Lectures
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Miguel Delibes
L'étoffe d'un héros (éditions Verdier)
par Serge Bonnery
Qu'est-ce qu'un héros ? Ou, dit autrement : y a-t-il de grands hommes ? Ce questionnement est au centre du roman de Miguel Delibes que les éditions Verdier de Lagrasse publient en cette rentrée littéraire 2002.
Le livre a pour toile de fond la guerre civile espagnole. Mais comme l'annonce clairement la quatrième de couverture : ce n'est pas un livre sur la guerre civile proprement dite, même si tout le poids de cette tragédie
pèse sur les personnages campés par l'auteur du récit. Play online games war games for free.Impossible pour le lecteur d'échapper, en effet, à la tension extrême qui s'immisce entre les lignes du texte, une tension qui monte au rythme des événements. Toute la subtilité de Miguel Delibes est d'avoir su contenir, en arrière-plan, une guerre qui, comme on s'en doute, bouleversera la vie des individus qui vont y être confrontés. Car voilà, véritablement, ce qui intéresse l'écrivain. Pas la guerre en tant que fait historique. Mais la
guerre en tant qu'elle agit sur les hommes et les révèle dans leur vérité.Gervasio est né dans une famille de la petite bourgeoisie traditionaliste et provinciale. C'est le personnage principal du roman, que Miguel Delibes prend quasiment à sa naissance pour le conduire jusqu'à l'âge adulte. Gervasio n'est pas un enfant ordinaire. La musique militaire le met en transe, jusqu'à lui faire dresser les cheveux sur la tête.
Comme un éventail. Loin de considérer cela comme une tare,
son oncle, nostalgique des guerres carlistes, s'emploie à cultiver chez Gervasio ce qu'il juge comme une prédisposition surnaturelle à
l'héroïsme. Malgré un père médecin naturiste et libertaire à qui le phénomène est, pendant un temps, soigneusement caché, Gervasio se croit promis à un destin exceptionnel. La guerre se chargera de mettre
cette conviction à l'épreuve des faits. Comme tous les romans de Miguel Delibes, celui-ci se déploie comme un éventail. Parmi ses multiples
facettes, on retiendra l'attention particulière accordée dans le récit au microcosme familial que la guerre civile écartèle, entre liens du sang et divergences politiques. Miguel Delibes trouve là l'occasion de dresser
quelques portraits ciselés : un genre dans lequel on sait que l'écrivain excelle.Mais L'Étoffe d'un héros, c'est aussi la relation entre un
père républicain retenu prisonnier, dès les premiers soulèvements populaires, dans les arènes de la ville et un fils engagé dans les troupes franquistes. Enfin, Miguel Delibes a écrit là un roman d'apprentissage :
comment Gervasio va se confronter aux autres, lui qui a vécu une enfance coupée des réalités du monde, comment cet adolescent va apprendre l'horreur, la peur, le mensonge. bref, comment Gervasio va affronter la vie.L'étoffe des hommes. Dans ce face-à-face avec la réalité, surtout s'il s'agit d'une guerre et d'une guerre, civile de surcroît, qui peut dire qui sont les héros ou simplement s'il en existe ? La vraie question, ici, serait
plutôt : quelle est l'étoffe des hommes quand l'habit qu'on leur
a fabriqué se déchire ?Miguel Delibes n'a cessé de dresser son travail littéraire
contre la bêtise totalitaire. Avec L'Étoffe d'un
héros, par les valeurs de tolérance ici défendues, l'écrivain
ajoute une pièce maîtresse à son oeuvre.
Vieilles histoires de Castille (éditions Verdier)
par Serge Bonnery
En dix sept séquences de trois pages, Miguel Delibes parcourt son territoire d'enfance. Un village de Castille avec, pour tout horizon, une pinède, des champs de blés, un ciel interminable et, pour toute fenêtre ouverte sur ailleurs, la route de Pozal de la Culebra que le narrateur emprunte lorsqu'il décide, sans en rien dire aux siens, surtout pas au Père, de quitter l'endroit.
D'où l'on est, qui l'on est : entre ces deux questions et pour les rassembler jusqu'à n'en faire qu'une, Miguel Delibes tisse le lien qui apparaît, plus évident, plus transparent, pourvu qu'on ait tenté de le rompre, un jour.
Isidoro, le narrateur, a porté comme un fardeau ses origines rurales. Dès les premiers textes, Miguel Delibes mesure la distance qui sépare la ville - éphémère - de la campagne - immuable. Il pose des décors. La ville, ses "empilements de briques", ses "blocs de ciment et les montagnes de pierre" qui changent chaque jour. La campagne, ses collines, "le nid de la cigogne, les peupliers, le ruisseau et les bois". Tout ce qui, dans une trajectoire, quelle qu'elle soit, nous attache et nous fonde. L'enracinement.
Il y a, inévitable, une pointe de nostalgie dans ces courts récits, souvenirs rassemblés d'une mémoire déjà ancienne. Mais là n'est pas l'essentiel du livre, même s'il n'y a aucune honte à cultiver la nostalgie de ce que l'on a, au fond, tant aimé. Le livre de Miguel Delibes recompose la géographie d'une enfance et derrière cette exigence de dire, se cache la conviction qu'on ne quitte jamais vraiment les lieux qui nous ont marqués. Que, la vie a beau nous ballotter dans tous les sens, le lien ne se rompt qu'en apparence. Que toutes nos tentatives de départ ne sont que fausses sorties. On va comme on vient. On vit comme on revient.
Entre la tendresse du regard que l'adulte porte sur son enfance et la dureté de l'écriture comme un écho à ces paysages dépouillés, secs, désertiques de Castille, Miguel Delibes compose le portrait d'une époque, d'une région. Personnages et lieux défilent sur l'écran de la page, se croisent, se regardent, s'interrogent : ainsi l'écrivain parvient à faire entendre l'étrange dialogue des êtres et des choses."Après tout, le village demeure et il reste quelque chose de chacun, accroché aux collines, aux peupliers et aux champs de blé".
Ouvrir les yeux, tendre l'oreille, à l'écoute d'un temps perdu que seule l'écriture ici retrouve. Ses forces élémentaires. Sa beauté archaïque. Son immobilité. Tout ce à quoi nous avions cru pouvoir échapper et qui nous rattrape. Miguel Delibes nous invite à ne rien négliger de ce dialogue là. Où l'essentiel demeure.