Ecritures du Sud
Eugenio Montale
Pour Yves Ughes, "la poésie de Montale se situe sous cette vérité : le rôle du poète n'est pas d'orner le réel, mais de le surprendre dans sa dérobade. Paradoxalement en effet l'intensité réside dans la captation du néant". Voici le texte de la conférence prononcée par Yves Ughes dans le cadre des animations poétiques organisées dans la région de Grasse par l'association Podio.
Eugenio Montale
ou la captation du néant
par Yves Ughes
Introduction. On le sait le XIXème siècle n'en finit pas de mourir, et le XXème ne commença réellement qu'en 1914. La guerre et son cortège d'horreurs ont dit clairement alors sous quel sceau et sous quels signes allaient se développer les décennies à venir. Ce siècle qui devait couronner l'idée de progrès en associant la science et la culture allait verser dans la barbarie et cultiver la régression. Quand l'Europe sort de ce premier conflit mondial, elle émerge comme un continent amputé, en panne de projets. La confiance dans les messages du passé est entamée, Paul Valéry ne manque pas de le souligner : "Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles". Sous la crise des valeurs, c'est l'homme qui est touché, cette image de l'homme positif venu de la Renaissance et enrichie par les Lumières.
Cette crise de conscience et de confiance qui sévit sur l'Europe est vécue sur un mode plus intense encore en Italie. Le peuple italien a hésité avant d'entrer dans la guerre ; une fois engagé il a payé sa part de sacrifices. La victoire ne lui apportera que vexations. Les partages se feront sans lui, les miettes même seront comptés et l'Italie pourra dès lors parler de "victoire mutilée". Le doute viendra alimenter les crises d'identité. En 1925, quand Montale publiera ses premiers textes, Pirandello éditera un roman au titre évocateur : Uno, nessuno et centomila. L'homme ne se présente plus comme une entité positive, mais comme une fragmentation permanente. Il se perçoit comme un ensemble fuyant et fluctuant, un être variant selon ses observateurs. L'existence se fait impossible.
Face à ce gouffre, les réponses politiques ne manquent pas de se développer avec une fortune d'autant plus importante que leur message est simple. Face au trouble suscité par la modernité, la nationalisme et le fascisme présentent des recours faciles. Ils comblent le vide par la virilité exacerbée, la démonstration de force, les références à l'Empire romain. Le nationalisme donne une identité globalisante et le fascisme remet le destin dans les mains d'un chef auquel il suffit d'obéir. Dans cette aventure qui se veut épique, l'état mussolinien ne reculera devant aucune récupération ni aucune outrance. Tout ce qui est excessivement guerrier et purement boursouflé sera utilisé à des fins de propagande. Et des auteurs lettrés se lancent dans ce mouvement, mettant leur plume au service de la révolution fasciste. On sait le rôle que joua d'Annunzio et les effets littéraires qu'il cultiva.
La caricature ne doit cependant pas cacher le travail profond et discret de nombreux auteurs italiens qui ont su affronter la béance du monde moderne, la vivre douloureusement et tenter de la dépasser par la création. Des philosophes surent se mobiliser pour trouver une issue autre que l'aventure dictatoriale. Et des poètes comme Ungaretti surent se replier sur l'essentiel du langage, afin d'avancer avec pudeur et modestie dans le monde des signes.
C'est dans ce mouvement que surgit l'uvre de Montale, mouvement que d'aucuns appellent "l'essentialisme". La poésie y est travaillée dans le plus absolu dépouillement. Son premier recueil est publié à Turin en 1925, et s'intitule Ossi di seppia.
Certes, Montale a connu depuis une fortune littéraire importante. Outre l'influence qu'il exerça sur de jeunes poètes, et le prix Nobel obtenu en 1975, il laisse une uvre complète riche et dense, que de nombreux critiques italiens étudient avec attention. Nous avons pourtant pris le parti d'aller vers Montale dans le plus complet dénuement, en toute disponibilité nous sommes entrés dans le recueil comme dans un ensemble architectural complexe. Et nous avons appris à circuler en ce lieu, traçant un itinéraire par rapprochements, par oppositions; c'est ce chemin que nous vous invitons à parcourir.
"Notre monde avait un centre". Chez Montale, comme chez de nombreux autres poètes, l'uvre plonge ses racines dans l'enfance, et par les adieux qu'il nous faut faire à cette période bénie. L'un de ses textes porte d'ailleurs un titre révélateur : "fin de l'enfance", la nostalgie peut s'y lire en toute transparence :Mais au retour par les sentiers
vers la maison en bord de mer, asile clos
pour notre enfance ébahie,
rapide répondait à chaque mouvement de l'âme
un accord extérieur : de noms se revêtaient
les choses, notre monde avait un centre.
