unique et totalement morcelée à la fois. La dispersion et la progression des thèmes vont de pair. Curieux morceau musical, s'appuyant sur des variations et des entrelacs. Cette troublante perception invite à l'étude, à l'appréhension personnelle de l'ensemble.

De l'occurrence du verbe Voir

Le premier et le dernier chorus se font écho grâce au même mot, le verbe VOIR, verbe chargé de sens s'il en est. Ils sont conjugués tous deux à la première personne du singulier, et marquent ainsi l'investissement personnel de l'auteur. Il suffit pourtant de lire les deux textes pour cerner une différence de sens révélatrice entre ces deux usages.

Chorus 1

Je vois les dos

Des vieux rouler

Lentement dans le noir

Des boutiques.

 

Chorus 80

Le blues de San Francisco

Ecrit dans un rocking-chair

A l'hôtel Cameo

Dans le quartier pauvre de San Francisco

Mille neuf cent cinquante-quatre.

Cette jolie ville blanche

De l'autre côté du pays

Ne sera plus

Disponible pour moi

J'ai vu le ciel bouger

Dit " Voilà la Fin "

Parce que j'étais fatigué de tout ce présage.

Le premier verbe Voir s'impose comme une évidence, un acte délibéré. Son emploi au présent de l'indicatif souligne que l'action est en train de se faire. Nous sommes donc plongés dans une situation installée depuis un certain temps mais qui atteint un degré de palpitation et d'intensité telle que le fait mérite désormais d'être inséré dans un poème. Ce premier mot est comme un œil qui s'ouvre sur le monde, un regard qui s'installe. L'auteur se définit d'emblée comme un voyeur. Son corps, son être, tout est mobilisé en fonction du regard. Attitude faite de curiosité, de gourmandise et d'attraction. Le Je, le moi prennent place dans le texte par ce verbe. L'action fait exister l'être. Par l'observation des autres, le moi va tenter de trouver la route qui doit le conduire à lui-même.

La fin du recueil présente au contraire le verbe voir sous sa forme achevée, j'ai vu, l'action est finie. La route ne va plus loin. Le narrateur n'est plus le même. Naguère il fixait les êtres de haut en bas, de son balcon il captait les passant en plongée. Désormais son regard se situe en contre-plongée, de bas en haut, vers le ciel. Sa mission semble achevée parce que son regard a su se hisser. Un mystère a été perçu, percé, qui donne les moyens de se soustraire à ce monde. Kerouac de voyeur est devenu voyant. Il peut désormais se placer en situation de secrétaire, peut-être même en Témoin/witness. Il n'a plus à courir, à suivre les autres, il est celui qui a vu le ciel bouger. Le Je paraît avoir trouvé sa fonction, éventuellement son essence.

Nous sommes donc bien en face d'un texte d'épiphanie et de révélation. Les chorus s'appellent et se répondent pour finir par tresser, en un maillage paradoxalement serré et aéré à la fois, l'histoire d'une route ; mais il s'agit en l'occurrence d'une route immobile. La première partie de ce trajet présente une lourde présence d'êtres divers, la rue fourmille et Kerouac en rend compte. Le second mouvement présente au contraire une dilatation de l'espace qui conduit à la vision finale. C'est à partir de ces deux éléments que nous parcourrons cet itinéraire statique. La poésie y est vécue comme une raison de vivre, comme une façon de vivre.

Soi à travers les autres

Kerouac demeure donc sur son balcon. Vagabond figé, il se place ainsi en rôle d'observateur, mais s'installe du même coup dans une situation à part, coupé de ceux qu'il scrute, presque semblable à Meursault, regardant du haut de sa position d'étranger les familles se rendre au cinéma. De fait ce monde lui semble difficile à investir. Il s'agit d'un monde de hats, backs and blacks. Ces chapeaux, ces dos et ces points de convergence fatalement noirs forment une sorte de carapace qui se ferme. Les premiers regards relèvent du collage, ils inscrivent dans le texte des bribes de perception :

Visages à rides et à moustaches

Des noirs le dos tourné

Chapeaux bruns de l'armée effondrés

Pas lourds et bâche légère

Des sacs & propos amers

Tenus aux secrets compagnons

A cheveux longs

Cette première attitude faite de perceptions distantes, sera néanmoins rapidement relayée par une attitude de compassion gourmande. Kerouac suit les êtres qui déambulent, il invente leurs histoires. Progressivement la carapace cède, les êtres s'humanisent et deviennent des êtres de plénitude, saisis dans leur épaisseur et leurs douleurs. La rue devient dès lors un lieu de communion qui doit être saisi avec fraternité et sensualité.

