Spectacle du monde
Un inédit de François Bon (extrait d'un travail réalisé en mai 1998)
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Et donc d’abord presque un journal, pris au visible et là où on est pour le voir, dans les trains et sur la route, et attendant derrière une vitre n’importe où qu’on attende derrière une vitre et à nos villes ce texte serait enlevé comme on sépare une peau, on voudrait être le plus précis possible et rester à distance, une sorte d’état et d’inventaire selon les arbitraires où soit on a traversé et ces images et ce monde et ce qu’on en recompose dans la tête, parce qu’en isoler une histoire serait se tromper, le spectacle souterrain du monde est fait de toutes ces histoires recomposées et chacune dans une temporalité différente, rien qui les rassemble à un instant donné ou rien qui les fasse se croiser dans un lieu donné, de cela on refuserait l’artifice et si on est de minuit à deux heures du matin à Nancy ou Bordeaux en l’attente du train de nuit et que sur le quai on ne décèle rien de notable, à un instant précis, dans un lieu précis, qu’il n’y ait pas histoire ou transgression de l’apparence ordinaire des choses (une machine à billet hors service, quelqu’un qui retire une boisson en boîte à un distributeur, et dans le seul bureau éclairé un agent parlant au téléphone à un autre invisible de rotations de services) on ne tiendra compte que de cela qui est ce qu’on a vu et traversé, cela qu’on accumulera comme une expérience dont on pourrait connaître le départ mais où elle emmène, non, impossible. Un texte en prose, très long. Comme sans interruption. Qui charrierait des bouts de monde, produirait simplement autour d’eux des couleurs, comme ces lumières électriques, au milieu de la ville sur un espace vide, la sable tassé d’un terrain de handball ou n’importe, entouré de grillage, pris dans les reflets gris bleu de hauts immeubles autour. Des passages, un personnage, qui dirait tout cela. Les variations continues de ce personnage, dans l’apostrophe ou le repli, dans le masque qui changerait autour des paroles dites, pour se saisir des silhouettes qui sinon ne parlent pas et sont les silhouettes de la ville. Un monologue qui se construirait depuis ce rien, et rien ne le précéderait, et pour se développer simplement il se décrirait aussi lui-même, s’imposerait de se construire ainsi par l’intérieur sans cesse en se dictant lui-même sa propre description et son but. Liste des situations. Liste des personnages. Inventaire de lieux dont il se saisit par la phrase, ou pourrait le faire, et dans l’idée simplement de ces lieux invente nouvelle image ou apostrophe. Un texte sans rupture ni fragments, et construit cependant sur une phrase articulée, tissant des chevilles depuis les phrases précédentes et liée à celles qui suivent, que rien ne s’en puisse démonter ni extraire. Un texte pourtant qui économiserait cette description de lui-même pour sans cesse privilégier ce dehors qui pour lui est l’épreuve, où il y a la ville, et les situations et les lieux, et les personnages et tous registres de la parole où elle puisse s’établir. Un texte qui par cette continuité pourrait se permettre toute saute de temps et de lieux, et toute saute de personnages et de registres pour les dresser ensemble dans son charroi. Un texte qui fonctionnerait par récurrences et répétitions mais qui soit suffisamment déplacé par chacune pour que la métaphore qui domine soit celle d’un rongement souterrain, où ce qu’on rongerait serait justement la totalité de parole matière, le grand bloc des registres possibles en privilégiant ceux qui sont se jeter dans le vide qui sépare dans la ville un être d’un autre, dans la lumière et le bruit des lieux où ils vont, passent ou attendent et c’est chaque fois obligation, lentement, de se faire plus concret et précis, de laisser venir à la surface même ce qui est parole à la surface du monde, sans interrompre le bloc ni le charroi. Un texte qu’on reprendrait ainsi chaque matin sur une très longue durée et qui capterait sur cette longue durée la totalité de ce qu’on peut imaginer ou penser, ou macérer sans trouver par quoi satisfaire à cette envie de dire, ni aucune image, et ce serait encore par cela que ce texte se fraierait chemin, monologue d’un bloc qu’il suffirait de deux heures pour lire mais qui en aurait demandé des centaines pour rejoindre lentement et recomposer chaque touche, chaque parole et chaque image. Un texte qu’on pourrait prendre en fait à n’importe quel endroit du bloc et se laisser prendre par ce qui s’y énonce et recompose, chaque fragment indépendant de tous les autres comme d’une ville qu’on décrirait dont chaque lieu indiffère à tous les autres, et parfois même d’un côté d’une rue à l’autre. Et les images de la ville pour commencer sont : un escalier de ciment à renfort de fer sur les bords de marche qui grimpe d’un souterrain pour déboucher sous un ciel quasi blanc, et deux rambardes de fer bleu sur les côtés de l’escalier de ciment; une rue très large parce que divisée pour l’arrêt de lignes d’autobus ayant ici leur terme et que selon où on se rend dans la ville on attend à celle-ci ou telle autre; la porte de verre battante d’une galerie commerciale à carrelage jaune et quand on entre c’est la sensation de chaleur à l’air pulsé et une musique qui pourtant ne couvre pas le bruit de fond des pas, des voix et des appels; d’un bâtiment en travaux empiétant sur le trottoir et on longe une palissade de bois avec par terre des planches pour éviter la boue; et simplement l’attente devant un passage piétons, le feu des voitures étant au vert et elles rapides et méchantes sur le bitume lisse et gris sombre de pluie, on attend donc. Et les personnages sont ceux qui dans tous ces endroits marchent et parlent et s’arrêtent ou travaillent en commençant par celui qui ici vend ses horoscopes et ça marche, donne consultation sur le destin et l’imprévu et trouve clients, et il a moustache fine et des cheveux d’ancienne mode, mais des vêtements au goût du jour en décalage et c’est chaque matin qu’il vient lui aussi dans la galerie commerciale où il a son bureau au-dessus du coiffeur, à côté du photographe, et on entre par un couloir où sont des plaques, dont une de celle qui s’occupe des pieds, et une à l’autre étage d’un cabinet d’assurance, celui qui fait les horoscopes est au troisième et c’est une plaque discrète sur la porte, plus rien que son nom, pas d’autre qualité et quand on entre, à peine on est debout encore devant la porte que lui est au milieu de la pièce et vous apostrophe sans qu’on sache s’il vous a vu ou bien que c’est partie du spectacle, dans la loi de ce monologue qui se veut temps continu et sans point de départ ni d’arrêt, juste se déplacer parmi des temporalités elles indépendantes, tandis que cet homme parle sans vous avoir entendu. |
© François Bon
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