Un regard sur Leopardi
par Jean-Paul Charlut
Joie barbare
Le sourire de Leopardi" Ce m'est assez d'être là couché dans l'herbe,
Immobile et de contempler nonchalant,
Les eaux, la terre et le ciel, en souriant "
Giacomo Leopardi (Aspasie)Avancer dans la connaissance de Leopardi m'effraie. Plus que de tout autre poète - Hugo et Dante compris - j'ai appris des moments essentiels de ma vie propre, à la lecture du noir seigneur de Recanati. Lui seul va au fond des choses, de la nuit, du désespoir et inexplicablement ressort de l'abîme une fleur à la main. Fleur rabougrie du désert, fleur fanée et sans couleurs sans doute oui mais regardez d'où il revient ! La voilà cette fleur d'un Empire perdu volée au Vésuve :
Ô genêt parfumé ( )
Au ciel tu adresses une senteur très douce,
Qui apaise ce désert. (Le genêt, in " Canti ")Pessimiste dit-on de Leopardi avec une unanimité qui ne peut qu'être suspecte. C'est qu'il reporte toujours la satisfaction, la jouissance : il la maintient devant lui comme but suprême : " le plaisir est toujours futur " nous lance-t-il sans ambages. Le désir seul importe. L'humeur d'ailleurs n'est pas si noire qu'il y paraît : " Ma philosophie, non seulement ne conduit pas à la misanthropie, comme il peut sembler à ceux qui la considèrent superficiellement, et comme beaucoup le lui reprochent, mais de par sa nature, elle exclut la misanthropie, ; de par sa nature, elle tend à guérir, à dissiper cette mauvaise humeur "
Au-delà (ou en deça ?) de toutes les interprétations et singulièrement de la psychanalytique (follement arrogante à son encontre), Giacomo ridiculise les " psy " d'hier et de demain : " J'ignore si mes sentiments naissent de ma maladie ; ce que je sais, c'est que, malade ou en bonne santé, je foule aux pieds la lâcheté des hommes, refuse toute consolation et toute tromperie puérile, et j'ai le courage de supporter la privation de tout espoir, de regarder avec intrépidité le désert de la vie, de ne rien me dissimuler de l'infélicité de l'homme, et d'accepter toutes les conséquences d'une philosophie douloureuse mais vraie. "
Ce frère noir de Rimbaud, de Sade, d'Artaud ou d'Hölderlin - bien plus que de Vigny toujours cité - a sans doute été " heureux. " Et c'est précisément ce qui nous bouleverse chez lui ; ces éclats fous de bonheur même minimes, même pauvres même s'éteignant sans cesse. Leopardi nous a laissé une voix de révolte et qui projette loin son défi de vivre autre, ailleurs, dans un autre temps ! La poésie quoi, la poésie !
Ce soi-disant privé d'amour parle de l'amour comme personne dans ses poèmes et dans son Zibaldone. Son inclination pour les toute jeunes filles nous vaut des passages admirables : " une jeune fille de seize ou dix-huit ans a vraiment dans son visage, dans ses gestes, ses mots, ses attitudes je ne sais quoi de divin que rien ne peut égaler.( ) et je ne connais rien qui élève plus notre âme, qui nous transporte dans un autre monde, qui nous donne une idée des anges, du paradis, de la divinité et du bonheur que cette contemplation. " Un demi-siècle avant Rimbaud, Giacomo le petit poitrinaire bossu du fond des Marches dresse son autel de dévotion :" Au jour calme, au silence des étoiles ( )
A ma pensée ( )
A la très haute image ( )
Aux amants généreux " (Aspasie)On verra là tout ce qu'on voudra sauf une coïncidence. A la date du 1er octobre 1820, Giacomo note dans son Zibaldone : " Une maison suspendue dans les airs, accrochée par des cordes à une étoile. " Faut-il rappeler que le poète de Charleville lançait dans ses Illuminations : " J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse. "
Par une alchimie personnelle et proprement romantique, il transmue la vie courante en joie et s'en explique : " le monde et ses objets en fait sont doubles. Lorsque ses yeux (ceux de l'homme sensible) voient une tour, un paysage, lorsque ses oreilles entendent le son d'une cloche, il verra en même temps en imagination une autre tour, un autre paysage, il entendra un autre son. C'est dans cette seconde catégorie d'objets que réside toute la beauté "
La leçon de Rousseau a frappé au cur.
