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Poétique du merveilleux
Poétique du merveilleux
Depuis des temps immémoriaux - dont les murs de Lascaux conservent un précieux témoignage - l'homme a cherché à représenter le monde et se représenter dans le monde. Pour cela, il a inventé le langage, avec le souci d'imiter la nature, affirmant ainsi son appartenance à ce Tout universel et harmonieux hors duquel il n'est d'acte de création possible. En imitant la nature l'homme prend la mesure de lui-même tout en se donnant le moyen de dépasser cette mesure. Pour imiter, il faut en effet connaître les lois fondamentales qui régissent l'univers, les maîtriser, les faire siennes pour tenter de devenir, dans sa propre création, l'égal du Créateur. Vieux rêve humain à la recherche de la perfection dont nous savons qu'elle n'est jamais atteinte parce qu'inaccessible. Cette idée de la représentation, les bâtisseurs de cathédrales l'ont profondément explorée. Leurs uvres constituent l'une des expériences les plus abouties dans ce domaine.
Si imiter la nature demeure l'une des préoccupations majeures de l'homme de langage (qu'il soit architecte, enlumineur, peintre, imagier ou poète), son obsession de donner à voir ne cesse cependant de se conjuguer, dans le temps, avec une autre obsession : donner à percevoir, à comprendre. Pour représenter le monde, il faut déjà l'avoir un peu pensé. Il s'agit moins, dès lors, de représenter la nature exactement que de la pénétrer dans ses mystères, de l'outrepasser dans l'outre-voir : le langage va ainsi devenir le lieu privilégié de ce passage, de cette transcendance, la clé qui ouvre les portes de l'outre-monde, celui que l'on ne voit pas mais que l'on peut seulement pressentir.
Toute représentation demeure par définition incomplète, imparfaite parce que jamais totalement réalisée. Le langage porte en lui sa propre limite qui est la limite de celui qui l'a conçu. L'homme en a bien eu conscience qui a accouché d'une forme de langage particulière destinée à surmonter cette difficulté : le langage symbolique qui lui offre un mode de représentation ouvert, en mouvement : un langage producteur de sens dans l'ordre du dépassement de soi. Mircéa Eliade dit : "La pensée symbolique est consubstantielle à l'être humain : elle précède le langage et la raison discursive. Le symbole révèle certains aspects de la réalité - les plus profonds - qui défient tout autre moyen de connaissance. ( ) Les images, les symboles, les mythes ( ) remplissent une fonction : mettre à nu les secrètes modalités de l'être" pour "aider l'homme à se délivrer, parfaire son initiation". Le langage symbolique est une voie de méditation, il ouvre pour qui en cherche la clé, un passage entre le visible et l'invisible. L'image symbolique donne moins à voir qu'à penser. Elle apprend que derrière l'objet se cache la signification de l'objet.
Ce problème de représentation d'un monde invisible n'a cessé de se poser en littérature. Il est au centre de deux textes fondamentaux : la Poétique d'Aristote qui fixe les règles de l'imitation de la nature (la mimesis) comme clé de sa compréhension et Ion de Platon qui assimile la poésie - cet art de faire, poietike en grec - à une sorte de possession, d'inspiration divine dans laquelle le poète est vu comme l'intermédiaire entre le dieu et les hommes.
Dans la littérature populaire (contes, légendes, fabliaux), la représentation du monde s'exprime à travers des mythes. Cette littérature est peuplée d'images qui font appel au merveilleux pour éveiller les sens à l'intelligence du monde. Les images véhiculent des messages. Elles fonctionnent comme des symboles.
S'il est un fait acquis que le langage symbolique atteint son apogée dans l'image dessinée, sculptée ou gravée telle que nous les restituent les enluminures des manuscrits, les traités d'alchimie ou les tympans de nos églises, sa présence dans la littérature n'est pas moins significative du rôle qu'il entend jouer dans l'exploration des mondes secrets où se dissimule la réalité profonde de l'être. De ce point de vue, la littérature médiévale est sans doute l'une des plus riches en symbolisme. Plus près de nous, certains mouvements ont réaffirmé avec force la fonction poétique du langage : le romantisme d'abord, le symbolisme avec Stéphane Mallarmé dont Baudelaire peut être considéré comme le précurseur, et enfin le surréalisme qui, autour d'André Breton et sous l'influence de la psychanalyse, ouvre le langage poétique à une infinité de champs toujours à explorer en posant l'idée de son propre dépassement (par l'écriture automatique) pour atteindre à la source même de l'être (le subconscient libéré).
Depuis Hésiode, les grandes cosmogonies élaborées par l'esprit humain l'ont été sous la forme de poèmes. Dès l'origine, la poésie s'est appropriée la fonction transcendantale du langage, ce lien entre le Créateur et ses créatures, et les hommes - ainsi que le montre Platon dans Ion - y ont vu très tôt le moyen d'accéder à l'inconnaissable. Si le Verbe est créateur, sa plus haute représentation se situe dans le langage poétique même.