Nous étions dans l'âge virginal
où les nuées ne sont ni chiffres ni sigles
mais de belles surs qu'on regarde passer. (1)On le voit d'emblée l'âge d'or de l'enfance ne se caractérise pas uniquement par la pureté, c'est une relation avec le monde qui se joue : en cet état de grâce la communion est immédiate et peut se passer de sigles et de chiffres. Accéder à l'âge adulte signifie au contraire couper ces liens originels, se séparer de ce que Montale appelle le giron universel. Dès lors l'homme se découvre non seulement vulnérable mais encore isolé, précaire et éphémère. Dans un monde en crise, qui n'offre plus de projets collectifs ni d'enveloppe commune, l'être projeté dans l'âge mûr est un être démuni. Nu face au monde. Avec l'enfance, notre monde avait un centre, désormais tout flotte, toute logique organisatrice s'est effacée, les forces centrifuges se déchaînent et les objets comme les éléments traversent l'espace dans le plus total désordre, hors de tout axe. L'univers se fait à la fois grimaçant et inaccessible. Dans cet ensemble fuyant l'être lui-même ne peut s'atteindre. Au désordre extérieur correspond en effet une mobilité intérieure permanente, sait-on jamais ce que l'on est ? Ce désarroi de l'âge adulte ne prend jamais chez Montale les accents d'un désespoir appuyé, entretenu. Par pudeur innée, comme par choix esthétique, le poète fuit également les grands déferlement épiques et la surabondance lyrique, fût-elle surréaliste ou futuriste. Tout se noue dans son uvre autour d'éléments simples, d'événements sommaires tirés de l'existence banale. L'effet n'en est que plus puissant.
Au fond du puits la poulie grince,
l'eau monte au jour et s'y perd.
Un souvenir frémit dans le seau plein,
dans le cercle pur une image rit.
J'approche mon visage des lèvres évanescentes,
le passé se déforme, se fait vieux,
c'est le passé d'un autre.
Voilà que crie
la roue déjà, qu'elle te rend au fond ténébreux,
vision, une distance nous sépare. (2).On le voit donc, la perception absurde du monde se pose chez Montale parallèlement à la question de l'expression. Dans ce monde qui n'est que désarroi, le langage ne doit pas devenir un leurre supplémentaire. La terre même sur laquelle se développe cette poésie incite à l'humilité. Montale a grandi à Gênes, mais il se rendait fréquemment dans les CinqueTerre. Certes, certaines villes étaient déjà des stations balnéaires, mais en ce point extrême de la Ligurie le paysage est âpre, raide. La vie ne s'impose que par la lutte. Dans ce monde de plantes amères, de pierres et de rochers, l'homme perçoit bien qu'il n'est qu'un invité. Il ne peut être tenté de tricher par des effets de langue et de rhétorique. D'emblée la poésie de Montale se situe sous cette vérité : le rôle du poète n'est pas d'orner le réel, mais de le surprendre dans sa dérobade. Paradoxalement en effet l'intensité réside dans la captation du néant. En cet instant de vertige, où s'entrevoit la condition de l'homme, nulle tricherie ne peut se glisser dans l'agencement des mots. Le poème ne peut se vivre que comme une opération de démystification, un acte de dévoilement autant que de déchirement.
Peut-être un matin allant dans l'air aride,
comme de verre, me retournant verrai-je s'accomplir le miracle :
le néant dans mon dos, derrière moi
le vide -avec la terreur de l'ivrogne.
Puis, comme sur l'écran, se camperont d'un jet
arbres, maisons, collines, pour l'habituel mirage.
Mais il sera trop tard, et je m'en irai coi
parmi les hommes qui ne se retournent pas, seul avec mon secret. (3)Ces instants où se capte le vide ne sont pas des sujets littéraires, ils mettent en jeu l'existence même ; les textes se situent à la lisière précise de la démarche philosophique et de la captation sensorielle, avec le mot pour seul médiateur, instrument imparfait pour une vie de passage fondée sur le néant.
De Babel à Babylone. De semblables instants, où le monde se défait derrière nous, où les choses ne sont que des ombres projetées sont des instants de panique. L'on peut ainsi comprendre que les hommes ne souhaitent pas les connaître, ces hommes qui, contrairement au poète, ne se retournent pas, de peur de découvrir le vide. De fait, la tentation de l'illusion est forte pour celui qui craint de prendre conscience de son aspect fugace. On le sait, Montale était un européen, ouvert à toutes les littérature; des lettres françaises, il admirait entre autres Pascal. Il n'est donc pas exagéré d'affirmer que la perception du monde propre aux Pensées se retrouve dans les Ossi. Pour ne pas se trouver face à sa vacuité, l'homme comble le monde de ses divertissements. Et quand les hommes se regroupent et cherchent un lieu où s'étourdir, un espace pour concrétiser leurs illusions, notamment les illusions du pouvoir, c'est en créant des villes qu'ils concrétisent les éléments de leur fuite mentale. La ville occupe dans le recueil une place modeste mais révélatrice. Le poète ne fait qu'y passer, mais précisément en passant, il ne manque pas de stigmatiser le ridicule des lieux. Il suffit de lire le texte "Caffé à Rappalo" pour s'en convaincre. Les mots y retracent les efforts produits par les hommes pour dissimuler leur nanitude. Tout, en cette réunion factice, relève de la confusion et du maquillage. La ville s'y présente comme le fard outrageux de la vanité. Allusion est faite à la Nativité puisque le premier mot du texte est Noël, mais très rapidement cette connotation religieuse est intégrée dans une sorte de carnaval du langage :Noël dans le tépidarium
purificateur, maquillé par les fumées
qui s'envolent des tasses,
tremblantes confusion de lumières derrière
les vitres closes, profils de femmes
dans la grisaille, entre éclats de gemmes
et moirures de soie (4)Ainsi va la vie en ce lieu d'orgueil et de fuite; mêlant toutes les fêtes et toutes les mythologies, la ville n'a de cesse de mettre en avant tout ce qui en brillant, brouille la réalité de notre condition. Jouant sur les mots, Montale présente les femmes de cette station balnéaire comme des sirènes, mais des Sirènes parvenues, boursouflées de richesses en trompe l'il. Les rues deviennent sous sa plume les pistes d'un cirque permanent, la scène d'une fête exhibitionniste où l'on se perd en cultivant des relents de grâce enfantine. Pour tenter de retrouver le paradis perdu de l'enfance, la ville mime les gestes de la fraîcheur initiale mais, la grâce s'étant retirée, ce qui était enfantin devient infantile. Ce qui était magique devient tintamarre et l'unité originelle s'est muée en fusion grégaire :
il s'en allait un monde nain
dans un vacarme d'ânons et de brouettes,
dans les bêlements des moutons
de carton-pâte, et dans l'éclair
des sabres gainés de papier d'argent.