Si le plaisir est devant nous, la poésie est un futur du passé ; elle puise sa force dans le souvenir : " la réminiscence est la composante essentielle et fondamentale du sentiment poétique " Alors je lis précisément dans les " ricordanze " :" Dans ces salles antiques,
A la clarté des neiges, et quand le vent
Sifflait autour de ces vastes fenêtres,
Résonnèrent mes joies " (Les souvenirs)
Et puis, il y a la parole se faisant, l'écriture qui n'est pas qu'ascèse : " le bonheur que j'éprouve en écrivant ( ) que j'aimerais prolonger toute ma vie. " (Zibaldone, 30 novembre 1828).Le mot de la fin, il nous plaît de le laisser à des témoins de sa vie, à Ranieri le Napolitain qui voyait sur le visage du poète " un sourire ineffable et presque céleste ", à Francesco De Sanctis découvrant à Naples deux ans avant sa mort un Giacomo précocement usé : " Dans ce visage émacié et sans expression, toute la vie s'était concentrée dans la douceur du sourire. " à Teresa Lucignani se remémorant 70 ans plus tard à l'hospice le temps passé avec le poète à Pise (elle avait 16 ans ) : " Quand il rentrait, Giacomo sonnait la cloche d'une façon spéciale ; je le reconnaissais ; Giacomo s'en amusait ; je me montrais et lui ( ) si vous aviez vu comme il riait ! "
Le témoignage de la dédicataire d'Un amour couleur de thé dans une maison cossue et sombre de Carcassonne les premiers jours de l'automne 1984 avait étrangement les mêmes accents à propos de Joë Bousquet, ce grand vaisseau martyrisé de la parole et de la vieCarcassonne, novembre 1999
Margelles
Recanati royaume d'enfance révéré et profondément haï. Aujourd'hui règne un grand silence sur la petite ville et autour du palais devenu musée. Une lumière dorée - celle même dont parle le poète dans A Sylvia - nimbe l'endroit. L'infinie douceur des Ricordanze a prévalu et témoigne d'une félicité dont notre époque est dépourvue
Pourtant, le présent de ce début de XIXème siècle n'avait rien d'une sinécure pour le révolté (contre les habitants d'ailleurs plus que contre sa petit patrie) : " Quant à Recanati, je vous réponds - écrit-il à Adélaïde Maestri - que j'en partirai, que je m'en échapperai, que je fuirai dès que je pourrai, mais quand le pourrai-je ? ( ) En attendant, soyez assurée que mon intention n'est pas de rester ici où je ne vois personne d'autre que les miens, et où je mourrais de rage, d'ennui et de mélancolie si l'on mourrait de ces maux-là . "
Rimbaud se consuma un demi-siècle après lui dans sa Charlestown maudite avec des aspirations semblables : " Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille. Que voulez-vous, je m'entête affreusement à adorer la liberté libre, et un tas de choses que " ça fait pitié " n'est-ce pas ? "Prémisses
Je sens bien qu'il va me falloir m'enfermer pour un temps avec le fantôme de Leopardi et me prendre à ses pièges, à l'immense orgie de mots du Zibaldone et aux Canti .
J'ai aimé Leopardi avant même de le connaître vraiment : c'est à travers l'anthologie de la poésie italienne de Seghers et du Livre d'Or du Romantisme ( éd. Marabout) que j'ai découvert le poète de Recanati. La " relance ", ce fut un poème de Daniel Biga dans une anthologie. Ensuite, il m'a fallu l'attendre, attendre du moins qu'on daigne le traduire pour de bon dans notre langue. Les Chants sont venus à moi les premiers, puis les Pensées et Les Petites uvres morales. Le Zibaldone est arrivé en dernier dans sa masse.
J'en suis pour toujours éclaboussé d'une lumière noire. Le noyau même du génie.Leopardi - Hölderlin, un pont fraternel
Etablir pour un bref instant de magie un parallèle - un pont fraternel - entre les deux plus grands poètes du début du XIXème siècle, Hölderlin et Leopardi. Fascinant miroir entre le muselé fou enfermé dans sa tour et regardant les eaux pâles du Neckar et le petit poitrinaire bossu de Recanati quêtant la mer à l'horizon de ses collines des Marches
" Peut-être, si j'avais des ailes
Pour voler sur les nues
Et visiter les astres "
(Leopardi, Chant nocturne d'un berger errant d'Asie)" Voudrais-je être une comète ?
