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Extraits de Aral sur chantiers.org
Jean-Marie Barnaud sur Joe Bousquet et Simone Weil
Jean-Marie Barnaud sur "Le Tramway" de Claude Simon
Jean-Marie Barnaud
Bleu et quoi d'autre (Cheyne éditeur)
par Serge Bonnery
J'aime la voix de Jean-Marie Barnaud dans son obstination à rechercher une "beauté sans faille" parce que le poète n'accomplit pas sa "queste" dans l'obscur de son cabinet de travail, isolé, mais c'est le monde qu'il interroge, convaincu que la recherche de la beauté est ce qui le sauvera. Et pour cela, il faut gratter, creuser, traverser ce qui n'est, le réel, que l'apparence de la réalité. Investing in the United Arab Emirates
Beauté sans faille
comme un couteau
Elle tranche à vif dans le noir
tu lui souris
le monde est saufVoici, dès la première page de "Bleu et quoi d'autre", le chemin tracé. Quel est l'enjeu, posé ? Reconnaître la beauté (le sourire n'est-il pas la forme la plus élaborée de la reconnaissance amoureuse ?), l'identifier et, une fois saisie, la nommer ? Voilà, sans doute, une vraie tâche pour l'artiste. L'artiste n'est-il pas celui qui nous apprend à voir ?
Le regard met de l'ordre
dans le trop-plein du mondeJ'aurais tendance à accorder à ce recueil, au-delà de sa grande fluidité poétique (ici, la voix est chant), la valeur d'un essai. Jean-Marie Barnaud, en effet, livre un travail d'écriture enrichi d'une réflexion sur le sens même de l'écriture et son ouvrage, au fond, creuse encore et toujours la question d'Holderlin qui nous hante : "A quoi bon des poètes en ces temps de manque..." Wozu etc...
Il est important que, sur la route par eux arpentée, certains poètes acceptent de marquer un temps d'arrêt pour fixer à nouveau l'essentiel de ce qui les tient éveillés à leur table de travail. Pour dire et redire quel sens revêt pour eux cette drôle de vie qu'ils passent à chercher des mots pour les assembler, trouver (au sens de Trobar) de nouvelles articulations afin de rendre possible la rencontre entre le texte et son lecteur. La parole de Jean-Marie Barnaud ne tremble pas quand elle devient injonction ou lorsqu'elle se fait glaive pour braver, défier. La parole de Jean-Marie Barnaud ne se délite pas au contact acide des choses. Au contraire, c'est dans ce frottement au réel que le poète prend toute sa dimension.Ce que lui cherche, c'est le silence
Et tracer seulement une courbe
qui rapatrie l'âme jusqu'à son propre seuilEt s'il s'agit, maintenant, de rapatriement, c'est bien qu'il y eut égarement. Où et quand, peu importe. Mais nous le sentons bien, parfois, le sentiment de la perdition. Les poètes, et Jean-Marie Barnaud est de ceux-là, ont peut-être conçu quelque moyen de nous sortir de là où tout n'est qu'errements. Libre à nous de les ignorer, les moquer. Libre à nous de nous comporter à leur égard comme les hommes d'équipages dans l'Albatros de Baudelaire. Libre à nous de refuser de voir que
Les mots justes rayonnent
dans le temps épargné
Je préfère et de loin aller à leur rencontre. Sur ce chemin ouvert, ami, il n'est de splendeurs inutiles.
Aral (Editions de l'Amourier)
par Yves Ughes
Quand s'achève la lecture, les mots sont devenus eau ou sable, on ne sait : matière fluide en tous cas. Ce livre nous amène au respect de la langue, au refus de tout bruissement verbal inutile. Difficile donc de rendre compte, nécessaire pourtant pour dire l'émoi.