Passèrent les généraux
avec leur bicorne de carton,
brandissant lances de nougat; ( )
La horde passa dans le grondement
aux mille pattes du troupeau effrayé
par le tonnerre encor tout proche.
elle trouva refuge au pâturage
qui pour nous plus ne sait verdoyer. (4)Pour Montale, la ville est donc à l'existence originelle ce que Babylone était au jardin d'Eden. Quand le paradis est perdu, au lieu de réfléchir sur son néant l'être s'invente des espaces susceptibles de lui donner quelque importance, des territoires limités qu'il va combler de ses outrances. Le titre de ce poème semble d'ailleurs ne pas relever d'une simple allusion géographique. Rappalo en effet est une station balnéaire brillant par son élégance et ses nouveaux riches, mais c'est également en cette ville qu'ont été signés deux traités réputés importants, en 1920 entre l'Italie et la Yougoslavie, en 1922 quand la Russie et l'Allemagne s'y rencontrèrent pour renouer des relations diplomatiques. Lieu de carnaval donc, où se paraphent les textes de la bouffonnerie politique, patinés de gloire militaire et de cérémonies diplomatiques.
Babylone donc du monde moderne, mais pas seulement. On sait que le nom de cette ville se dit en hébreu Babel. A y bien regarder la ville de Montale tient autant de Babylone que de Babel, non par la hauteur mais par le langage qu'on y pratique. Dans cette cité en construction qui veut rivaliser avec Dieu, une caractéristique ne peut en effet nous échapper : les hommes parlent un langage unique, la Bible dit des mots uns. Derrière l'unicité de cette parole se cultive l'anonymat, le projet unique. Chacun parle comme l'autre, chacun est l'autre. Il en va de même dans la cité de Montale, le langage qui a cours se situe dans le bruit, un bruit omniprésent que les hommes cultivent pour se complaire dans la logique du troupeau. Ils y tournent en rond, comme empressés de ne point définir une quête personnelle.et puis ce fut la troupe
portant bouts de chandelles et lampions
et les boîtes tintantes
qui rendent le son le plus commun, (4)Faisant écho à ce vacarme commun s'élève une plainte du poète qui sait le vide et qui se situe de l'autre côté de l'illusion :
Ecoute-moi : les poètes lauréats
Ne se meuvent que parmi les plantes
Au nom peu usité : buis, troènes ou acanthes.
Pour moi j'aime les routes qui mènent aux fossés.(5)La poésie en effet ne peut que se situer hors de Babylone, elle s'oppose aussi à l'unicité du langage de Babel. Elle cherche une voie autre qui créerait un espace pour une autre pratique du langage.
Le lieu dantesque. Pour Montale en effet la langue ne se peut pratiquer que dans une interrogation permanente sur sa légitimité. Si l'orgueil et le fard sont traqués dans la ville -cette création factice de l'homme- le savoir prétentieux le sera également dans la langue. Il est des parvenus du langage comme il existe des parvenus de la richesse. Au-delà du bel esprit, c'est l'esprit tout court qui est mis en cause par le poète. De quel droit exercerait-il une supériorité quelconque dans le texte poétique ? Montale définit en trois mots ce que peut être le savoir conceptuel : l'esprit enquête, accorde, sépare (6). Il en va des constructions de l'esprit comme des constructions de la ville : elles sont plaquées sur l'univers et peuvent s'avérer totalement illusoires. Travailler la langue avec le seul concept, organiser le monde en fonction de constructions mentales revient à élever un mur de mots entre la vie exubérante de l'univers et la profusion fuyante de notre intensité intérieure. Et les mots dès lors deviennent ciment, obstacles : ils réduisent le monde, et figent notre richesse. Ainsi se développent dans les Ossi les images de l'emprisonnement de l'homme. La ville est donc plus qu'un symbole d'orgueil, Babylone et Babel à la fois, elle est le lieu du rabougrissement, de la négation. Et le mur devient l'expression imagée de la punition infligée à l'homme qui manie la langue comme un instrument de domination. Au gré des textes se multiplient les images d'un resserrement de l'espace. Le cercle se referme sur celui qui parle ; celui qui croyait s'approprier le monde par la parole se retrouve confiné dans un monde sec, fait de lames acérées, de plantes aiguës et blessantes.s'assoupir, pâle et recueilli,
auprès d'un brûlant mur d'enclos,
ecouter parmi les ronces et les broussailles
envols claquants de merles, bruissements de serpents.
