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Des poèmes de Raphaël Monticelli

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Raphaël Monticelli

Intrusions, illustrations d'Edmond Baudoin aux éditions de l'Amourier

par Yves Ughes

BRIBES I à XXXIII. Bribes effectivement. Comment pourrait-il en être autrement ? L'un des mérites de notre époque n'est-il pas de rompre avec la douloureuse tradition de la cohérence, avec l'imposture du maîtrisé ? les textes contemporains nous invitent à l'admettre : dans le face à face établi entre la conscience et le monde, il n'est que des parcelles d'étincelles. Nous ne percevons que ce que nous laisse voir l'éclair. Et c'est déjà beaucoup.
Bribes donc, et non "fragments" ni "morceaux". L'ouverture "Au lecteur" dit le drame en termes simples "le monde ne m'est jamais apparu comme un ensemble organisé. Pour dire au plus juste, le monde ne m'est jamais apparu". Pierre Reverdy évoquait "l'affreuse irréalité de ce qui ne passe pas par les mots".
Aux textes dès lors de partir en quête. De faire apparaître, de créer le lieu où vivre, en passant. Un campement. "Car chaque fois que j'ai cru comprendre un des éléments de ce monde dans lequel je devais vivre, ça a été en avalant œuvres et textes".
Textes reçus qui nourrissent désormais d'autres pages. Pour Raphaël Monticelli, écrire signifie bien s'inscrire dans une littérature en travail. Interviennent au gré des pages les rythmes des rencontres. L'écriture des bribes crée des passages, s'y glissent des figures venues de loi, s'y annoncent ces marges blanches offertes au lecteur pour sa propre création.
Une brûlure et puis des points de suspension.
Et des illustrations de Baudoin surgissent, non pour répéter le texte, mais pour le multiplier sur un autre mode.
Dans ce mouvement lent et haletant s'installe par exemple la figure de Josué. Il est celui qui sauve et qui conduit le peuple à la conquête de Canaan. Il unifie les siens, mais son rôle n'a pas été fixé par avance. A Moïse, la libération, à Josué d'assumer une suite à définir. "Ne t'ai-je pas donné cet ordre, fortifie-toi et prends courage ?" (Josué, I,9) Cet être en train de se faire s'installe en se transformant dans les bribes arrachées par R. Monticelli. La foule s'offre comme un bric-à-brac, et "Josué enclenche les mécanismes, il dispose les torches une à une. Ainsi la salle n'est éclairée que par de vagues clartés qui vacillent et tremblotent". Dans ce moment de spectacle se jouent pourtant des côtoiements qui créent un instant d'humanité et donc d'éternité. Pour le coup on croirait un "morceau" détaché d'une totalité qui aurait une cohérence. Mais à la page suivante, tout n'est que bribes de nouveau, miracle saisi dans le vide, disant le vide et en passe de le neutraliser pourtant.
La page peut se faire chant, comme la bribe XIX qui évoque le rêve de Pénélope. L'Italien vient animer la typographie de ses rythmes, comme si la langue unique ne pouvait suffire à la tâche. L'arbre se prête à la greffe, il s'y doit. Le texte absorbe ainsi des accents autres, des mots décalés, mais les termes se polissent par frottement. S'élève ainsi un chant qui écarte les mâchoires du temps :

"je n'ai, algébriquement, pas eu de routes
il ne me reste de l'espace
que le temps que j'ai vécu".

On peut dès lors accepter de laisser une place à ces moments furtifs où se jouent des prises de conscience. Dans l'infinitésimal se glisse la mort. Comme dans cette partie de cartes où le grand-père, perdant systématiquement, éveille le doute chez l'enfant. Brutale la réalité s'installe en cours de jeu : la mémoire de l'aïeul est gagnée par le vide . Un temps suspendue, la bribe laisse sur le sable la trace fine du bouleversement. "Il me fallut ainsi quelque temps pour m'apercevoir que l'erreur, si elle n'était pas de mon fait, n'était pas non plus du sien, qu'elle était l'intervention directe de sa mort sur notre jeu".
La bribe est avant tout humilité, corde tendue entre parts de néant. Au terme de ce mouvement toujours précaire, toujours reconquis, surgit le chiffre romain du dernier texte et ce XXXIII final paraît en l'occurrence curieusement symétrique, comme immobilisée dans l'intensité de l'attente.
Un second volume de bribes a été publié en 1999 : Réversions, bribes XXXIV à LXVI.

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