Ecritures d'ailleurs
Michel Leiris
Michel Leiris et l'autobiographie
par David Epée
EXPLICATION D’UN PASSAGE DE “ DE LA LITTERATURE CONSIDEREE COMME TAUROMACHIE ”
Ce texte est extrait de la préface de l’Age d’homme, intitulée “ De la littérature comme tauromachie ”, que Leiris a ajoutée à son livre pour l’édition de 1946. Le passage que nous étudions figurait déjà cependant dans l’édition originale, à titre de “ prière d’insérer ”, comme le dit Leiris lui-même par la suite. Il reprendra, en 1946, cette première préface embryonnaire en vue de préciser les enjeux de son texte et de les éclairer du jour nouveau que lui a donné le second conflit mondial et ses ravages.
Dans les deux paragraphes qui précèdent et qui constituent le début de ce texte, Leiris met en question le “ lien qui, théoriquement devrait unir à la majorité légale une maturité effective ”, soulignant de la sorte le fossé qui sépare sa génération de la précédente qui a vécu de plein fouet la tragédie de la Première Guerre Mondiale, que la génération de Leiris n’a vécu que comme de “ longues vacances ”. Ainsi, un des enjeux de cette préface, entre d’autres bien nombreux, est de montrer le manque de certitudes de cette “ génération perdue ”, qui n’aura connu dans sa majorité qu’une “ drôle de guerre ” , comme le rappellera la suite du texte, et subi la catastrophe de la Seconde Guerre Mondiale avec un sentiment d’impuissance peut-être ; pour ces raisons sans doute, on décèle chez notre auteur une sorte de scrupule à livrer de nouveau des considérations subjectives au lendemain du désastre collectif ; il écrit plus loin, vers la fin de ce texte : “ Je suis bien loin, ici, d’événements tout à fait actuels et tout à fait consternants tels que la destruction d’une grande partie du Havre… ”. tours in st petersburg
Il n’est pas sans intérêt que ce livre soit présenté presque sous la forme d’ excuses ; cela montre, du moins, un aspect important de la personnalité de Leiris qui est sa sensibilité aux problèmes de son temps : il le prouvera par un certain type d’engagement politique, qui s’accentuera nettement après la guerre et qui le portera, dans son œuvre anthropologique (cf. Afrique Fantôme), à remettre en question les conceptions européocentristes, qui souvent permirent de justifier le colonialisme français. Sur un plan psychologique, le début de préface est en outre révélateur d’une sorte de tendance à la culpabilité, d’une réticence à se livrer sans frein à des tendances narcissiques qui sont envisagées dans la suite du passage considéré.
STRUCTURE DU TEXTE :
Le premier paragraphe vient confirmer le dessein premier de l’œuvre : une “ liquidation ” des affects dont l’œuvre littéraire est un des principaux instruments.
Le second paragraphe montre comment Leiris, en dépit de la prolifération des écrits autobiographiques, vient s’inscrire dans la problématique propre à ce genre : la recherche de la sincérité.
Le troisième paragraphe, de loin le plus riche d’enseignements, affirme la nécessité, pour que l’autobiographie remplisse une fonction “ utile ” à la fois pour l’auteur et pour son lectorat, d’une mise en danger du locuteur.
PROBLEMATIQUE :
Nous verrons comment cette préface –qui est en quelque sorte une postface, puisque rédigée postérieurement- permet à Leiris, tout en réaffirmant la validité de son œuvre, de la réorienter en fonction de son développement psychologique propre et surtout d’un contexte historique et littéraire nouveau qui, une fois les ravages de la guerre terminés, s’accorderait mal avec une exhibition gratuite de soi-même.
I) L’inscription de l’ “ Age d’homme ” dans la tradition autobiographique
Le premier paragraphe illustre dans un premier temps une forme de réticence à l’égard de l’œuvre déjà écrite, par l’introduction d’une proposition subordonnée concessive : “ Pour légèrement fondé que lui semble, aujourd’hui, le titre de son livre (L’Age d’homme), l’auteur a jugé bon de le maintenir ”. Un tel propos dénote, certes, une réticence rétrospective, une sorte de flottement dans la perception actuelle (cf. déictique “ aujourd’hui ”) d’un projet aux vastes prétentions. Le titre pourrait en effet sembler clôturé et dénoter une perception quelque peu hautaine de soi : “ Me voilà, tel que vous me voyez, arrivé à l’âge d’homme ” ; or Leiris ne se conçoit pas, à ce moment, il va de soi, comme un homme achevé, et il affirme, par ce simple retour sur le texte, le caractère de “ recherche ” que revêt son œuvre, mettant, de ce fait, celle-ci, plus ou moins implicitement, sous le signe de cette démarche “ enquérante ” qu’ont adoptée Montaigne ou Proust. L’homme qu’est Leiris n’est pas achevé, puisqu'il éprouve le besoin de se connaître et, à cet égard, l’œuvre, même si son “ ultime propos ” est d’aider à acquérir une meilleure compréhension de soi, ne lui renvoie qu’un reflet passager.
