Emmanuel Laugier
Vertébral (photographie de couverture de Jean Mohr)
Didier Devillez Editeur, 2002
Une figure hante ce livre d'Emmanuel Laugier, une figure qui va se démultipliant. Une figure d'homme, simple enveloppe flottante : de "grands manteaux sombres", des "cabans longs", des têtes avec chapeaux bien enfoncés. Ces "feutres bas / ( ) chapeaux mous sur la tête" avancent, arrivent de partout à la fois sans qu'on les entende vraiment. Anonymes, "ils investissent / et habitent les yeux / crèvent les oreilles crèvent / l'ouïe", ils nous font ce que nous sommes : maigres, petits, malvoyants, recroquevillés dans notre peur de la mort, vidés d'air et pourtant si verbeux ! Ombres déjà. Comme eux.
On leur doit d'être. Pourtant. Mais dans l'asphyxie. De cela, il faut s'arracher. Se défaire, comme on décollerait un masque, pour qu'un peu d'air lave les peaux mortes d'un visage en attente. Fuir, loin des mains qui émergent des longs manteaux. Ou glisser entre leurs doigts.
J'entends les remugles d'une sourde colère se répercuter dans les quatre moments de ce deuxième volume d'un cycle d'écriture dont le premier, Son / corps / flottant, était paru en 2000 chez le même éditeur (lire ci-dessous) alors qu'on attend le troisième, Portrait de tête, pour très bientôt aux éditions Prétexte. Tout sauf un sentiment, un trait de caractère qui serait celui du poète Emmanuel Laugier mais une disposition antérieure à ses mots qui a mis en mouvement sa langue. Un sursaut. Ses saccades. Ses secousses. Et c'est leurs ondes portées qui le mène toujours plus au large de toute écriture apprise. À désécrire. À fuir les formes vides, ces " attrape-de-vie dont parlait Rilke, que manipulent ceux aux " feutres mous et lisses ". À attaquer le corps massif de la langue, par la Vertébrale, ce pli que le dehors - tout cela qui entre par effraction dans l'il comme autant de forces qui soulèvent la rétine, violent la pupille, font la peau aux mots - , cette force dont parle Gilles Deleuze, venue du plus lointain que tout monde extérieur, occasionne à la paroi même où se joue le sens de ce qui se passe pour nous. Vertébral est ce plan vertical, cette paroi plissée, faillée. À parcourir, Vers le bas d'abord. Mais descendre, c'est risquer de se perdre aussi bien dans " l'envahissement de noirs épais, de cave où n'entendre plus rien ". En bas - dans la soute - règne l'indistinct. Le bruit. Nerfs et chairs, tous vibrant, épaissis de mots. Tout cela à gratter. Jusqu'à l'os. Evacuer la vieille moelle et souffler enfin dans cette Flûte des vertèbres dont parlait Maïakovski jusqu'à ce qu'elle rende le son ami, celui de " la plate-forme de l'homme ". À partir de là, remonter. Remonter au jour est l'affaire du poème. D'une écriture au burin, à la masse. Et d'entre les fragments, éclats, poussières point de couture. On ne faufile pas, ne ravaude pas. Tout juste si l'on répète, reprise de volée le plus souvent. C'est fait d'écarts, pas après pas. De prise en prise, de ressaut en ressaut - ces saillies d'os - où prendre appui. Se faire la colonne - Vertébrale inédite !
Ces lignes de mots avec cahots engagent une lecture comme une marche sur un chemin mal empierré, un chemin où affleureraient en cargneules pénitentes quelques pierres ruinées. C'est cela qui émeut. Trouble. La poésie non plus comme un écrit, création plus ou moins bien assurée d'un objet verbal, mais comme un acte, un moment de l'existence en mouvement vers son sens, un essai " de passer à travers ", une tentative de " faire / au moins faire / un dégagement ". Pas comme on tape en touche mais loin devant. Pour se donner de l'air. Celui qui passant dans La flûte des vertèbres rendra ce son celui de l'homme. Sa chance. free online shooting games . How to Get Free School Supplies. Back to school time can put a strain on the family budget.Alain Freixe
Son / Corps / Flottant aux éditions Didier Devillez
Et je suis dehors déjà je suis dans l'air aux éditions Unes
par Alain Freixe
Il y a quelque chose de renversant dans la poésie d'Emmanuel Laugier. L'il se tient devant ses mots. A l' arrêt. Non pas chasseur mais chassé. Non pas traqueur mais traqué. Débusqué. Devenu proie de quelque chose qui soudain s'anime, arrache à l'il ses taies. Ses poussières de savoir. C'est là moins l'écho que l'effet le plus patent des poèmes d'Emmanuel Laugier, tous écrits sous le coup de fractures de la vue. Quand "voir saute sur soi" trouvent à se rebrancher de vieux montages, à se réactiver d'anciennes connexions dans le fond du corps.