Il n'y a pas moyen de dire

Ce qui se passe dans la tête

De ce personnage

Malingre sous une veste

En laine & derrière ses lunettes

Emportant son déjeuner

Traînant les pieds et titubant

Lentement en direction du boulot

Ou bien la beauté indienne

Fonçant majestueuse

Dans une épicerie de Marathon

Tenue par des Grecs

Acheter des bananes

Pour sa nuit d'amour,

A quoi pense-t-elle.

Ses lèvres ressemblent à des cerises

Ses joues les font jaillir de son visage

Raison de plus pour les embrasser

Et sucer tout leur jus.

Ce regard érotisé et fraternel à la fois rapproche Kerouac des êtres hantant ces rues, son texte passe d'une dimension verticale de domination exclusive à une situation horizontale de rencontres fraternelles. Pour autant le Je s'efface presque complètement derrière les autres, la rue grouille et le moi semble enfoui. On peut légitimement se demander ce qui pousse l'auteur vers ces créatures de la rue.

Les paumés comme révélateurs

La première réponse, presque évidente, relève du concept, de la démarche religieuse et politique. L'exclu porte sur lui le sceau de la pureté. Dans cette société américaine dominée par la corruption de la consommation, les exclus représentent ceux qui ne participent pas, ou ne peuvent participer, à ce jeu aliénant et dégradant. Dès le départ, la beat generation, la génération battue, perdue, flouée, s'est trouvée aux côtés des misérables battus et floués. Steve Turner le souligne dans la biographie consacrée à Kerouac : "Les deux hommes (Kerouac et Burroughs) avaient le sentiment que les individus obligés de vivre en marge de la loi étaient plus purs que ceux qui s'y conformaient, parce qu'ils résistaient aux exigences d'une société corrompue".

Tout se mêle donc dans ce rapprochement, une quête de la pureté et une fraternité qui semble inspirée des Evangiles. Comme Jésus, Kerouac descend chez les marginaux, il communie avec eux comme on tracerait une voie d'avenir, se dégageant des contingences matérielles. Cette approche est fondée, nécessaire elle n'est pas pour autant suffisante.

Pour cerner pleinement les raisons de cette obsession de l'exclu, il nous faut descendre dans les profondeurs mythologiques de Kerouac et atteindre ce que nous pourrions appeler le syndrome Gerard. Quand Jack atteint l'âge de quatre ans il voit son frère Gerard mourir. L'image de ce grand frère est intimement liée au fonds religieux catholique de la famille. Pour faire bref, la mort de Gerard se présente comme l'auréole posée en cet instant sur un frère déjà saint. Yves Le Pellec souligne cet aspect avec force, en laissant d'une façon intermittente la parole à Kerouac :

Pendant les autres premières années de ma vie, tant qu'il vécut, je ne fus pas Ti Jean Duluoz, je fus Gerard, le monde fut son visage, sa pâleur, son corps voûté, la façon qu'il avait de vous briser le cœur, sa sainteté et les leçons de tendresse qu'il me donnait (VG, 8)

"Kerouac, qui grandit entouré de rosaires et de statues des saints, dans l'ombre "grise" de Gerard penché sur lui pour le bénir de sa terrible onction, sera profondément et durablement marqué par le mystère de cette mort. Au milieu des sanglots, des toussotements et des vapeurs d'encens pendant le service funèbre, il dit avoir eu l'impression que Gerard "était amené vers cette terre de Pureté dans laquelle je ne pourrais jamais aller, du moins pas avant longtemps". Il ne se sent que "figurant" dans ce "vaste film impalpable" où Gerard tient le rôle de "héros" et Dieu de "metteur en scène". De cette mort en effet Jack ne se remettra pas ; durant toute sa vie, il ne se considérera que comme l'impur, celui qui a laissé partir le frère pur, éventuellement celui qui a provoqué sa disparition. La fréquentation des bas-fonds prend dès lors toutes les nuances d'une mortification. Le poète se considère comme incapable de vivre une élévation quelconque, il se doit de traverser l'enfer, de côtoyer son cortège d'ombres interlopes. Avec pour seul viatique, l'espoir -venu du fond des évangiles- que l'impur puisse se transformer en pureté, en un mot que les derniers soient un jour les premiers. Mais ce jour-là semble se dérober au fur et à mesure que la traversée des lieux pauvres se fait.

