Jacques Dupin
Ecart aux éditions POL
par Alain Freixe
On ne part pas ! La saison est bien infernale. Hauts murs. Clôtures. S'en sortir ? Trouver une issue ? On ne peut pas ne pas y songer. On ne peut pas ne pas continuer à avancer. Et c'est tomber. Souvent. Se relever. Toujours. C'est se heurter, aussi. Et détruire alors ce qui résiste - dedans comme dehors - ce qui entrave la marche, fatigue le pas. Et c'est essoufflé, repartir. Bouche ouverte. En quête d'air. Dans la pente. Qu'elle monte ou descende. Qu'il y ait à gravir ou à "dégringoler par une pente de broussailles et de ronces jusqu'à la gorge rocailleuse, jusqu'à la combe obscure au fond du ravin."
Ecart est un livre traversé par la douleur. Issu d'elle, il y ramène. Quand "Obèse. Souterrain. Grand âge. Appuyé sur canne, et tendon brisé, hanche à vif. Claudiquant, louvoyant, achoppant, ralenti par la lourdeur des poisons injectés qui répugnent à se dissoudre. L'il fixé sur la terre entrouverte, allant moins loin, moins encore", comment "courir le risque de la pente" ? Comment demeurer cet homme du "bond sans tremplin"? Comment rester ce marcheur puissant capable de faire face à cette "poésie qui nous chasse" ?
En poursuivant. Obstiné. Un pas après l'autre. Aller dans le déhanchement. Mais claudiquer, c'est toujours marcher, se jeter à côté. Dans l'écart. D'écart en écart. C'est prendre par le versant scalène, prendre par le sinueux d'un chancellement : "Je marche en boitant, j'écris en boitant", C'est rejoindre la grande cohorte des boiteux et aller à côté de celui qui jette l'éclair depuis le haut du ciel comme de celui que brûle la passion de la vérité . Si Jacques Dupin chancelle, il ne tombe pas pour autant. Il va. Il zigzague, multipliant les approches et les points de vue.
Ainsi le poète se fait serpent - "le corps ondule et durcit / une langue dissymétrique" - ligne vivante qui se plie, se déplie, se replie. Apparaît. Disparaît. File. Toujours dans l'écart. Voilà retrouvée cette "négativité souveraine" par laquelle Jacques Dupin a toujours voulu s'arracher à lui-même, à ses fatigues. Et laisser là ses mues, les abandonnant aux souches déracinées, aux corbeaux des torrents sans eau. Jacques Dupin, poète pour qui "le travail de sauvegarde n'est pas : renforcer, étayer, colmater, embellir. Mais engendrer de sa dépouille, de sa dévastation même, de ses débris calcinés : une langue inconnue, la même et l'autre, fusionnant", est ce serpent qui sait rentrer sous terre. Retourner à la nuit pour y chercher "un surcroît de force, et l'aggravation du silence". Nuit qu'évoquait son ami Henri Michaux, lointain intérieur où elle remue et écrit. Et ce n'est certes pas là façonner un dire, donner forme à la langue, mais au contraire s'espacer, s'écarter, livrer passage à une langue vive, à l'état naissant, aux eaux torrentueuses et nues qui prennent sous la lumière les formes du corps traversé. "Je balbutie", écrit Jacques Dupin. Cela est chanceler dans la langue, "(griffonner) les airs que me soufflent, où me refusent, les arbres et les gens, les nuages, les oiseaux, la lumière ", un coup d'ongle ici, un coup là. Ainsi va le serpent plissant la surface des choses. L'échancrant. Ainsi la "poésie : l'ongle du serpent sur la peau des choses", est "feu" qui met à nu " et fait surgir la langue à travers le corps". C'est là dans ce tour de langue que ça prend. Qu'entre l'il et les mots ça fait événement. C'est entre les lignes que ça prend. Là où Jacques Dupin se sait depuis Moraines condamné à errer. Là où tout se jouait déjà t pour Pierre Reverdy qui écrivait : "rien ne vaut d'être dit en poésie que l'indicible, c'est pourquoi l'on compte sur ce qui se passe entre les lignes". Entre les lignes comme entre les herbes, les pierres où est l'espace du serpent. De sa marche. Sinueuse ou coulée. De ce sifflement qui continue longtemps après qu'il a disparu. Comme si entre mottes et herbes coupantes vibrait encore l'air, à peine déplacé. De cette "fraîcheur" qu'abandonne à l'air "sa trace dans l'herbe épaisse". Fraîcheur qui reste sur la langue au terme de la lecture d'Ecart de Jacques Dupin.Strates Cahier Jacques Dupin dirigé par Emmanuel Laugier aux éditions Farrago
Le corps clairvoyant de Jacques Dupin (Poèmes 1963-1982) Poésie/Gallimard
par Alain Freixe
Il faut rendre hommage aux éditions Farrago d'avoir permis à Emmanuel Laugier de mener à bien ce projet : séparer et river ensemble, à propos de l'uvre de Jacques Dupin, ces couches de voix multiples qui vont s'étageant et s'étendant en strates. Beau titre !