Les récits des origines du monde, à travers les mythes, les contes, les légendes, sont tous nourris à la source du merveilleux, font appel à des myriades d'images fantastiques (dans le sens où elles sont extra-naturelles).
Le merveilleux. Le mot ancien qui se rapproche le plus du moderne merveilleux tel que nous l'entendons est issu du latin mirabilis qui désigne un univers d'objets, une collection. Dans les langues savantes, on rencontre le pluriel mirabilia dont la racine, mir, implique quelque chose de visuel.
Au départ est le regard. Et nous savons qu'il est au moins deux manières de poser un regard sur le monde : un regard qui s'arrête à l'apparence des choses permet d'en saisir le sens premier. Ce regard saisit des contours et définit une matérialité de l'objet ainsi considéré. Puis il existe un regard plus pénétrant que nous dirons transcendant puisqu'il traverse la matérialité de l'objet pour atteindre sa fluidité. C'est le propre du regard poétique qui va au-delà de l'objet.
Il est intéressant de noter que le mot merveille est présent dans la plupart des langues romanes ainsi que dans l'anglo-saxon. Le merveilleux appartient aux couches anciennes des civilisations : l'Occident chrétien ne le crée pas mais en hérite. D'ailleurs, observe Jacques Le Goff dans son livre La civilisation de l'Occident Médiéval, le Christianisme a peu créé dans le domaine du merveilleux. Le merveilleux chrétien se forme sous la pression d'un merveilleux antérieur en face duquel le christianisme devait bien prendre position. Le propre du christianisme n'est pas le merveilleux mais le surnaturel, c'est-à-dire le miraculeux.
Le merveilleux est un élément important de la culture orale dont les racines pré-chrétiennes se retrouveront dans la littérature médiévale et en particulier dans les romans courtois où "le merveilleux est profondément intégré à la quête de l'identité individuelle et collective du chevalier idéalisé" (J. Le Goff). Les épreuves du chevalier passent par des merveilles, soit des merveilles qui aident (l'épée), soit des merveilles qu'il faut combattre (les monstres).
Le merveilleux contre nature. Dès l'origine, le merveilleux a pour fonction de faire contrepoids à la banalité. Il propose un univers à l'envers : abondance alimentaire en temps de disette et de famine, liberté sexuelle en des temps où la morale est stricte, oisiveté dans un monde où le travail asservit les couches les plus populaires de l'organisation sociale.
Le thème du pays de Cocagne, très présent dans la littérature du XIIIème siècle, met en scène l'idée d'un paradis terrestre, d'un âge d'or qui ne se situe pas dans le futur (contrairement au paradis chrétien) mais dans le passé. Nous sommes là en présence d'un univers à rebours qui induit un retour aux origines. Le merveilleux deviendra, au Moyen Age, une forme de résistance à l'idéologie officielle du christianisme. Il y a en effet dans le merveilleux un refus de l'humanisme fondé sur l'homme fait à l'image de Dieu. L'irruption du merveilleux dans la réalité quotidienne agit contre la nature en ce qu'elle est limitée dans l'ordre de la création et donc, par définition, indépassable. C'est bien que le langage du merveilleux, plus qu'un dépassement de la réalité même, est une clé qui, en permettant de se dégager du visible, ouvre les portes du monde caché.
Dans le merveilleux, la nature est ainsi déformée : sur sa route, le chevalier en quête du Graal rencontre des dragons, des monstres, des bêtes aux dimensions gigantesques (surnaturelles). La géographie des lieux est elle aussi d'une autre nature : montagnes magiques, gouffres insondables, mers qui s'ouvrent etc etc Le lecteur ou l'auditeur est transporté dans un autre monde, désorienté par rapport à ses repères traditionnels. Il se trouve ni plus ni moins arraché à sa réalité précaire. Atteignant ainsi une autre dimension du réel, il entrevoit sa propre limite, sa propre finitude et son rapport au monde s'en trouve profondément bouleversé.
Le langage symbolique - même s'il faut, pour être juste, le distinguer du merveilleux en cela qu'il détient son propre mode de fonctionnement - n'agit pas autrement sur les consciences. Le symbole exige une conscience dépouillée de ses préjugés, capable de se détacher du visible pour s'ouvrir, en partant de lui, à d'autres modes de perception. Et si le merveilleux met l'homme en relation avec une dimension jusque là ignorée de lui-même, le symbole lui offre tout autant la possibilité d'atteindre un sens que, sans lui, il n'aurait sans doute jamais eu l'audace de soupçonner.
Du merveilleux au symbolisme. Le merveilleux est peuplé de symboles, images agissantes. Marie-Madeleine Davy (dans son livre Initiation à la symbolique romane), explique : "La fonction du symbole est d'éveiller l'homme et de le ramener à son principe originel, c'est-à-dire au plan du sacré dans lequel tout est ordre, mesure, proportion. Ainsi le symbole permet à l'homme d'atteindre un niveau inaccessible à la raison. Il offre un double enseignement, celui de rappeler le sens d'une réalité et d'indiquer une voie pour y parvenir". Elle poursuit : "Le symbole indique à la fois le sens d'une réalité et le signe d'une présence. A condition d'être déchiffré, il peut introduire au sein de cette réalité et devenir pont entre le haut et le bas. ( ). Il faut se tenir au-delà du monde pour comprendre la signification du monde".