( )
et, marchant au soleil qui aveugle,
sentir, triste merveille,
combien sont toute la vie et ses peines
dans ce cheminement le long d'une muraille
qui porte tout en haut des tessons de bouteille.(7)Se multiplient ainsi les évocations d'éléments acérés : les ronces, les pierres transforment le monde, l'homme en enfer. La terre que l'on croyait rendre habitable par une savante mise en ordre devient un lieu dantesque dans lequel tout bruit se change en tintamarre, toute marche y devient blessure ; le mouvement de la Divine Comédie y est vécu sur le mode inversé. De cercles en cercles, l'être qui parle se crée sa propre prison, il se retrouve entre des murs aiguisés et tranchants. Emmuré en lui-même, il ne peut qu'envier ce qui bouge encore? Ce qui vit et va vers la vie. Cette jalousie éprouvée face à l'existence authentique, celle qui porte encore les marques de l'unité originelle et qui ne s'est pas laissé enfermer par les murs peut se lire dans un texte révélateur intitulé "Fausset", il s'organise autour d'une jeune fille qui s'apprête à plonger :
L'eau est la force qui te trempe,
dans l'eau tu te retrouves et tu te renouvelles
Tu hésites au sommet de la planche tremblante,
tu ris, et comme enlevée par un vent,
tu t'abats dans les bras
de ton divin ami qui se saisit de toi.(8)Ce texte cependant ne se limite pas à une simple jalousie teintée de nostalgie. Il prolonge la réflexion sur le langage amorcée dans les textes précédents; il insère cette démarche dans une véritable dimension mythologique.
Effectivement, cette langue qui enferme dans des cercles de terre aride, c'est la langue de la terre. La terre est maternelle, elle enfante l'homme et le nourrit. Quand il s'en sépare, elle lui donne la langue pour combler le vide. Cette langue maternelle qui nomme le monde à distance, est un cadeau empoisonné, l'homme s'y enferme en des murs acérés. Pourtant, quelquefois, un appel se fait entendre, il vient de la mer. Quelque est dit par l'eau qui renouvelle. L'homme prisonnier de la terre ne peut y répondre spontanément.Nous te regardons, nous de la race
de qui demeure à terre. (8)Pour que cet appel soit suivi de fait, il faut donc se libérer des liens de la terre, se dégager de cette langue maternelle fondée sur le concept.
Une expérience du vide. Une fois encore, Montale ne manque pas d'évoquer les tâches qui incombent à ceux qui travaillent la langue. Dans Ossi di sepia, recueil souvent qualifié d'hermétique il est pourtant des textes très clairs qui disent avec des mots ce qu'il faut faire avec les mots, ou tout au moins ce qu'il convient de ne pas faire.
Face à la prétention de la langue officielle, Montale travaille en creux, dans le négatif. Pour lui le mot est fatalement imprécis :
N'exige pas de nous une formule qui puisse t'ouvrir des mondes,
plutôt quelque syllabe torte et sèche comme une branche.
Ceci seul aujourd'hui pouvons-nous dire :ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne voulons pas. (9)
Ainsi se définit un art poétique : Montale se fixe pour tâche d'explorer ce qui se trouve en-dessous de ce qui est; avancer signifie pour lui aller de l'avant dans ce qui n'est pas. A l'instar de Mallarmé, autre grande lecture française du poète, se met en uvre une expérience du vide. C'est par cette épreuve qu'il pourra, semble-t-il, répondre aux appels qui le sollicitent au-delà de l'intelligible.
Le concept dès lors sera attaqué; par étirement, par dilution, il sera estompé. Il faut faire en sorte que cet esprit qui régente la langue du pouvoir et la langue lauréate ne participe plus à l'organisation de la phrase. Les mots doivent libérer leur propre charge interne et s'associer en fonction d'attraits nouveaux, d'échos. La volonté de Montale apparaît nettement dans les nombreuses phrases négatives qui émaillent les textes : un mot est avancé, mais il n'est pas le bon, suit une périphrase qui vient corriger la portée des syllabes, en compliquant le message :Le froissement d'ailes que tu perçois n'est pas un vol
mais commotion du giron éternel Ce n'était pas un jardin, mais un reliquaire. (10)Les ressources offertes par la typographie sont également exploitées pour contourner le sens et pour faire vivre les mots selon un autre mode, fait de destructurations et de surprises
Un bouillonnement s'enclôt en ce mur raide.
Si tu avances, tu tombes
peut-être, toi, sur le fantôme qui te sauve :
ici s'apaisent les histoires, les actes
annulés pour le jeu du futur.
Cherche une maille rompue dans le filet
Qui nous enserre, bondis, échappe !
