Lectures
Les textes de plusieurs écrivains anciens ou contemporains, dont Yves Rouquette, ont été rassemblés autour des photographies de Jean-Louis Burc pour une évocation du Canal du Midi.
Yves Rouquette
En hommage au Canal du Midi (éditions La part des anges)
La Garonne et l'Atax (1) dans leurs grottes profondes / Soupiroient de tous temps pour voir unir leurs ondes / Et faire ainsi couler par un heureux penchant / Les trésors de l'aurore aux rives du couchant : ces vers ne sont pas de mirliton mais de Pierre Corneille qui, en plein XVIIe siècle flamboyant, célèbre par sa plume l'entreprise la plus audacieuse de l'époque : la construction du canal royal des deux mers. Le service de cour étant ce qu'il était sous Louis XIV, Pierre Corneille cependant ne peut qu'attribuer au Roi Soleil en personne la paternité de l'ouvrage : "France, ton grand roi parle, et ces rochers se fendent / La terre ouvre son sein, les plus hauts monts descendent / Tout cède ; et l'eau qui suit les passages ouverts / Le fait voir tout-puissant sur la terre et les mers".
Quatre siècles plus tard, l'écrivain et poète Yves Rouquette n'a que faire des royales courbettes. Dans l'ouvrage qui rend un hommage poétique et photographique au Canal du Midi, publié aux éditions "La part des anges" (2), il lance, avec les mains en porte-voix, un "Evviva Richetti" dont l'écho retentit de Sète à Toulouse. "60 ans, bon pied, bon oeil". Car l'inventeur du canal, aux origines possiblement italiennes, mérite au moins autant que son roi les honneurs de la postérité. Et diable ! Pour nous, Occitans, le canal, notre canal, ce n'est ni l'idée ni l'oeuvre d'un Capet mais celle d'un gentilhomme qui parlait mieux la langue de Toulouse que celle de Versailles : Pierre-Paul Riquet.
Cet homme-là devait avoir une certaine trempe pour se lancer, à 60 ans, dans une aussi folle aventure. "60 ans dans un siècle où l'on ne meurt pas très vieux", où l'on a plutôt l'âge "de faire dire des neuvaines pour le pardon de ses péchés", "bon pied, bon oeil, beaucoup d'argent, mais 60 ans quand même", écrit Yves Rouquette. Et Malgré cela, il y va, Riquet. Il se lance pour "faire ce que l'on n'a jamais fait". "Rien de tel, Yves Rouquette a raison, pour se donner de la jeunesse". Cette évocation du Canal du Midi, Yves Rouquette ne la limite pas à quelques indications biographiques sur son concepteur. On dirait simplement que l'ombre de Riquet regarde par-dessus son épaule. Qu'il est là, présent, quelque part entre deux platanes, sur une berge, contemplant son chef-d'oeuvre et ce que les autres peuvent encore en dire, aujourd'hui.
Le canal, Yves Rouquette le connaît comme son bréviaire. De Sète à Béziers en passant par les chemins de l'Aude et de Toulouse, il n'a cessé jamais d'en arpenter les chemins de halage, depuis sa prime jeunesse. Le canal selon Rouquette est un monde peuplé de rencontres, de souvenirs d'enfance, de surprises, de coups de gueule aussi. Contre les socialistes de l'Aude, par exemple, qui n'ont jamais rendu à Barbès son fusil de bronze, "la révolution ayant cessé pour eux d'être à l'ordre du jour". Coup de gueule encore pour goûter, à Avignonnet, "le bonheur de savoir qu'on y exécuta, au couteau, comme on saigne les porcs, en 1242, tout un lot d'inquisiteurs dominicains, chiens de Dieu, fanatiques brûleurs d'hérétiques".
"Des paysages et des hommes". Pour chanter son canal, Yves Rouquette se laisse emporter par "le vol des palombes" et "les escadrilles de canards", son verbe épouse "la féminité de ces montagnes et collines servantes", ses mots sont d'Orient dans la tiédeur des pierres. Car le canal est plus grand que son tracé lui-même. Il irrigue les plaines et pousse ses méandres jusque dans les coins les plus reculés des territoires qu'il traverse, comme l'aorte gorgée de sang alimente un corps vivant par veines et veinules. Alors, on part avec Rouquette pour faire les cent pas dans la "Montagne Noire, forestière et hérétique, champignonneuse et châtaignière", rejoindre Delteil en sa Galaube. On fait halte à Carcassonne, "de jour et surtout de nuit sous la lune", pour un tour de boulevards en compagnie de René Nelli. On pousse à bicyclette jusqu'à Puichéric car, de là, le canal ouvre les portes d'un Minervois roman au "paysage palestinien" et ses vins, dont le préféré de l'auteur est celui de Centeilles.
"Il en est des paysages comme des hommes. La plupart ne font pas de difficulté à loger dans un cadre. Mais il y en a d'autres qu'on n'y enfermera jamais". Riquet et son canal, par exemple. Et Rouquette, tant qu'on y est, puisque le poète qui ne s'est jamais courbé devant personne trouve toujours ses mots pour magnifier la rencontre de la terre et des hommes.
Serge Bonnery
(1) Ancien nom de l'Aude
(2) Autour des superbes photographies en noir et blanc réalisées par Jean-Louis Burc, sont réunis des textes de Jacques Abeille, Cédric Demangeot, Pierre Le Coz, Alem Surre-Garcia, Pierre Corneille, Charles Cros, Clarac et Henric Daydé. L'ensemble forme le livre intitulé "De Castets en Dorthe à Sète, Canal des deux mers". Editions La part des anges. 25 Euros.