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Lectures

Les notes de lecture

Philippe Chartron

L'autocar ou le transport comme métaphore de la vie

aux éditions de L'Amourier

par Yves Ughes

De prime abord l'écriture semble retenue, tendue par la pudeur ; indéniablement Philippe Chartron se méfie du lyrisme. Le texte pourrait surprendre par cette distance établie avec les sentiments. Les éléments concrets y occupent une place importante, donnant aux phrases un rythme d'enregistrement mécanique Les portes ne s'ouvrent pas. Aucune joie n'est célébrée dans les murs de la gare routière coutumiers de ces départs. Cette rigueur ne peut cependant contenir longtemps le bouillonnement que l'on sent remuer sous les lignes, des mots conduisant à la douleur surgissent, même en ces instants métalliques et viennent troubler la surface d'un récit volontairement placé en situation d'objet lisse Jusqu'à la fin, aucun comptable infernal ne peut savoir qui montera dans quel véhicule. Ainsi la lâcheté peut changer de camp au tout dernier pleur. L'explosion n'en est que plus violente ; les mots existentiels y gagnent en force. La rupture intervient également dans le rythme, si les premières pages présentent des structures de phrase régulières, le cœur du propos se brise en énumération haletantes qui suscitent le vertige et l'emportement. Nous sommes en présence d'un drame, étiré, décomposé en images, organisé en structure géométriques, mais d'un drame tout de même, le nôtre.
L'autocar dès lors devient risque, le trajet se fait figure de notre condition, il la révèle au gré des étapes comme le car massif qui attend son chauffeur, les voyageurs ne connaissent pas encore leur vérité. Ils ne savent pas qu'ils la connaîtront, quand hors de ce monde qui les a brisés, ils iront dans le temps du car, roulant sur le sol comme sur un ciel peint, la tête en bas, veillés par un terre vide et bleue.
Pourquoi donc un autocar pour dire ce qui taraude et menace ? Moyen banal de locomotion, désuet même en l'occurrence, peut-être dépassé cet autocar ne présente aucun trait distinctif susceptible de transformer sa carcasse en symbole. Dans ce texte pourtant, il se hisse progressivement au niveau d'un corps mythique, traversant nos lieux pour que surgissent des vérités L'autocar a le bénéfice du rite, par son trajet, ses horaires obligés. La reddition à ce rite autorise la connaissance. Avant cela, le passager n'existe pas. Il demeure soumis au temps. Par ses usages et son costume, et plus encore par son langage redondant, il reste déterminé et surdéterminé.
Comme le passager, nous voici donc tirés hors de nos cadres habituels, jetés en un lieu mouvant, portés en avant, vers quoi ? Amenés à se poser la question : exister signifie quoi ? Un élément de réponse nous est proposé par le paysage, mais ce que nous unifions par la vertu de notre esprit se défait ici en images successives, collées, découvertes et dépliées. Et si tout n'était que construction de l'esprit, que le mouvement déstructure ? La question insinuée, d'autres surgissent, rongeant progressivement l'être qui se croyait solidement charpenté autour de données structurelles intangibles. L'extérieur défile, l'intérieur se dérobe. Eclate la vérité qui résonne comme une fin de voyage Comme de toutes les structures complexes, fleurs, qui miment la bonté, animaux qui miment la fureur, moteur qui miment l'utile, le but est la mort.
La distraction de ce but est la vie, et le voyage en autocar est distraction. Distraction/divertissement, les mots jouent et, comme chez Blaise Pascal, ils nous somment d'exister.
La traque peut dès lors se développer, contre les illusions et les impostures. Ainsi prend forme la distinction entre l'oubli et le souvenir. Calé dans son siège -bien réel ?- le passager rejette le pouvoir structurant du souvenir Le souvenir continue de choisir dans l'inépuisable réserve d'images fabriquées par le désir, dans ces reconstructions minutieuses de ce qui fut, de ce que nous voulons qu'il fût. Sont battus en brèche la volonté d'organisation et l'orgueil dominateur du pouvoir structurant. Ne passons-nous pas notre temps à mettre en ordre ce qui n'est que profusion venue d'on ne sait où ? Ce livre arrache les masques de puissance, il nous place dans l'autocar face aux seuls paradoxes tenables l'oubli est vrai, il dit que nous n'étions pas, que nous n'avions pas.
Ce pourrait donc être une œuvre de désespoir, mais la langue est là, qui se travaille et qui cherche à dire, à atteindre. Encore lui faut-il également se dégager des ornières, des pièges qui offrent la garantie de l'évidence tout a été dit, ailleurs, par les formules attendues qui permettent de dire. Ici, c'est se retirer, se taire.
Se savoir, s'oublier.
Et dans ce creux les mots trouvent des voies nouvelles, faites de pudeur et d'explosions, de déchirures qui recomposent.
Ce livre est exigeant parce qu'il nous amène au bord du vide ; dans le partage du langage il nous donne pourtant la force d'être.
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