Va, j'ai prié pour toi - la soif à présent
Me sera légère, et moins âcre la rouille. (10)Dépouillés de leur charge trop abruptement signifiante les mots se libèrent des contours précis et des messages obligés; au lieu d'établir des relations nettes ils s'offrent dans le vers comme autant de crispations, comme les palpitations d'une lumière qui clignoterait dans des zones d'ombre. Le mot n'est plus une entité sûre, son enveloppe de certitudes est rongée par le jeu du vers, il s'apparente désormais à un os de seiche rongé par le sel marin. Il échoue dans le texte qui s'en remet mal de ce mystère qui le travaille.
Le dialogue avec la Méditerranée. Cette érosion du vocabulaire se trouve souvent conjuguée à un étirement de la phrase. Les constructions syntaxiques sont élancées, audacieuses, elles procèdent par propositions incises, par appositions, elles s'agencent de façon multipolaire. Nombreux sont les vers organisés en cascades, le concept y est étiré, et ce que l'esprit du lecteur en retire relève de la quête lacunaire. "Cherche une maille rompue dans le filet" recommandait le poète, de fait le filet de la langue est ici déchiré, et quand la pensée remonte à la surface du texte, elle découvre que ces sens qu'elle croyait captifs ont fui à travers les mailles rompues. N'en demeurent que les traces.
Les textes s'ouvrent ainsi à cet part d'inconnu que possèdent les mots en leur profondeur; le poète, enfin libéré de toute mission, de tout poids messianique, se situe en toute humilité dans le monde, en quête non plus d'un sens salvateur, mais de sensations élémentaires susceptibles de relier l'homme à la vie de ce monde. Désormais affranchi de la langue maternelle, de la langue de la terre, il peut s'ouvrir à cette force qui le sollicitait. Un dialogue est enfin possible avec ce flot méditerranéen qui l'attire de longue date.
S'ouvre dès lors une sous-partie essentielle du recueil, elle s'intitule Mediterraneo. Tout converge vers ce flot, sans cesse les textes présentent un mouvement descendant, irrésistiblement les pas mènent et ramènent vers cette mer mystérieuse. Quel type d'échange se noue donc entre le poète ligure et la Méditerranée ?
Afin de mieux saisir le sens de ce dialogue, il convient avant tout d'évoquer le sexe des mots. Bachelard ne manque pas d'insister sur cet aspect du langage. Il évoque ainsi, en l'approuvant, une préface à l'uvre d'Edmond Jabès qui affirme : "Le poète sait qu'une vie violente, rebelle, sexuelle, analogique se déploie dans l'écriture et l'articulation Les mots sont sexués comme nous et comme nous membres du Logos." (11). Et le sexe des mots présente chez Montale une nuance qu'il convient de souligner : la terre en Français comme en Italien relève du genre féminin. En revanche si notre langue croit bon de féminiser la mer les Italiens disent Il mare, et lui attribue donc une connotation masculine. L'analyse pourrait sembler excessive, si elle ne se fondait sur des vers très précis. Face à la Méditerranée, Montale se place délibérément en situation de fils face au père. "Et ce qui monte en moi/c'est la rancur peut-être/que tout enfant, o flot marin (mare), a pour son père" (12). Qu'apporte donc cette confrontation qui va au-delà de la simple pose face aux flots ?
La mer place obligatoirement l'homme en situation d'humilité. Face aux flots, point d'illusions possibles, sur l'eau on ne peut bâtir de trompeuses structures, l'homme y est nu, Tel qu'en lui-même l'éternité le change. En même temps, une fois qu'il accepte cette situation, l'être trouve sa place dans la mer. La surface liquide est par où le monde cède : on est placé en terre une fois mort, on plonge au contraire dans les flots pour revivre et se rénover. La Méditerranée devient ainsi la force qui met l'homme à sa place et qui, parallèlement, l'accepte. Une relation de formation peut s'établir sur ces bases.O toi l'ancien, je suis enivré de la voix
que soufflent tes bouches lorsqu'elles s'ouvrent
Tu m'as dit le premier
que le menu ferment
de mon cur n'était qu'un moment
du tien; que j'avais en moi
ta loi aventureuse : être vaste, divers,
fixe tout ensemble;
et me vider ainsi de toute souillure
comme toi qui rabats sur les rives,
entre bouchons, algues et astéries,
les inutiles décombres de ton abîme. (13)Et le paradoxe formateur semble bien résider dans la nature même de la mer : se faisant et se défaisant sans cesse, elle existe toujours; défiant toute organisation logique, elle n'en bâtit pas moins un ordre dans lequel l'être peut se retrouver. Se transmet par la mer un sentiment de paix, il s'installe au cur de cette sous-partie du recueil, qui occupe elle-même la place centrale. Un poème situé au centre du centre transmet un rare instant de beauté et de sérénité, comme si la relation de formation invitait à la création de mondes; un univers de bonheur semble se dégager de ce dialogue filial, la confiance est rétablie en un père démiurge.
J'ai fait halte parfois dans les grottes
qui t'assistent, vastes
ou étroites, ombreuses ou amères.
Vues du fond les entrées
Marquaient leur architecture
Puissante sur un champ de ciel.