En substituant à la réalité matérielle une réalité nouvelle et différente qui fait irruption en elle pour la désorienter (la déshumaniser en quelque sorte), le merveilleux ne propose pas d'autre alternative. Car l'inexprimable se heurte aux mots : "Tant que l'homme fait usage de mots, il peut décrire son Dieu ou le royaume des élus. Quand il dépasse le stade de l'habituel langage, il recourt à des symboles et il s'aperçoit que l'inexprimable est un et n'a pas d'autre moyen de communication que celui des symboles qui eux-mêmes se découvrent dans une parfaite unité".
Symbolisme médiéval. Le symbole, comme chacun sait, est un signe de reconnaissance représenté par les deux moitiés d'un objet partagé entre deux personnes. "Il est, écrit Jacques Le Goff , la référence à une unité perdue, il rappelle et appelle une réalité supérieure et cachée". Dans la pensée médiévale, chaque objet matériel était considéré comme la figuration de quelque chose qui lui correspondait sur un plan plus élevé. Au Moyen Age, le symbolisme était universel. "Penser, note Jacques Le Goff, était une perpétuelle découverte de significations cachées".
Le symbolisme médiéval commençait au niveau des mots. "Nommer une chose, c'était déjà l'expliquer", nous dit encore Jacques Le Goff pour qui "la nomination est connaissance et prise de possession des choses". C'est pourquoi le fondement de la pédagogie médiévale est l'étude des mots et du langage. On retrouve cet enseignement dans le premier cycle des sept arts libéraux, le trivium qui était composé de la grammaire, la rhétorique et la dialectique. La base de l'enseignement, c'est la grammaire car on parvient, à travers elle, à toutes les sciences, estimaient les savants du Moyen Age.
On mesure ainsi à quel point, dans l'Occident médiéval, la parole est importante en tant qu'elle véhicule une réalité se substituant à la réalité matérielle pour inscrire l'homme dans le Tout auquel il a la conviction d'appartenir mais dont l'essentiel lui demeure caché. En ce sens, l'univers du merveilleux poétique peut se lire comme une tentative d'approcher la parole substituée dont le symbole est le véhicule.
Lorsque Charles Baudelaire écrit, en plein cur du XIXème siècle positiviste :"La nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers",sa parole résonne comme l'écho de cette fonction importante acquise par le langage au cours des âges et qui est de mettre en relation l'homme avec cet autre moi-même, ce double situé derrière le miroir des apparences et qui constitue la réalité même de l'être. Au Moyen Age, l'église romane, le conte dit, le poème déclamé ou chanté sont là pour rappeler "le mystère de cette rencontre" entre l'homme et son frère d'ombre, pour reprendre les mots de Joë Bousquet, cette rencontre étonnante et qui, par le jeu du merveilleux, devait revêtir parfois un aspect effrayant pour éloigner d'elle les regards qui n'étaient pas préparés à l'affronter en pleine lumière. "Le but réel du voyage merveilleux est l'exploration plus totale de la réalité universelle", a écrit Pierre Mabille dans son livre Le miroir du merveilleux. Ce livre à propos duquel André Breton notait dans un article pour la revue Minotaure en 1938 : "Le merveilleux luit à l'extrême pointe du mouvement vital et engage l'affectivité tout entière". Et encore André Breton, à propos du merveilleux, dans le Manifeste du surréalisme de 1924 : "Le merveilleux ( ) participe obscurément d'une sorte de révélation générale. ( ) Le merveilleux est toujours beau, n'importe quel merveilleux est beau, il n'y a même que le merveilleux qui soit beau".
A perte de vue. Qu'il se manifeste sous la forme de la fée, la dame blanche des sources, la femme idéalisée dans l'amour courtois ou le chevalier aux cheveux d'or dans le cycle des légendes arthuréennes, qu'il apparaisse sous les traits étranges de la licorne, du dragon, qu'on le retrouve dans les récits bibliques (la mer qui s'ouvre sous les pas de Moïse conduisant son peuple loin des terres d'Egypte), qu'il fasse irruption sous la forme du buisson ardent sur le mont Sinaï pour devenir le véhicule du Verbe dictant sa Loi, le merveilleux agit puissamment sur les consciences depuis la nuit des temps.
En réapprendre aujourd'hui la lecture dans les chapiteaux, les tympans ou les bas-reliefs des églises romanes, en déceler le sens profond dans les contes et les légendes, en retrouver la puissance dans la poésie équivaut à refaire le chemin vers l'intérieur de soi, pèlerin dans la quête de sa propre réalité. Comme nous y invite René Nelli dans son Art poétique lorsqu'il nous exhorte de "n'imiter de la Nature à perte de vue que le respect qu'elle a pour les analogies".
© Serge Bonnery