La page d'accueil

Lectures

Les notes de lecture

Liens avec

Les pages Michel Butor de chantiers.org

Le site personnel de Michel Butor

Michel Butor

Géographie parallèle aux éditions de l'Amourier

par Serge Bonnery

Le monde, autour de nous, de guerre, d'incertaines conquêtes, est d'une grande fragilité. Pour explorer ces lieux qui renvoient l'homme à son temps de manque, de tremblements, de doutes et de fleurs empoisonnées, Michel Butor s'est fait géographe, prenant la mesure des fractures partout où elles sont manifestées, et tel le volcanologue chargé de veiller sur les brasiers des entrailles terrestres, le voici courant le monde à la moindre vibration, muni de ses instruments, attentif à toute menace.
Avec Michel Butor, le poète est ainsi devenu arpenteur. Il cherche à explorer "nos fissures", ces lieux où "les souvenirs prennent corps" en même temps qu'ils disent l'attente du "grand passage, d'un paradis entrevu".
Adressant un "merci aux pierres d'être là pour la pause qu'elles proposent" (car il faut prendre appui sur le chemin et respirer, trouver les "souffles venus d'avant les alphabets"), il s'agit, pour l'arpenteur poète, de donner un sens à nos misères comme il est dit dans La ville des lamentations : "oasis tant cherchés où les orgues et les harpes vibreront à toutes nos misères, leur donnant enfin le sens dont elles manquent si horriblement".
Que cherche donc le poète à nous dire et l'arpenteur à crayonner au sol ? "Le lieu où résister", tout est là, qui n'est ni lieu de repos ni de sommeil mais où la veille seule importe, l'attention aux objets, à ce que leur forme nous enseigne. Et ce lieu de toutes les confrontations sera "refuge de silence" à l'abri du coup de dé (comme on dirait un coup de vent) dont nous savons, après Mallarmé, que jamais il n'abolira tout à fait le hasard. Car nous sommes bien - le spectacle du monde en atteste - les fruits d'une création qui doit son inachèvement à l'ivresse des dieux abandonnant la partie. Est-ce de guerre lasse ou d'ennui qu'ils nous laissèrent à la porte, ignorants de nos rêves ? Au poète, dès lors, d'arpenter les chemins jusqu'à trouver la clé et, pour lui, seuls "les mots sont les clés / qui nous ouvriront / les geôles d'esclaves / où nous attendons / l'heure du départ".
Avec la Géographie parallèle de Michel Butor, cette attente n'est jamais vaine car il nous invite à "trouver son nom dans la prime aurore", minutieuse recherche. Et si nous cheminons avec lui, patiemment, alors peut-être atteindrons-nous sans trop de dommages l'heure de la levée d'écrou. Mais pour cela, il importe que nous demeurions lucides et transparents.
La lucidité : n'est-ce pas ce que l'on attend de l'arpenteur écrivant ? De l'inlassable guetteur ? Moins pour qu'il nous dise qui nous sommes (le saurons-nous jamais ?) mais pour qu'il donne à voir, selon le projet poétique d'Eluard, la mystérieuse volte de nos rêves et nos mains enlacées derrière la grille rouillée de nos peurs séculaires, où la vie encore s'impatiente.

haut de page