De ton sein grondant surgissaient
temples aériens,
flèches décochant leur lumière;
une cité de verre en l'azur épuré
dépouillait, un à un, tous ses voiles caducs,
et son grondement n'était qu'un murmure.
Du flot naissait la patrie de rêve.
du tumulte émergeait l'évidence.
L'exilé rentrait au pays intact.
Ainsi, père, de ton déchaînement,
s'affirme à qui te voit une loi sévère.
Vaine est la fuite : moi-même,
si je la tente, me condamne
jusqu'au galet usé sur mon chemin,
souffrance anonyme de pierre,
ou le débris informe
qu'a rejeté de son cours le torrent
de la vie, dans un fouillis de chaume et de branchages.
Dans le destin qui se prépare
peut-être aurai-je ma halte,
jamais aucune autre menace.
Voilà ce que répète le flot dans sa fureur inapaisée,
ce que redit le fil de la bonace. (14)La bonace est ce calme qui suit la tempête ou qui la précède. De fait, les textes qui viennent après cette halte faite à mi-parcours expriment de nouveau doutes et dépits, troubles et déceptions rageuses. Le livre paraît organisé comme le jeu d'une vague montant pour mieux refluer, l'instant de grâce se situant à la lisière infime de ces deux mouvements. La relation nouée avec le père est formatrice mais de courte durée. Certains critiques présentent cette relation comme l'expression d'une attitude freudienne. Pour être plus simple, ne peut-on simplement avancer qu'il s'agit d'une tentative de dépassement de la précarité mortelle ? Tentative vouée d'emblée à l'échec. Si notre passage est par nature éphémère, que sont en revanche les siècles pour la mer ? La rupture ne peut que se produire; aucun travail sur langue ne peut effacer à tout jamais le concept du temps.
Parfois, soudaine, arrive
l'heure où ton cur inhumain
nous effraie, du nôtre se sépare.
De la mienne ta musique discorde,
Alors, et m'est ennemi chacun de tes mouvements.
En moi je me replie, vide
de forces, ta voix me paraît sourde.
Je fixe la pierraille
vers toi par degrés descendante,
jusqu'à la rive en pente qui te surplombe,
friable, jaune, ravinée
de torrents de pluie.
Ma vie est ce versant sec (15)Le poète renoue avec les images négatives, comme effrayé par la force du flot méditerranéen, il se fait pierre, puis plante accroché au roc, puis roseau errant sur ses racines visqueuses.
La mer pourtant n'efface pas sa marque dans les textes. Si elle s'estompe de la thématique, elle se place au centre de la création poétique. Elle transmet ses leçons, ses rythmes et sa musicalité. De cette contemplation fascinée puis dépitée, Montale conserve le ferme désir de trouver une parole qui tire sa justification du flot marin. Il ne s'agit certes pas de créer une harmonie imitative pittoresque, mais de donner à la langue cet influx qui court en toute musique. Après l'opération d'érosion de la langue maternelle, se met en place la création d'une langue venue du père, capable de saisir la part musicale du monde et des mots. Cette création est explicitement évoquée à deux reprises :pourtant d'une chose à nous tu t'en remets,
père, celle-ci : c'est qu'un peu de tes dons
pour toujours ait passé dans les syllabes
que nous portons (16).Quatre pages plus loin, le projet se précise, se met en uvre avec la crainte coupable de n'être pas à la hauteur des exigences fixées :
Puissé-je au moins contraindre
Dans mon rythme poussif
A pénétrer un peu de ton délire;
Qu'il me soit donné d'accorder
A tes voix mon parler balbutiant.
Je n'ai au contraire que les lettres usées
des dictionnaires
Je n'ai que ces paroles,
filles publiques
Qui s'offrent aux demandes;
je n'ai que ces phrases lasses... (17)Musique, rythme et sens. La crainte est dévorante, mais l'enjeu est de taille : il faut en fait aller chercher ce qui circule en dessous des paroles -qui ne sont que filles publiques- ; il faut capter cet impalpable mouvement qui seul colle à la vie. Le devoir fixé par le flot est de dire ce mystère qui échappe à toute définition. La vie, notre vie est cette mer composée de milliers de vagues, toutes diverses et toutes unies, sous la surface se déplacent des milliards de vagues; on ne les perçoit que lorsque le flot se brise, nulle intelligence ne peut rendre compte de cette profusion, nul traité ne peut saisir cette intensité vitale. Seule une langue susceptible d'associer musique, rythme et sens peut tenter de capter quelques parcelles de cette richesse, à condition que le sens soit enrichi en permanence par le rythme et la musique. C'est dans ce cadre que se développe la poésie de Montale. Poésie écrite dans le flux et le reflux; poésie qui mérite d'être savourée par la lecture à voix haute. Ces textes ne cherchent pas en effet à reproduire des effets pittoresques, ils intègrent la leçon des flots par une assimilation des rythmes qui se retrouvent dans la texture intime des vers. Cette poésie travaille là où se noue le mystère de la parole. En septembre 99, dans un entretien accordé au Monde de l'Education, Yves Bonnefoy était interrogé sur ce thème : "la sonorité dans les mots n'est-elle pas ce que vous cherchez à atteindre ?" Il répondait en ces termes : "Certainement. Je crois même que si la poésie est possible, c'est parce que le mot est à la fois son et sens, pour une part ce qui se prête au concept et pour l'autre ce qui, en tant que sonorité, est au sein même de la parole, une puissance concrète de la réalité sensible." (18).