Comme il est difficile de citer ces longs textes, ces longues coulées, cette lave sans cesse aux prises avec un sol cahoteux. D'où ces points, ces tirets, quand ce ne sont pas des slashs qui coupent et relient dans un bord à bord rugueux les mots entre eux. D'où ces enjambements et rejets, ces reprises, ces répétitions tronquées, ces décalages, ces sauts, ces accélérations, ces glissando. Et tout ce blanc. Au milieu. Rayé. Biffé. Marqué. Tatoué du cerne noir des mots. Si on a l'impression parfois de ce que décidément ce n'est pas possible, on n'arrivera pas au bas de la séquence, c'est qu'on a mal évalué la pente - le réel toujours défait nos pauvres estimations ! - on respire mal, on halète. Pourtant l'air, cette "lame" chez Emmanuel Laugier, cette "blanche lame de souffle", finit par passer. Et c'est le cur qui bat au bord des lèvres de "la montagne noire", c'est lui qui va "en soi-même glisser".
La langue d'Emmanuel Laugier est bien la nôtre mais telle qu'elle sourd, modelée, rythmée par les défilés du corps, rendue orageuse par les barrières qu'il est capable de dresser. Imprévisibles. Après la retenue, le débit s'amplifie. Les mots giclent, bouillonnent, écument.
L'important, on le sent bien, est cette force qui les pousse, les précipite, les roule. Cela qui passe et se perd entre les mots, entre les lignes, entre les pages. Cela qu'ils ne sont pas et sans quoi pourtant ils ne seraient pas ce qu'ils sont. Cela, une énergie, une dynamique expressive qu'Emmanuel Laugier appelle parfois dans ses textes d'accompagnement critique, à la suite de Gilles Deleuze, bégaiement.
Qu'en entende bien ! Bégayer, c'est moins faire traîner le mot par coupures et reprises, c'est moins baver à la poursuite d'une articulation qui se relâche sans cesse que donner chance à cet imprononçable qui troue toute langue de l'acier de son impossible souffle. Air perdu. Chanson perdue aux odeurs de violettes et aux couleurs de sous-bois, cela qu'Emmanuel Laugier nomme "le mauve". Ce mauve de fond, "fantôme", voix de et du passage. Et comment faire entendre la "lointaine", l'inconnue de toujours, la mauve, l'arasée du rouge intérieur et du bleu extérieur qui en retarde l'émission, sinon en balbutiant cette "basse tremblée" qui ne cesse de revenir "mais revenant / ne retournant pas mais revenant / petit fantôme vers elle ( ) par ce que revenant n'est pas retourner ni modifier le temps que nous avons eu / entre la main qui ouvre / et la main qui ferme le temps ne fait pas retour". Qui ne cesse de faire ligne. Sur elle, au milieu, il y a ce qui pousse à "partir", dernier mot du livre "son / corps / flottant". Non ! Ce "mauve" - mot qui hante toutes les pages de Et je suis dehors déjà je suis dans l'air - n'est pas là pour dire et reproduire un vague souvenir d'enfance. Même si la main ne peut pas ne pas ouvrir "le seuil des portes d'enfances battantes", même si par bribes arrivent des données biographiques, ce mot est améthyste, cristal en expansion. Il ne se contente pas de renvoyer à quelque chose qui aurait été vu - et on peut légitimement supposer que quelque chose en effet a été vu : vulve, sexe de femme, sexe de mère, fente, quelque chose dit Emmanuel Laugier qui "m'a roulé au sol / m'a rapidement renversé / m'a versé où je ne savais plus" - mais à ce qui demeure toujours aujourd'hui "au bout de l'il", trou, entaille vibrante que ce morceau de dehors a laissé en traversant l'il, porte battante par où passent liquides, air, images, morceaux de passé, blocs de présent. Autant d'instants soulevés. Posés là. En suspension. Flottant dans l'air.
Ce sont de bien terribles livres que ceux qui amènent devant vos yeux un regard que vous devez bien finir par reconnaître comme étant aussi le vôtre. Les deux livres d'Emmanuel Laugier sont de ceux-là. Terriblement vifs. Vivants. Ecrits au plus près de la vie. De cela qui flotte, au vent du corps, entre extérieur et intérieur ,extériorité que le dehors, ce réservoir de forces, fracture et intériorité dont le dedans façonne et modèle les formes. Cela où se risque, apparaît et disparaît, le "je" fragile et fugace d'un fantôme que nous ne croyons pas être ! Add Silver Charm 2