32 manières d'aller - et comment les citer toutes de Jean-Claude Schneider à Mathieu Bénézet en passant par Bernard Noël, Claude Esteban, Dominique Fourcade, Jean-Louis Giovannoni, Jean-Christophe Bailly, Patrice Courtois, Pierre Vilar, Marie Alloy, Yves Charnet, Valéry Hugotte, Cédric Demangeot, Dominique Viart 32 levées de soc. 32 manières de labourer les terres abruptes de Jacques Dupin sous le soleil des pierriers, la chaleur des éboulis qui les bordent.
A ces voix, il faut ajouter le choix des 17 reproductions de Giacometti à Miro en passant par Bacon, Malévitch, Tapiés, De Staël, Michaux, Capdeville, Chillida, Alechinski,, Adami ainsi que la photographie de Denis Dailleux, portrait de Jacques Dupin qui clot cet ouvrage. Manière pour Emmanuel Laugier de nous signifier que Dupin est toujours déjà ailleurs. Dehors. Hors de prise. Là où c'est la nuit qui après avoir bien remué - et l'il cligne vers Michaux l' " ami lointain et le plus proche " ! - écrit " élargissant l'espace, extravagant la page. Pulvérisant le cercle de pierres. Et enrôlant la mort. On lui doit un surcroît de forces et l'aggravation du silence. On lui doit de toucher l'extrême fond de la faiblesse et la cime de nos plissements. " On doit tout cela à Jacques Dupin. Et Bernard Noël a raison de s'étonner dans son article Une encre irréparable: " Quoi ? Il y a 25 ans qu'a paru Dehors : fallait-il tout ce temps pour remarquer à quel point il décape radicalement la poésie ? Tout ce temps avant que sa lecture jette bas le paysage et fasse là-bas reculer Une saison en enfer comme un titre à côté du sien trop racoleur pour un effet comparable ? "
A cela il n'y a rien à ajouter. Il y a à lire Jacques Dupin - la parution dans la collection Poésie/Gallimard de ce volume regroupant les recueils parus entre 1963 et 1982 tombe à pic - soit à se livrer à cette expérience : affronter du vivant. Cela qui tient sous les lois du corps. Chez Jacques Dupin, la poésie est du corps - un homme s'y demande par où il est chair et nerfs - d'un corps qui invite l'âme - cette " matière de souffle ", ce vent, lame qui coupe l'air - à la fête des sens. " Clairvoyant ", ce corps, effilé d'âme, laisse passer. Sait s'interrompre. Se tenir en suspens. Souvent aussi, en retour, ruer. Briser . Disloquer. Les poèmes naissent dans ces échancrures-là. La lumière qui les baigne est celle sans concession de l' incendie qui ravage le point de rencontre d'un cur et du monde. A son feu, il y a de quoi reprendre flamme et énergie " pour avancer dans le jour, dans l'insistance désespérée du jour . Malgré la nuit " comme l'écrit Claude Esteban dans sa strate. Il est urgent de lire Jacques Dupin !