Aral s'impose comme une expérience de la douleur ; avec ce texte le monde est saisi dans sa souffrance par la souffrance d'un corps. Est-il un autre mode de connaissance véritable ? Le concept, les analyses -scientifiques, politiques, écologiques- finalisent toujours en des perspectives rassurantes, même s'il s'agit de réalités fuyantes. Notre univers médiatique quotidien regorge de spécialistes qui expliquent toujours tout. Une fois expliqué, le phénomène est classé. L'homme peut continuer d'exercer son pouvoir. Le personnage qui traverse Aral, Hans, est malade, réfugié en province, démuni, peut-être que sa faiblesse l'a vidé, lavé et comme rendu à l'origine. En ce dénuement s'anime l'essentiel et se noue une relation au monde. Le drame de la mer d'Aral, de ce peuple rivé aux carcasses rouillées, ensablées, délabrées, démontées travaille le corps malade et alimente sa faiblesse. Notre finitude s'inscrit dans les correspondances du texte. La fin assurée de notre corps se conjugue avec une pourriture possible de la terre non dans une relation micro/macrocosme mais dans un oratorio qui situe un moment du monde. Nous croyons marcher sur un sol stable, d'un pas assuré. Le texte vient nous déstabiliser, au gré des chapitres se révèle l'ensablement, et les mots viennent effacer nos repères, nos béquilles intimes. De fait, la narration se dérobe au linéaire, la gomme est passée par-là supprimant toute ligne grossière qui aurait pu devenir affirmation. Les pages déchirent la brume délicate de la chair malade pour laisser monter les monstres d'un monde qui se meurt, à mer fuyante une Terre vaste. Sous la peau le sang s'affaiblit pendant que sur le buvard des rivages viennent s'abîmer des bâtiments hébétés. Aral retirée là-bas au plus loin derrière les dunes sèches où s'enfouissaient les corps pour échapper aux rongements acides, à la pestilence partout disséminée sous l'horizon implacable. Où donc se trouve l'ordre des désastres, dans quelle logique vont-ils s'inscrire ? L'expérience de la douleur s'inscrit dans le réel, mais le sens se dérobe. Le monde panique dans le doute, un terrible sentiment d'abandon surgit au gré d'un constat : C'est le regard du Mont des Oliviers.
Des pointillés pourtant, quelques signes et la quête redevient possible. Faisant écho à d'autres présences féminines, aux gestes doux de Mariette, aux soins discrets d'une vieille silhouette, une voix traverse le texte, celle d'Anna. Saisie comme un émerveillement, elle permet à Hans de reprendre la marche. Quand tout se dérobe, il faut répondre aux puissances cachées.
Suivre la voix, l'atteindre et la reconnaître, l'exigence est forte, elle détermine la texture entière du livre. Parler relève parfois de l'indécence, les professionnels de la parole, les professeurs par exemple, en prennent pour leur compte, mais ils ne sont pas les seuls en cause cette façon péremptoire de signifier qu'ils connaissent. Jamais pris en défaut ils ramènent tout au discours. Il faut toujours qu'ils sachent. Si la vie tient dans sa finitude, si l'émerveillement parfois s'immisce dans la douleur du monde, comment les mots peuvent-ils encore se diriger vers ces zones noueuses où se joue notre drame, sans se perdre ? En ces temps de brouillages verbaux, où l'insolence prophétique du précaire triomphe, le dire et l'écrire ont-ils encore les moyens d'éviter les pièges du pouvoir réducteur et mutilant ? C'est quand faire beau dégoûte qu'on commence vraiment à comprendre le piège que c'est, l'écriture. Un tel cartouche situé dans le texte situe les enjeux. La langue de Jean-Marie Barnaud se situe à ce niveau là, hors de toute complaisance elle n'est que travail, inlassable, pour atteindre ces instants humains où tout se fait limpide, dans la douleur sans doute, la solitude aussi, elle était émue jusqu'aux larmes, comme chaque fois qu'elle atteint l'évidence d'une solitude.
Ainsi se tracent des voies de fraternité.