De Joë Bousquet à Bernard Noël
Ma rencontre...
(de Joë Bousquet à Bernard Noël)
par Alain Freixe
L 'oubliette aérienne. On y pénètre après un long chemin dans l'épaisseur des murs. Aucune
pièce ne lui est tout à fait mitoyenne. On ne la trouverait pas, même si on savait où la chercher. Celui qui l'habite n'y est jamais présent qu'en effigie. Ses membres ont l'habitude d'une autre maison dont la sienne n'est que le mausolée; et qui l'enferme entre les murailles inapparentes de très belles pièces nues.
Ce qui caractérisait cette chambre, c'était la décence des propos qui s'y tenaient, l'allure parfaitement morale des rencontres qui y avaient lieu; et, cependant, l'absence complète de retenu sociale que l'on sentait dans les consciences très libérées des hommes et des femmes qui s'y rencontraient. On y voyait des êtres qui s'aimaient, qui se l'étaient dit, qui ne s'accordaient cependant aucun témoignage d'amour, peut-être parce qu'il comprenaient un peu plus qu'ils ne sentaient, ou que le rêve les contentât ou qu'il fît trop beau dans leurs paroles.
Un mari obligé de confier sa femme à ses camarades la voyait revenir rêveuse, hantée, mais intacte. C'était le calme de l'abîme et du danger, un endroit où tout était possible et où rien n'arrivait : peut-être le lieu où s'élaborait une nouvelle idée de l'amour.Joë Bousquet, Le meneur de lune, (1946), Tome II, ORC, Albin Michel, 1979, p.257
Comment dans le voisinage de cette chambre, ne pas commencer d'abord par rendre hommage à Joë Bousquet, avant de pouvoir saluer Bernard Noël puisque c'est par son entremise que nous nous sommes rencontrés. Sans le tiers qu'il fut entre nous, je serai resté comme bon nombre ici un lecteur attentif de uvre de Bernard. Ce qui n'est pas rien, bien évidemment !
Et puis je voulais donner à entendre le phrasé de Bousquet pour trois raisons au moins qui toutes renvoient à Bernard Noël .
La première tient au fait qu'il a souvent dit dans ses entretiens que ce français-là - celui de Bousquet mais aussi celui de Reverdy - lui paraissait plus "limpide" que celui du nord de la Loire et que cela tenait peut-être au fait que, pour eux comme pour lui, c'est à partir de l'occitan qu'il ont eu à gagner leur langue pour être des français à part entière.
La seconde, au fait qu'ici même - c'était le 23 octobre 1999 - il a déclaré que la phrase de Bousquet trouvait le moyen d'aller vers l'autre et d'en revenir comme si la phrase pouvait englober l'espace entre le je et le tu. Après les nombreux extraits que nous venons d'entendre, l'affirmation vaut pour lui-même. Tout le monde ici le sent bien.
La troisième tient à ce qui me semble central dans la pensée de Bernard Noël à savoir la tension sur laquelle il insiste toujours entre l'écriture comme puissance articulante et la présence comme puissance jaillissante : écriture comme ce qui nous ouvre à la présence, au "lieu" mais nous en chasse aussi vite. Ecriture qui nous fait perdre la présence mais sans laquelle il ne resterait rien de celle-ci, de son passage. Prend sens son aveu dans une de ses lettres - celle du 3 août 1986 - "Il y a chez Bousquet des phrases qui parce qu'elles incluent le trajet de la contradiction - et sa tension - sont en elles-mêmes le Lieu"L'écriture de Bernard Noël, ses livres, je les avais rencontrés bien avant.
C'était en 1972 dans une revue dont il se souvient sûrement, Mise en page. Son N°1 était consacré à une enquête sur "l'expérience". Dans ce N°, il y signait un texte "Changer la mort" - Texte qui est repris dans 13 cases du Je, POL, 1998. Ce texte commence par ces 2 mots : "Vivre - Ecrire" et se termine par ceux-ci :Vivre. Ecrire. Vivre recherche Ecrire comme pour se trouver enfin devant le miroir de la révélation. Que voit-il ? Exactement ce que chacun peut apercevoir en regardant dans ses propres yeux: la nuit - la nuit noire. Ce que je nomme est supprimé dans le mot qui le nomme, et à tout coup ressemble au centre de il, centre qui est un puits béant. Changer la vie, disait-il. Les mots ne peuvent que naturaliser la vie, lui donner l'air d'être vivante dans la mort. Les mots sont cette agonie qui dure. Pas d'innocence. Nous sommes du mauvais côté. Il faudrait renverser l'ordre Il faudrait opérer la révolution. Il faudrait changer la mort. Mais comment nous dépasser au-delà de notre propre fin ?