Les paumés entretiennent la sarabande

A ces deux explications s'ajoute une troisième raison d'attraction. Elle se situe sur le plan linguistique. Images de la violence sociale, ils imposent une question dans les chorus qui transcrivent leur errance : comment précisément rendre cette violence, cette folie de la rue ? La seule réponse acceptable est d'installer la violence dans la syntaxe même, dans l'ordre des mots. A défaut de salut, les exclus installent dans le texte un paroxysme qui dynamite toute forme stable, toute image pouvant engendrer un point de repère confortable.

Et de vieux garçons indiens

Sans chaussettes

Juste les savates chinoises d'opiomanes

Font leur interminable promenade de santé

Le long de Third Street gris & perdus & difficiles à voir.

Tragiques humains qui rotent

Avec rochers escarpés

Bloqués par la neige largement

Enorme d'y parvenir

Au train

Du temps & de la douleur

Attendant la gare centrale.

Jeune humanité paumée

Trois de front

S'en va prospérer un peu plus bas

Dans la rue infernale.

Pour que le paroxysme soit atteint, la décomposition s'impose, dans les mots et leur agencement. Et Kerouac présente un étrange distique qui pourrait presque dessiner une piste définissant son art poétique : Toit qui danse comme/Un monosyllabe.Le mot d'une syllabe triomphe en effet dans la première partie de San Francisco Blues. Il installe un rythme fait de déraison et de fracas. Dans ces textes de Kerouac se joue une vraie danse macabre, où les mots scandent la rencontre avec le squelette, en reproduit les tintements. De la jubilation morbide surgit la vie des mots, et donc la vie tout court.

Mate un peu le vieux clochard triste

Pas d'argent

Assez présomptueux pour foncer dans l'épicerie

Et acheter son paquet de margarine

A 8 cents

De sorte que dans des chambres minables

A 3 heures et demie du matin

Il puisse tousser & grogner

Dans son lavabo de porcelaine blanche

Près de son lit

Pour y faire couler de l'eau

Et y tituber

Dans le réveil chancelant

Du milieu de la nuit

Cauchemars des asiles de nuit

Sa mort pas plus noire que

La mienne, son Toast

Tout aussi beurré

Et sur le bon côté.

Dire cette " jeune humanité paumée " relève ainsi de la transe. Seule la discordance du texte peut hâter l'émergence de l'intensité. Le texte vécu dans un premier temps comme une compassion devient ainsi mouvement de communion frénétique. Aucune création n'est possible si la langue demeure prisonnière de ses poses hiératiques. Kerouac la fait exploser en harmonie de jazz, cette langue américaine qu'il n'a pas d'emblée pleinement saisie, il en joue maintenant comme d'un instrument étrange.

Le chaos nécessaire

Ecriture de l'incohérence et de l'explosion que celle-là, associant des éléments divers dans un même mouvement et sans aucune relation logique, ni même métaphorique. Ecriture d'apparence brouillonne, du désordre sans doute, du chaos également. A croire que le chaos installé dans la langue était pour Kerouac une question de survie, mentale et poétique. Il y a fort à parier en effet que ce chaos apparaît comme un mode de refondation des mots obsédants de Kerouac. Des mots d'origine religieuse, chrétienne, catholique. Sans arrêt interviennent dans ses textes les anges, la vierge et l'apocalypse. Or il n'est rien de plus usé que le mot qui pendant des siècles a été utilisé dans des rituels et des propos conventionnels. Ces mots appellent l'auteur, mais leur contenu est figé.