Je le crois. Parce qu'elles ont
La rapidité de l'oiseau ; "
(Hölderlin, En Bleu adorable)
" Ami des âpres lieux déshérités "
(Leopardi, Le Genêt)" Cela fleurit en pauvre lieu "
(Hölderlin, Lorsque ceux du ciel)
" La vie dépourvue de passions et de nobles erreurs est une nuit d'hiver sans étoiles. "
(Leopardi, Aspasie)" Celui qui agit de toute son âme ne peut s'égarer. "
(Hölderlin, Hypérion)L'élévation de l'âme, l'appel du désert (sa rugosité),la passion et l'imagination comme points de convergence entre ces deux romantiques " distants " : nous pourrions ajouter la croyance commune très ancrée en un Age d'Or (l'Antiquité).
Leopardi meurt à Naples d'une indigestion de sorbet au citron le 14 juin 1837, Hölderlin décède à Tübingen le 7 juin 1843 après avoir joué de l'épinetteAnnexe bibliographique commentée
Je tiens le Zibaldone di Pensieri pour la plus formidable banque de données de toute la littérature occidentale. Le système de " renvois " et d'indexation dans cet énorme ensemble de 4526 pages ( !), se signale encore par une visée unique. Ce chaos écrit comme l'appelle le chanoine Vogel fait coexister une uvre encyclopédique et un déluge fragmentaire, un journal autobiographique et une somme philosophique mariant éthique, linguistique et métaphysique.
Malgré les louables efforts des éditions Allia , il n'existe aucune traduction intégrale du Zibaldone dans notre langue. Toutefois, cinq parutions récentes sous des formes thématiques pour quatre d'entre elles, anthologique pour la dernière, permettent d'approcher - et même un peu plus - ce monument de la littérature et de la pensée :Le Massacre des illusions (Allia)
La Théorie du plaisir (Allia)
Théorie des arts et des lettres (Allia)
Mémoires de ma vie (Corti)
Tout est rien (Allia)Les Canti à l'opposé qui constituent la totalité de l'uvre proprement poétique de Leopardi rassemblent - fragments compris - 41 textes (éditions Garzanti Milan). Presque tout dans ce mince recueil est admirable : des poèmes comme Aspasie, A Sylvia, les Souvenirs, le Genêt, l'Infini, Chant nocturne d'un berger errant d'Asie (" un des plus beaux poèmes jamais conçus " dit Bonnefoy) le Coucher de la lune, sont autant de chefs d'uvre absolus sans équivalents dans d'autres littératures. En langue française, on trouve " Les Chants " chez plusieurs éditeurs parmi lesquels :
Canti (traducteurs multiples) NFR Collection Poésie / Gallimard
Les Chants (traduction de Michel Orcel ) L'Age d'Homme.Autres uvres traduites en Français :
Pensées
Petites uvres morales
Discours sur l'état actuel des murs des Italiens
Journal du premier amour
Lettre inédite à Charlotte Bonaparte
Discours d'un Italien sur la poésie romantique
Palinodie
Dialogue entre un honnête homme et le monde
Discours sur la BatrachomyomachieTous ces ouvrages d'intérêt variable (les uvres morales sont indispensables) ont été publiés par les éditions Allia.
Les études leopardiennes n'abondent guère en français et sont souvent décevantes. On retiendra (outre l'essai de Sainte-Beuve qui n'est pas jeune mais a le mérite d'être le premier ) le Leopardi de Paul Hazard, la passionnante thèse de Norbert Jonard (Les Belles Lettres) ainsi que les essais de S.Solmi (Allia), A.Savinio (Allia) G.Ungaretti (Fata Morgana), Yves Bonnefoy (Traduire Leopardi), Luzi (" Le présent de Leopardi " Verdier) et le numéro de janvier -février 1990 de la revue Critique avec notamment un article de G.Genot sur le Zibaldone " l'Ecriture labyrinthe ".
© Jean-Paul Charlut