On peut affirmer que Montale pressent et intègre avec finesse cet élément sonore dans ses textes. Cette opération ne peut se réaliser que par la mise en uvre d'une rythmique qui soulève certains sons et atténue certains sens, ou bien le contraire, selon les exigences du poème.Ma sempre che traudii
la tua dolce risacca su le prode
sbigottimento mi prese
quale d'uno scemato di memoria
quando si risovviene del suo paese.
Presa la mia lezione
più che dalla tua gloria
aperta, dall'ansare
che quasi dà suono
di qualche tuo meriggio desolato
a te mi rendo in umiltà. non sono
che favilla d'un tirso. bene lo so : bruciare,
questo, non altro, è il mio significato. (19)
Mais chaque fois que j'ai perçu
sur les rives ton doux ressac
l'émoi m'a saisi
comme l'infirme de mémoire
Lorsqu'il se ressouvient de son pays natal.
Ayant pris ma leçon,
bien plus que de ta gloire
manifeste, du halètement
presque muet
de l'un d'entre tes midis désolés,
a toi je m'en remets en toute humilité. je ne suis
que l'étincelle d'un thyrse. oui, je le sais : brûler,
c'est cela, et rien d'autre, mon sens. (20).Dans cette approche du rythme, une étude entière pourrait se consacrer au seul problème des rimes. Dispersée librement, elles se font écho, de loin en loin, ou bien se rapprochent par salves vagues groupées, à moins qu'elles ne rebondissent comme rimes intérieures. Elles disent clairement que le poème de Montale est une architecture de sons, aux bases mouvantes, les rimes y assurent des arcs de soutien. Quand la voix se prête à ces poèmes, ils deviennent chants et découvertes de zones inexplorées de la vie. Avant de se déclarer poète, avec ironie d'ailleurs, Montale s'est consacré à l'art lyrique; il envisagea même une carrière dans le bel canto; la mort de son professeur seule mit fin à ce projet. Il paraît évident que les leçons du chant ne furent pas perdues pour le poète. Il ne s'agit certes pas d'une application mécaniste, mais d'un transfert des règles de composition dans l'art poétique. Ce n'est pas tout à fait par hasard que Montale admirait Debussy. On sait que ce dernier inventa de nouvelles architectures, et la Mer n'est pas le moindre élément de structuration. Avec ces créateurs, on passe de l'art d'imitation à l'art de participation. Montale n'imitait pas le flot méditerranéen, il créait pour être à la hauteur des exigences de ce flot. Son poème devient participation physique au chant de la mer, au chant du monde.
Même si elle n'a pu être appliquée dans sa totalité, la leçon du père a été comprise et pratiquée.
Conclusion. Pour terminer cette lecture des Ossi, on pourrait s'interroger sur la proximité de deux dates : en 1922, Mussolini prend le pouvoir; en 1925, Montale publie son recueil. Une réalité s'impose d'évidence, pas un mot du poète ne fait allusion au pouvoir musssolinien, pas un vers ne vient s'opposer à ce régime de dictature. Comment expliquer ce parti pris ? Montale souhaitait-il s'enfermer dans un attitude d'artiste coupée de l'existence quotidienne des hommes ? Pareille hypothèse est balayée d'un revers de main par le poète, on peut en effet lire les affirmations suivantes dans une interview imaginaire ainsi qualifiée parce que le poète y pose les questions, sous forme de points de suspension, ce qui lui permet de mieux y répondre : "je ne crois pas qu'un poète se place au-dessus d'un autre homme, si celui-ci existe authentiquement, s'il est quelqu'un; l'art constitue la forme de vie de ceux qui ne vivent pas, une compensation, un ersatz. Cela ne signifie nullement le repli dans une tour d'ivoire; un poète ne doit pas renoncer à la vie" (21). Ecartée cette hypothèse de l'art pour l'art, peut-on par ailleurs penser que Montale ne lutte pas dans ses textes contre le fascisme par méconnaissance politique ? Ce n'est pas non plus le cas puisqu'il envoie des articles cohérents contre le pouvoir à Pietro Gobetti, pour son journal Rivoluzione Liberale. En fait, tout est plus simple et plus complexe, Montale poète lutte sur le terrain de la poésie. Et cette lutte se déroule à deux niveaux.
Le premier réside dans la rupture. Quand l'Italie devient fascisante elle se fait monumentale et grandiloquente. Le régime se veut épique. Sont ainsi récupérés tous les excès lyriques, tous les débordements de ferveur, tous les signes de grandeur. Face à cette démesure, Montale est en quelque sorte un défaitiste sur le plan philosophique et littéraire. Là où l'on glorifie l'homme positif et conquérant, il dénonce l'absurdité de notre condition; là où les actions de l'homme sont célébrées, il évoque avec insistance notre précarité. Contre les boursouflures du poète-soldat D'annunzio, contre les débordements virils du futuriste Marinetti, Montale trace une voie faite de modestie qui redonne au silence sa place et sa pureté. En soi cette humilité poétique est déjà un acte de résistance. Mais il y a plus probant encore.