Afin de retrouver ce qui fait l'origine et la force de l'appel, afin de retrouver ces appels dans leur force originelle, Kerouac passe ces mots à l'épreuve du chaos linguistique, qui reflète son chaos affectif, interne et profond. Si ces mots doivent avoir un sens, ou s'il doivent reprendre un sens, le reconquérir, c'est au fond de lui -même, au cœur de son désastre, qu'ils le feront et non en un discours théologique mûri et cohérent. Cette réactivation du langage religieux permet un retour novateur vers la ville. Elle n'est plus un spectacle mais un lieu à investir, à nommer, à transformer par le langage, éventuellement à transfigurer. Nommée par des mots vécus avec intensité San Francisco devient un univers symbolique et se mue en monde mythologique.

Une mythologie définie pas à pas

La ville devient dès lors le cadre où se joue tous les drames profonds. Ainsi s'élabore le second mouvement du recueil. Au début du drame se trouve la fange et la faute. Les anges sont là pour le rappeler. Il signifient ce qui se situe en hauteur, cette part divine qui nous appelle, cette sanctitude qui nous obsède et qui paraît toujours plus inaccessible alors même qu'elle se manifeste. Les anges de Kerouac ne planent pas dans un ciel bleu, la pesanteur de la terre et des sens est telle que nous tirons ces êtres célestes dans notre boue :

Dans les airs par des équipes

D'anges enragés en délire

Bavant joyeux

Sement

Parmi les drôles de gras Chérubins.

Menant ce sérieux

Etalon Noir

Sincère à mâchoire serrée

Dans cette matinée

Vers une série de crimes

Voici Lucifer l'imposteur

Le sexe règne en maître dans ce monde coupable, comme dans la vie des beat il conduit à l'obsession mécanique et triviale. Privée de sa dimension transcendantale la sexualité n'est qu'acharnement systématique.

Le sexe est un automate

Qui sonne comme une machine

Dans la serrure obstruée les hommes jeunes vont plus vite que

les hommes vieux

les hommes vieux sont passionnément

A bout de souffle

Les hommes jeunes soufflent à l'intérieur

Les femmes jeunes & les femmes vieilles

Attendent

Il y a eu le son d'une gifle

Quand l'ange est venu à la dérobée

Et l'ange qui avait perdu

Se reposait satisfait.

Ecœuré par ce monde de frénésie bourbeuse, le poète rêve d'un âge d'or ; en fait prend forme dans ses textes la tentation de l'icône, ou bien le désir de ces tableaux de Giotto où les madones se dessinent sur fond doré, dans cet espace du pur esprit. Le désir surgit dès le chorus 17 : Je veux aller dans le Doré/C'est là mon foyer. Et cette envie de pureté va de pair -est-ce une surprise ?- avec la volonté de réintégrer l'univers enfantin et maternel. Kerouac le martèle à plusieurs reprises, comme si ce retour allait lui permettre de rompre avec ce monde de pourriture : au chorus 39, on peut lire :

Quelle affaire !

Oui je rentre à la mai

ai

son

Le chorus 40 complète :

Oui je rentre

à la

maison

aujourd'hui.

 

La ville des villes

San Francisco n'est plus dès lors un lieu unique, la ville devient le lieu de tous les lieux, se superposent les cités qui ont jalonné l'itinéraire spirituel de l'auteur. Sur la ville de la côte ouest vient ainsi se greffer Mexico, et l'on sait que là se joue la pensée mystique de Kerouac, Jérusalem surgit également, et à terme, vient prendre place la ville de l'enfance, celle vers laquelle l'auteur toujours retournera, Lowell. L'amalgame est explicite :

Third Street is like Moody Street

Lowell Massachussets

Là se joue la tentation finale. Rien n'est possible si l'être ne se change, ne se régénère, et la ville devient pour Kerouac le lieu poétique de la résurrection. San Francisco est, on le sait, menacée par the big one, le tremblement de terre le plus puissant. Dans les textes de Kerouac, les êtres titubent sans cesse, comme s'ils pressentaient cette fin du monde prochaine, leur mouvement semble anticiper cette destruction finale. Quand Lowell vient s'incruster sur l'image sur San Francisco, elle draine avec elle une autre version de l'Apocalypse. Dans son roman Doctor Sax, Kerouac présente en effet sa ville natale comme la proie d'une terrible créature nocturne, un vampire y conduit le narrateur vers le diable. Ce dernier libère un terrible serpent rampant sous la cité, et la déstabilisant. La fusion des deux thèmes apocalyptiques se fait dans le chorus 72 :

Et ce que Frisco a en guise

De serpent

Le tremblement noir du monde

Cataracte

Et bombes à Hydrogène

De l'Espoir Perdues dans le bleu

Pacifique

De l'océan vide

La ville que Kerouac a sous les yeux n'est donc plus la ville réelle, elle est investie par les mots de l'auteur, transformée par son langage, envahie par ses images fondatrices. Après la mort la vie peut renaître.