Je ne savais pas que je venais de rencontrer dans l'espace des ces mots, et comme en creux, celui qui n'écrira pas pour devenir écrivain, ni même pour s'exprimer mais bien pour être, c'est-à-dire devenir. Mouvement qui emportera dans ses plis toutes les formes littéraires, les déchiquettera, les mêlera dans une uvre en crue: Joë Bousquet.
Cela, je ne l'apprendrai que peu à peu. Que quelques années plus tard, à la faveur de mon engagement sur les traces laissées par Joë Bousquet, Vie et uvre mêlées.Nous sommes en 1986. J'ai entre les mains le N°1 de la revue Apsara - j'aime les revues comme Joë Bousquet les aimait, Bernard Noël aussi si j'en crois ses nombreuses participations au lancement de projets nouveaux, ses nombreux textes disséminés, effet de sa générosité, ici ou là - Bernard Noël y signait le texte ayant pour titre "Pénétration", texte qui clôt Le journal du regard qui paraîtra 2 ans plus tard chez POL, texte qu'aime tellement et à juste titre Leonardo Rosa. Ce numéro avait à son sommaire une lettre inédite de Joë Bousquet à Roland de Renéville. J'appris que c'était lui qui avait été à l'origine de cette publication. Je lui écrivis alors. Ce furent nos premiers échanges.
Mon travail sur Joë Bousquet, son élargissement et notamment son ancrage dans cette ville, ce lieu et surtout en un tissu solide d'amitiés rythma nos courriers.
La plupart du temps je demandais à Bernard des textes pour les N° spéciaux de revues que je préparais. Friches, puis La Sape, enfin Sud qui ne vit pas le jour puisque la revue cessa de paraître. Heureusement, le projet fut repris et remanié en collaboration avec René Piniès et le Centre Joë Bousquet et son temps sous la forme de ce cahier, son deuxième, Joë Bousquet ou le génie de la vie. Bernard Noël n'accéda jamais à mes demandes successives. Si j'ai toujours insisté c'est parce qu'au-delà des empêchements conjoncturels : travaux, voyages Bernard m'avait confié à plusieurs reprises que vis-à-vis de Bousquet, vis-à-vis de "(son) désir de rencontrer Bousquet dans son écriture", il se trouvait dans une étrange relation d'"empêchement" (lettre du 1/7/1997), Bousquet comme Jouve d'ailleurs exerçant sur lui "tentation et censure" (lettre du 7 mars 1997). Voici ce qu'il m'écrivait en septembre 1996 : "Une étrange malédiction pèse sur ma relation avec Bousquet si bien que par deux fois j'ai été comme débouté, dérouté. La première fois, j'avais rassemblé tous les textes de Bousquet sur Jouve pour Fata Morgana et n'ai pas réussi à écrire une préface. La seconde, je m'étais engagé à participer à un colloque Bousquet à Caen (ou à Rouen) et ne m'y suis pas rendu parce que je n'avais pas réussi à terminer mon "essai". Que vous me proposiez une troisième tentative me donne envie de rompre l'interdit, mais quel est votre délai ?"Il ne rompit pas l'interdit ! Mais dans cette même lettre, il acceptait l'idée de venir à Carcassonne : "je me rendrai très volontiers, m'écrivait-il, à Carcassonne pour y lire du Bousquet et conjurer peut-être le sort". Je suis sûr que nous sommes nombreux à nous souvenir ici du 23 octobre 1999, de la venue de Bernard, de sa lecture surtout, dans le cadre de la très belle exposition des livres peints d'Anne Slacik.
Nous poursuivons depuis ce compagnonnage non pas à distance mais dans la distance, marque pour moi de respect et d'amitié.