Cependant ce titre : L’Age d’homme, est maintenu, de même que l’œuvre est elle-même rééditée. Aussi, il convient de mettre en évidence que ce “ titre bilan ” ne marque de façon franche ni la projection, ni la rétrospection (comme Souvenirs pieux de M. Yourcenar, ou comme les Confessions), mais une sorte d’état stable, qui entre en contradiction avec la démarche “ fragmentaire ” du livre. Cette fragmentation se retrouve dans notre passage par les multiples incises : les deux points, les tirets, la longue parenthèse et l’enchâssement des propositions (cf. infra : étude grammaticale sur les propositions relatives) qui viennent se superposer dans une sorte de structure baroque, comme l’illustre la longue phrase hypotactique du troisième paragraphe ; dans le même temps, l’énumération qui débute le second paragraphe, de même que le connecteur logique “ donc ” montre une volonté de maîtrise stylistique dont Leiris affirmera dans la suite de son œuvre ne vouloir se départir.
Le livre de Leiris est ainsi placé sous le signe d’une “ enargeia ” (“ dunamis ” en grec), d’une dynamique rhétorique, puisqu’elle est “ recherche d’une plénitude vitale ” par la magie du style, entre autres moyens. De la sorte, cette entreprise littéraire sort du moule figé de la littérature “ dite de confession ” pour se développer selon un double mouvement, l’un de poussée et d’affirmation, l’autre de retour sur soi.
Leiris semble ainsi concilier la littérature autobiographique dans ses présupposés traditionnels (il paraît en effet s’inscrire dans le sillage de Rousseau en évoquant la notion de “ sincérité ”, omniprésente dans le “ Préambule ” des Confessions), et un autre type de littérature autobiographique plus “ affirmatrice ” (la notion de “ plénitude vitale ” peut évoquer les tentatives littéraires de Nietzsche dans Ecce Homo ou celle de Montaigne dans les Essais).
La démarche de Leiris est donc tout à fait singulière, car elle ne se délie pas entièrement d’une perspective judéo-chrétienne qui est à l’origine de la littérature de “ confession ” (qui suppose la présence d’une culpabilité fondatrice et la nécessité d’une “ expiation ” par la parole ; Leiris évoque sa “ mauvaise conscience ” dans notre passage), et elle se réclame, dans le même temps, d’une tradition de l’autobiographie qui, de Montaigne à Nietzsche, fait plus ou moins fi des scrupules moraux, en vue sinon d’exalter le moi, du moins de le façonner selon un modèle idéal lié à la tradition gréco-latine, et en particulier au stoïcisme. L’œuvre de Leiris est en effet liée par de nombreux motifs à l’antiquité gréco-latine et semble fortement attachée à une imagerie stoïcienne en valorisant des héroïnes qui symbolisent un idéal de sacrifice (on peut évoquer un passage du livre, pour illustrer ce rapport particulier à la douleur et cet idéal de patientia, au moment où Leiris, encore enfant, se montre très fier de ne pas avoir pleuré sous les yeux de sa mère, au cours d’une visite chez le médecin).
La notion aristotélicienne de catharsis mise en avant dans ce passage semble bien concilier les deux approches à la fois psychologique et stylistiques que nous venons de mettre en évidence (repliement/expansion ; classicisme formel/baroque, pour résumer simplement) puisqu’en exaltant les vertus nobles de l’homme par le spectacle paroxystique de la tragédie, de la terreur et de la pitié qui l’accompagnent, elle l’amène à un apaisement en le purifiant de ses passions tristes.
II) De la nécessité de se mettre en danger par l’écriture
Le second paragraphe de l’extrait proposé met en valeur la notion de “ création ” objective opposée à la notion d’ “ expression ” (on retrouve là une forme d’opposition entre les “ res ” et les “ uerba ” mise en avant par le grand précurseur du genre autobiographique qu’est S. Augustin). En dévalorisant les complaisances de la majeure partie des textes autobiographiques, dont la valeur subjective lui semble outrée, notre auteur affirme que l’œuvre doit compter davantage que l’homme et le processus créateur davantage que les affres psychologiques du locuteur. Ainsi, il semble que l’autobiographie ait pour Leiris une portée “ empirique ”, une visée “ objective ” et qu’elle doive mettre au second plan les aspects subjectifs qui doivent apparaître comme de simples motifs, à la fois récurrents (cf. aspect cyclique de l’œuvre autobiographique de Leiris, maintes fois souligné) et contingents, comme des sortes de pièces rapportées qui serviront à tisser une œuvre prismatique.
La littérature, le langage écrit qui se met en place particulièrement dans les écrits de “ confessions ” semble avoir pour but de maîtriser l’émotion ; comme la psychanalyse, l’activité littéraire est un “ instrument ” permettant de se débarrasser des éléments qui perturbent la subjectivité. L’emploi des nombreux verbes ou adverbes modalisateurs attestent cette volonté de garder une prise rationnelle sur la réalité : “ jugé bon ”, “ estimant ”, “ semble ”, “ tout compte fait ”. La littérature ne semble donc pas, selon Leiris, devoir être un but en soi, mais un instrument qui permet d’acquérir une paix de l’âme après “ liquidation ” des affects, une forme d’ataraxie. Leiris se refuse de la sorte à se contenter des “ vaines grâces de ballerines ”, qu’offre l’ornementation et le clinquant de la prose (sans qu’il répudie pour autant la visée esthétique que doit avoir l’autobiographie). On notera au passage la dévalorisation qu’il introduit de l’univers féminin, en parlant des déambulations des ballerines, si prisées par Degas comme le modèle d’une sensualité et d’une grâce propre à la femme : Leiris n’est pas sans se défier de l’univers féminin, qui lui apparaît par instants menaçant (cette menace étant un des motifs psychologique structurants du texte, symbolisée qu’elle est par la figure de Judith et Lucrèce).