Ville illuminée

Coupé par un langage déconstruit de toute relation logique, Kerouac peut enfin accéder à la révélation, c'est-à-dire qu'il peut désormais accepter une image faite de douceur italienne, de violence passionnelle et de plénitude virginale, une image ressemblant à un tableau de la Renaissance italienne et qui présenterait le portrait d'une Marchesa. La perception enfantine des vierges logées dans leurs niches peut reprendre place, engendrant une relation nouvelle avec le monde. Même précaire, et terriblement éphémère, cette relation rend neuf l'être qui la formule. Ainsi éclate le texte radieux du 79ème chorus :

" Au-delà de cette mer stérile "

Ainsi parle Marchesa

Pleurant la Renaissance

Et toujours la brise

Est délicieuse & douce

Et fraîche comme des seins

Et sauvage comme de beaux yeux sombres.

Repose sur son esprit

Comme si elle n'en avait pas pour longtemps

Et brillante à ce sujet

Tout le temps, comme une étoile

Furtive

Une beauté fière en colère De l'Italie.

Un instant suspendu au-dessus de la ville, Kerouac semble atteindre la plénitude. Le travail d'observation a conduit à une recréation du monde. Les mots rénovés ont fait émerger les mythes de l'enfance. Pour un temps, tout se trouve en harmonie, les images et les émotions du passé, les mots et la vision présente. Un éclat, une illumination constituent ces quelques textes privilégiés de la fin de San Francisco Blues. Le poète est bien passé du statut de voyeur au rôle du voyant :

J'ai vu le Ciel bouger

Dit " voilà la Fin "

Parce que j'étais fatigué

De tout ce présage.

Et chaque fois que vous aurez besoin de moi

Appelez

Je serai de l'autre côté

A attendre devant le hall de la fin.

 

Le blues, la vie, l'intensité

Ce texte est donc bien un texte de la révélation. En quête de son identité, Kerouac se trouve dans l'écriture, par l'écriture. Pour lui la poésie n'est pas simplement un raison de vivre, mais une façon de vivre. Il y a fort à parier que Kerouac n'existe que quand il écrit. La réconciliation ne se fait que lorsque les mots peuvent assurer un contact entre le vu, le vécu, le dit et l'écrit. Sans les mots le monde demeure, pour reprendre l'expression de Pierre Reverdy, affreusement irréel. Avec les mots, dans la palpitation de l'instant d'écriture le soi est perceptible, l'identité peut se bâtir et le contact avec le monde temporairement établi.

Prose/poésie ?

On peut donc se demander quels sont les liens qui se nouent entre cette forme très élaborée que nous avons notée et cette émergence de la révélation. En fait poser cette question revient à poser de nouveau le problème des rapports prose/poésie. Une note du traducteur le signale en quatrième de couverture : "le blues est donc un des apôtres de la révélation musicale et rythmée apportée par Kerouac, abolissant la distinction désormais artificielle entre la poésie et la prose. Pas de prose qui vive sans la pulsation de la poésie. Pas de poésie qui tienne sans passer par l'épreuve de vérité de la prose". Ces termes soulèvent le problème, mais ils le posent en termes généraux, nous préférons pour cette approche l'analyse présentée par Jean-Marie Barnaud et mise en ligne sur le site remue.net. Partant de Y. Bonnefoy, Jean-Marie Barnaud nous interroge :

A quoi donc correspond ce récit en rêve ? A l'idée, donc, que le risque qu'encourt tout récit est qu'il se replie, qu'il se ferme, se fige dans une fiction, et, je dirai, une prose qui représente le monde, mais sous une forme conventionnelle, artificielle, dogmatique, sans faille, sans trous. Sans silence. Ne renvoyant qu'à elle-même, à ses propres codes. Et pourtant, cette langue du récit, cette prose, elle est aussi celle qui véhicule notre culture, nos mythes. Celle de notre commun partage. Le rôle de la poésie est alors de soumettre cette langue-là, langue des concepts, à l'épreuve de " l'ordalie " dit Bonnefoy, d'une parole qui lui interdise de s'enfermer dans une fiction, qui déconstruise ou brise ses sages représentations pour la faire accéder à la fragilité, à la vibration particulières qui peut seule témoigner d'une rencontre, de ce que Bonnefoy nomme la présence.