Joë Bousquet écrivait à une de ses correspondantes - je ne sais plus s'il s'agit de Suzette Ramon ou de Christiane Burucoa - ces mots : " On découvre la poésie en regardant les choses jusqu'à oublier qui l'on est. Lisez des livres qui vous apprennent à regarder".J'aimerais, pour ma part, terminer en lisant un texte de Bernard qui m'apprit à regarder. Il s'agit d'un texte sur Bousquet. Peu nombreux, on a entrevu pourquoi, ils sont d'autant plus importants. Et Bernard en a écrit au moins deux à ma connaissance : une courte préface au livre qu'a publié Jean-Pierre Sintive aux Editions Unes, il s'agit de 3 textes de Bousquet sur René Daumal et celui-ci, dont je vais vous lire un extrait, publié dans la Quinzaine littéraire de Maurice Nadeau en avril 1974 et repris dans le livre 13 cases du Je, déjà cité. Ce texte Bernard Noël l'écrivit à l'occasion de la parution de deux volumes de lettres de Bousquet : à Carlo Suarès, d'une part et à Jean Cassou, d'autre part, édités chez Rougerie et de Mystique chez Gallimard.
Comment être soi-même ? Ecrire transgresse vivre, mais vivre s'éprouve au point que cesse le pouvoir d'écrire. Entre ce qui nous résiste et ce qui nous échappe, nous sommes nus: d'une nudité si entière qu'elle nous fait rebondir de l'à vif au blanc. La blessure de ce balancement déchire la conscience même que nous en avons, et à la fin nous tombons dans le trou. Vivre s'oublie dans vivre. Et pourtant quelle incomplétude toujours se réveille pour que la volonté renaisse. Ici même, de faire sortir de leurs voies parallèles écrire et vivre dans l'espoir que de leur rencontre surgira l'identité ? La littérature sécrète de l'immobilité; la vie sécrète son propre passage: l'une n'appelle l'autre que par fascination de sa limite. Ainsi, traversant écrire comme sa mort, vivre peut croire s'y connaître depuis l'autre côté, mais ce qui par essence est passant défait aussitôt la fixité dont la nostalgie l'habite. Et tout recommence.
Ecrire et vivre ne peuvent se rencontrer que dans la blessure, car en elle se réalise le double mouvement du sacrifice qui, d'une part, immobilise et, de l'autre relance. Mais la blessure, qui déchire, est aussi le signe de la bouche - le signe de l'ouverture: ce qui nous fait mourir est analogue à ce qui nous fait parler. Et pas seulement sur un plan symbolique puisqu'un homme, au moins en a fait la preuve par son corps.
Cet homme, Joë Bousquet, fut blessé le 27 mai 1918, et par suite condamné à l'immobilité durant les trente-deux ans qui lui restaient à vivre. Dès lors, bien que virant, il est retranché de la vie, et son corps, au lieu comme le nôtre de s'oublier tantôt dans vivre et tantôt dans écrire, reste fixe: il est en quelque sorte le troisième terme qu'il peut interroger depuis l'un ou l'autre côté. D'où, par rapport au temps, une situation unique que Bousquet note dans ses Lettres à Jean Cassou: " C'est l'avantage inouï d'une vie comme la mienne que chaque fait s'y nourrit du temps au lieu de servir au temps d'aliment" (p. 129.)
Le corps immobilisé n'explore plus d'autre espace que lui-même: il est un point, et donc décide de ce qui finit et de ce qui commence. Dans cette mesure, il est le lieu du renversement, le lieu de la réversibilité car le seul mouvement qu'il produit encore est celui de la pensée lequel dans ses retours sur soi absorbe en effet le temps. Ecrire et vivre deviennent symétriques : l'un est l'à voix basse et l'autre l'à voix haute d'une activité qui ne se différencie plus parce que l'immobilité lui assure cette transparence dont Bousquet dit qu'elle est "l'âme de ce qui appartient à la vie sans passer par la différence des corps" (Mystique, p.98).Bernard Noël, Cloué aux mots (extraits), Quinzaine littéraire, du 1/4 au 15/4/1974
copyright Alain Freixe