Effectivement s'engager ouvertement contre le fascisme par des textes poétiques, n'était-ce pas encore se placer sur le plan du concept, en faisant d'ailleurs courir aux textes le risque de devenir un instrument de propagande, daté et passager ? Le travail poétique de Montale est plus profond et plus durable. Par ses poèmes, il place l'homme face à son mystère et face à sa finitude. Il l'invite ainsi, au prix d'un réel effort de lecture, à partir dans une véritable quête intérieure. Le fascisme c'est le monde bardé de certitudes, le monde des idées sommaires et frustes, transmises par une parole aliénante et dominatrice. Une parole de pouvoir. Ce n'est pas par des concepts qu'un poète peut lutter contre pareil système, mais par des textes permettant à chacun de découvrir sa propre richesse, son humanité profonde. En chacun de nous gît en effet ce sens de l'intensité, cette émotion que Pierre Reverdy appelle poésie. Mais, en devenant des adultes sérieux, de peur de perdre notre pouvoir tout neuf sur les êtres et sur les choses, nous enfouissons cette force. Montale nous invite à une démarche à rebours, il nous pousse à ronger le concept qui réduit le langage afin de retrouver par la poésie cette part de nous-mêmes qui est désormais devenue la part manquante. Là encore, le rapprochement est flagrant entre Montale et Bonnefoy. "Je voulais une parole plus proche du réel que celle des autres poètes que j'avais connus. Plus proche du réel dans quel sens ? Il me semblait vivre sous une cloche de verre, et pourtant je me sentais proche de quelque chose d'essentiel. A l'éloquence de notre vieille langue littéraire je voulais tordre le cou."(22) . La déclaration est de Montale et souligne bien le sens du travail poétique : faire sauter cette cloche de verre, tordre le cou à la langue surfaite pour retrouver la fraîcheur de la perception, cette intensité léguée pour nous par l'enfance.
Bonnefoy définit quant à lui le travail poétique en ces mots : "son regard (de la poésie) reprend contact avec la réalité immédiate que le savoir conceptuel a voilée par des restructurations, des formulations (23). Les deux démarches convergent et toutes deux font apparaître l'essentiel de la poésie. Par elle nous déchirons en nous les illusions du pouvoir, des pouvoirs qui nous écrasent et aliènent. Nous retrouvons une parole humble et exigeante qui obéit à une ligne sensorielle autant que spirituelle. Par l'intensité créée nous nous redécouvrons homme, prêts à partager cette intensité avec les autres hommes. La poésie de Montale parce qu'elle s'est appuyée sur cette pratique s'est opposée au régime fasciste par un travail accompli dans les profondeurs. Mais elle nous signale aussi que la poésie s'oppose à tous les pouvoirs. Hier contre l'oppression dictatoriale, aujourd'hui contre l'oppression mercantile. Montale et Bonnefoy vont de pair. En refusant de participer à une langue de domination, en créant les conditions pour que se développe une langue humaine, ils sont de fait des opposants à la communication vaine et dominatrice. Par ces deux poètes, ne peut-on accéder à cet enseignement majeur : le texte poétique est acte de résistance en soi parce que "la poésie" comme l'affirme Bonnefoy "est mémoire, mémoire de l'intensité perdue"(24) ?© Yves Ughes
Notes
1.Eugenio Montale. Os de Seiche. Ossi di Seppia. Edition bilingue, Gallimard, "du monde entier" 1966. Traduit de l'italien et préfacé par Patrice Angelini, avec le concours de Louise Herlin de Georges Brazzola. "fin de l'enfance". p. 139
2. ibid. "au fond du puits la poulie grince". P. 105
3. ibid. "peut-être un matin". P. 95
4. ibid. "Café à Rapallo". P. 43-45
5. ibid. "les citronniers". P. 27
6. ibid. "les citronniers". P. 29
7. ibid. "s'assoupir.." . P. 69
8. ibid. "Fausset". P. 39
9. ibid. "Ne nous demande pas un mot". P. 67
10. ibid. "In limine". P. 23
11. Gaston Bachelard. La Poétique de la rêverie. Quadrige/Puf. 1993. P. 44
12. Os de Seiche. "Parfois, soudaine, arrive". P. 125
13. ibid. "O, toi l'ancien". P. 117
14. ibid. "J'ai fait halte parfois". P. 123
15. ibid. "Parfois, soudaine, arrive". P. 125
16. ibid. "Nous, nous ne savons pas quel lendemain". P. 127
17. ibid. "Puissé-je au moins contraindre". P. 131
18. Le Monde de l'Education. septembre 1999. Entretien avec Yves Bonnefoy : "La poésie peut sauver le monde." P. 17
19. Os de Seiche. "Dissipa, tu se lo vuoi". P. 132
20. ibid. "Dissipe, s'il te plaît". P. 133
21. Montale, "Interview imaginaire" in Os de Seiche. P. 12
22. ibid. P. 14
23. Le Monde de l'Education. septembre 99. Entretien avec Y. Bonnefoy. P. 16
24. Ibid. P. 16