Il nous semble que le recueil de Kerouac oscille bien entre les deux pôles qui sont évoqués dans ces lignes. Nette est en effet la déstructuration du langage ; le désordre nouveau installé dans la langue supprime tout risque de fermeture et régénère les mots. Il formule d'ailleurs cette nécessité, d'une façon totalement explicite : Il faut que je survole mon langage ..vous entendez le bond qu'il faut accomplir pour échapper à la surveillance qu'exerce sur nous le langage, nous, qui nous croyant parlant , sommes parlés par lui. . Parallèlement s'impose la nécessité de tracer un fil conducteur dans le recueil, une trame de récit, faute de quoi la réappropriation des mythes ne peut s'accomplir. Sans chaos les mots essentiels de sa mythologie demeureront englués dans le sens commun. Mais la nécessité d'un ordre narratif demeure. Il est intéressant de voir que ce tiraillement entre le continu et le discontinu se joue chez lui sur un mode musical.

Nous avons présenté la définition donnée par Kerouac du chorus, il nous faut ajouter que tous ces chorus limités par la taille du carnet sont liés les uns aux autres par un travail d'intense précision. Chaque chorus possède sa cohérence et présente son unité, mais il est toujours un mot essentiel qui prend un relief particulier. Et ce mot va être repris dans le texte suivant, inséré dans un nouveau mouvement qui va l'amplifier. On retrouve bien là une technique propre au jazz injectée dans la littérature ; ce qui est thème secondaire, sujet d'arrière plan devient par la grâce de l'improvisation le thème principal du morceau suivant. Ainsi s'écrit le 5ème chorus :

Ah

les petites filles font

des ombres sur le

trottoir plus courtes

que l'ombre

de la mort

dans cette ville

et le 6ème reprend le terme et le cultive :

Grasses filles

En manteaux rouges

Et chaussures à rabat blanchi

Ainsi se défait et se reconstitue le texte. Il ne s'agit pas là d'un exercice gratuitement littéraire, mais d'une démarche profondément humaine dans un monde vidé de sa substance. San Francisco Blues est une quête désespérée du sens, y compris du sens religieux dans un monde marqué par la béance. Les USA des années soixante ne vivent que la frénésie consommatrice, la fièvre acheteuse, la spiritualité n'est plus que commerce, apparence, bric-à-brac et objets de brocante. Pourtant ce pays demeure fortement marqué par l'impulsion spirituelle qui préside à sa naissance, qui passe par les êtres, les romans, qui souffle y compris dans l'élan de Withman. Le vide y est donc insupportable. L'intérêt manifesté par Kerouac, Gary Snyder et les autres membres de la Beat pour le Bouddhisme est un signe.

La quête spirituelle ne saurait être abandonnée. Mais elle ne peut être menée à l'intérieur des églises, c'est dans la langue que tout se joue, dans le désordre cultivé, qui seul permet la renaissance ; un dernier texte suffit à le souligner :

Et ces adorables petits vers font revivre

la poésie ouverte de l'espoir

dans le vieux poisson long d'Amérique

Et ce doux papillon de nuit a révisé

l'entéléchie

dans ma finaléchie

dans le vieux coup de pardouze

où Croo-ba

a incorporé

garçons aux filles

Il était perdu dans le placard

Le roi mangeait de la sauge émincée

Jean-Baptiste n'avait pas de tête

Jésus avait des clous plantés dans la peau

J'ai le Néon cloué à moi

J'aimerais être mort

Ou Roi du pays de Ronald Colman,

ou Parent de Sariputra

Shakespeare pour commencer.

 

© Yves Ughes. A Grasse, le 4 janvier 2002

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