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Emmanuel Darley
Un des malheurs (éditions Verdier)
Les visages du malheur dans une Bosnie déshumanisée
par Serge Bonnery
Huis clos dans une ville assiégée sur laquelle pleuvent les bombes. Selon que lon est à lextérieur ou dedans, la perception change. Emmanuel Darley dit le malheur des gens de Sarajevo et dresse le procès du cynisme et de lindifférence.
Dans le roman quEmmanuel Darley, écrivain actuellement domicilié à Narbonne, publie aux éditions Verdier de Lagrasse, Sarajevo sappelle Restonica. Nous sommes au moment où la logique de guerre monte en puissance, au moment où les chars prennent position sur les collines qui entourent la ville bientôt assiégée. Dedans, cest-à-dire à lintérieur des murs sur lesquels vont pleuvoir des bombes inlassablement, il y a Pierre Salive. Ancien chef des pompiers, président du club de foot local, cest autour de lui que va sorganiser vaille que vaille une difficile résistance à lattaquant. Dehors, dominant sa cible comme laigle survole sa proie avant de fondre sur elle, le général René Brûlé commande lassaut, désigne les cibles à laide de jumelles. Il frappe chirurgicalement pour faire mal. Pour détruire. Pour tuer. Son seul but est de raser, déradiquer. Une version actualisée de léternel « Tuez les tous »
Le théâtre de la guerre. Cest ce face à face sournois, où chacun sépie, sans jamais se parler, quEmmanuel Darley a choisi comme trame de son récit. Lauteur alterne ainsi les points de vue tout au long du roman où le lecteur est placé tantôt « Dedans », aux côtés de ceux sur qui lon tire, tantôt « Dehors », au plus près de ceux qui tirent. « Dedans », avec les agressés. « Dehors », avec lagresseur. Après avoir publié un premier roman en 1993 chez POL, puis un autre, Un Gâchis, en 1997 chez Verdier, Emmanuel Darley sest essentiellement consacré au théâtre. La maîtrise du langage théâtral que lécrivain a ainsi acquise au cours de ces dernières années se ressent fortement dans Un des malheurs. Emmanuel Darley ne parle pas au nom des multiples personnages qui peuplent son récit mais il leur donne directement la parole. Il les met sur la scène. Et lemploi systématique du « je » qui prend ici des facettes multiples selon qui sexprime derrière la première personne du singulier, donne à ce roman une étonnante force dévocation. Sa force, Un des malheurs la doit aussi à la manière dont son auteur, qui a séjourné pendant un mois à Sarajevo au centre culturel André-Malraux, évoque la guerre en Bosnie. Pas la guerre en soi, mais celle-là en particulier, dans son contexte historique, géographique et humain. En refusant tout discours moralisateur et en évitant le piège de lémotion, Emmanuel Darley entre plus profondément encore dans les blessures.
Un univers halluciné. Un des malheurs fait mal à lâme. Attaque au burin les poncifs trop souvent accumulés dans les récits de guerre. Démonte sans complaisance les mécanismes des comportements humains : ici lâcheté, cynisme, courage, peur, inconscience, folie, amour se côtoient dans un univers halluciné. Et cest là que le romancier atteint son but. Dire le malheur de la guerre dans Restonica ruinée, brûlée, déchiquetée. Tandis que dans un «Ailleurs», cest-à-dire ni « Dedans », ni « Dehors », on attend, on réfléchit, on sinterdit dagir dans la précipitation, on se réunit pour créer une commission pour décider quelque chose, mais décider quoi ? Emmanuel Darley dépasse le simple procès de la guerre. Son livre fait le procès du cynisme et de lindifférence, marques de fabrique du monde mondialisé. Un des malheurs, encore.
Cet article est également paru dans le journal L'Indépendant