On notera en outre à travers cet extrait que Leiris s’inscrit de toute évidence dans une perspective matérialiste (comme Ponge, son contemporain), en refusant à l’écriture toute valeur sacrale pour la soumettre à la réalité : “ menace matérielle ”, “ réalité humaine ”. Leiris en vient donc naturellement à aborder, de façon certes plus détournée que Sartre, un problème clef de la littérature de l’Entre-deux-guerres, qui reviendra avec d’autant plus d’acuité après 1945, problème indubitablement suscité par le caractère à ses yeux trop complaisant et formaliste de ses écrits antérieurs qui, on l’a vu, contribuaient à lui donner “ mauvaise conscience ” et nuisaient à sa volonté d’écrire : le problème de l’engagement. Leiris s'inscrit certes dans la perspective rousseauiste qui lui semble incontournable : il devra “ confesser publiquement certaines des déficiences et des lâcheté qui lui font le plus honte ”, mais il ne se contentera pas de rechercher la justification aux yeux d’autrui, il devra aussi arriver à se mettre en danger. La visée apologétique n’est donc pas celle de l’auteur ; son but est, en quelque sorte, plus “ ascétique ”. Par rapport à Rousseau, Leiris insiste davantage sur la notion de gratuité de l'écriture (aspect esthétique : “ vaines grâces de ballerine ”), qu’il condamne fermement, alors qu’on se rappelle que Rousseau ne s’interdit pas d’user dans son autobiographie de “ quelque ornement indifférent ” (cf. “ Préambule ” des Confessions). Cette condamnation portée par Leiris permet de réinscrire l’Age d’homme dans une visée sans doute plus large, puisque dans la suite donnée à la préface, Leiris affirmera sans détours que cette œuvre devra, pour garder sa validité, affirmer sa “ valeur humaine ”. La mise à nu des mécanismes les plus secrets et de l’intimité “ d’ordre sentimental ou sexuel ” n’aura-t-elle pas valeur d’exemple en dévoilant ces “ déficiences ” qui sont le propre de notre nature et que nous ne pouvons congédier gratuitement sans nous amputer d’une part de nous-même, ce qui ne saurait se concilier avec la forme d’ “ humanisme existentiel ” proposé par Leiris.
CONCLUSION
A la suite de ce passage, Leiris montrera de façon encore plus nette que le style peut devenir plus intense s'il met en jeu la personne même, par la notion d'émerveillement et de vague terreur tragique qui est suscitée, la littérature biographique devant devenir l'art de celui qui risque sa peau. Leiris veut faire de l’écriture un exercice dangereux, comportant pour celui qui le pratique un risque, non certes physique, mais moral : l’Age d’homme sera donc une “ confession dont la publication me serait périlleuse dans la mesure où elle serait pour moi compromettante et susceptible de rendre lus difficile, en la faisant plus claire, ma vie privée ”. Leiris veut prendre des risques non seulement par rapport à lui-même mais par rapport aux autres, son objectif en tant que scripteur sera de : “ dissiper toute vue erronée de [lui]. ”
Les moyens de la catharsis passeront par deux modes contradictoires ; d’un côté, l’exaltation de soi par l’intermédiaire de la jouissance esthétique qu’offre le mythe ; de l’autre côté le maintien de la nécessité de clarté pour autrui. Leiris renoue ainsi dans l’Age d’homme, davantage que dans la Règle du Jeu dont le dessein sera plus complexe et la mise en forme plus “ baroque ”, avec une forme de classicisme pour lequel il ne cache pas son goût prononcé ; tout en apportant “ soin rigoureux à l’écriture ”, il structure son œuvre autour de mythes antiques permettant de donner une tonalité tragique à certains épisodes de son existence par un agencement savant, voire vertigineux.
La question qui va se poser de façon ultime est la suivante : peut-on se percevoir soi-même sans l’intermédiaire du mythe ? Une telle question rejoint la problématique sartrienne (mauvaise foi/bonne foi). Le mythe donne de la grandeur au moi, à l’œuvre, mais il est aussi révélateur d’une faiblesse ontologique : on ne peut se fonder sur rien que de contingent pour se comprendre (“ l’existence précède l’essence) ; on ne peut que partir de mythes déjà constitués que l'on s'approprie : cette mythologie personnelle qu’on se forge soi-même et de laquelle, comme le montre Sartre dans les Mots, on reste prisonnier. L’objet de l’autobiographie ne serait-il pas alors, selon Leiris, de s’en délivrer ?
copyright David Epée