La page d'accueil

Lectures

Les notes de lecture

Lien avec

Marcel Alocco dans l'espace Le Cairn

Marcel Alocco

Laërte - Editions de l'Amourier
(collection Thoth)


Laërte ou l'urgence décousue de l'écriture

Parce qu'il veut d'emblée nous poser la question de l'existence, le personnage de ce texte n'existe pas. Comment d'ailleurs pourrait s'y prendre un personnage pour vivre ? Nous savons depuis l'ère du soupçon que les héros ne sont que papier, illusions de langage. Le Réalisme estompé, nous avons effacé durant le XX ème siècle tous les détails physiques des personnages. Entrer directement dans leur complexité intérieure est la seule façon honnête d'accepter la fiction.

Avec Marcel Alocco, le vent nous emporte plus loin, plus en profondeur, dans le chaos même du texte en train de se faire. Non seulement le personnage se trouve dissous, mais le texte s'évertue à déchirer les frontières, afin que circule de nouveau doutes, interrogations et inquiétudes.
Un curieux échange s'établit ainsi entre l'auteur et le père d'Ulysse. On croit pouvoir se référer au mythe, mais tout s'effrite comme le rocher sous l'orteil Il n'est pas Laërte -mais qui est Laërte ?- Laërte fuyant son ombre comme si elle allait l'ensevelir. Et ce doute gagne non seulement la totalité du récit, mais également l'acte d'écrire qui, en amont préside à la naissance de l'Odyssée. Parle-t-on le mythe, ou bien est-ce lui qui parle en nous. Quand Laërte est ressuscité, ne devient-il pas une ombre faisant parler Ulysse, mais aussi Pénélope et les autres, les narrateurs successifs, les lecteurs.
Quel est ce mystère qui place Homère en nous, alimentant nos terres de son verbe fécond Je voudrais, moi, l'auteur, dire que je parle, mais je sais bien qu'Homère de son ombre démesurée écrase mes propos décousus. Les textes travaillent les textes, les auteurs sont taraudés par les personnages, les contours sont gommés pour que tout aille dans tout. Où sommes-nous donc ?

Dans le tragique.
En fin de vie, de siècle, Mais quelle solitude, Homère, quelle solitude entre deux brins d'herbe…
Pour mourir…

Nice, 1965-2000

Si l'on ne peut définir qui est Laërte, au moins peut-on dire où il est. Là, près de la mort, de l'horizon qui recule, de l'amour qui se dérobe. Immense et humaine et digne douleur de la terre et de la mer confondues qui sentiraient la vie se retirer comme marée consciencieuse.
En ce lieu innervé par l'urgence s'installe l'irrépressible besoin d'écrire. Non pour compenser, ni même pour laisser une trace, mais pour gagner quelques instants de vie.
Laërte alors se souviendra que des noms furent donnés, nous serons de sa parole, épopée minuscule de ce siècle bavard, et que s'il ne parlait pas nous ne serions qu'absence.
Et l'écriture qui dès lors se forme ne peut qu'être débordante. Elle s'installe dans le rythme du souffle haletant, elle va vers…cet air une fois encore inspirée. A la fois sensuelle et immatérielle, palpable et insaisissable, elle avance avec la rage de vivre et le désir d'arracher du temps à l'éternité. Comme les battements du cœur, le mouvement des poumons, la circulation du sang, elle n'a pas besoin de se justifier.
Il arrive parfois à l'auteur de cerner l'acte d'écrire, comme pour mieux se surprendre Je ne suis ni le marcheur, ni le chemin, je ne suis que la marche ; on le voit bien, l'essentiel se situe dans le pas et non dans le but.
Le récit ne peut qu'obéir à cette destruction qui sollicite en permanence le nécessaire raccommodage Toute l'histoire est ainsi construite d'inutiles juxtaposés qui se justifient les uns les autres. L'art d'écrire saisi dans l'atelier donne le vertige. Nous en arrivons à nous interroger avec des mots sur la vie et sur l'action des mots Je ne suis plus que ma parole qui examine la matière de ce qui fut Laërte à vos yeux.
En ces lieux intenses celui qui lit se sent respecté, il perçoit également que se partage là une grande générosité. Car le mouvement qui vrille l'œuvre de Marcel Alocco atteint notre drame, il draine vers nous la douleur des siècles, des êtres qui se sont débattus dans le noir de la mort. Au terme de la lecture nous nous percevons profondément humains, douloureux et précaires, mais porteurs de langage.
Et il est toujours bon de redécouvrir l'alphabet comme un mystère et l'écriture comme un émerveillement Nous sommes le confluent d'un livre qui nous déborde d'une écriture inventée pour nous seul et de tous lisible. Le Laërte de Marcel Alocco nous invite à cette aventure immobile.

Yves Ughes

haut de page