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L'espace Dominique Sorrente
La terre accoisée / Une seule phrase pour Salzbourg / Le petit livre de Qo
Dominique Sorrente
La terre accoisée, Cheyne Editeur, 1998
D'une " terre en vue " à une " terre accoisée ", des alarmes et des brumes de ce qui n'est encore que promesse à l'affirmation du repos et du clair silence, liés à ce qui se donne sans prévenir, et pour rien, par delà toutes les quêtes, tel est le mouvement de fond, le courant chaud du dernier livre de Dominique Sorrente. " juste de vie, juste de voix ", ces mots qu'aime souvent à rappeler Philippe Jaccottet, j'aimerais les donner à entendre ici tant c'est le présent qui semble être l'inquiétude de Dominique Sorrente.
Le présent ou comment s'assurer des jours ? Comment quand c'est " dans le livre des effacements que l'on avance " ? Comment quand c'est " tout l'assassin du monde " qui semble remuer seul ce moment de basculement entre deux siècles? Comment encore " (talonner) l'étincelle sur le fil tendu de l'envol " et lui conserver " un élan pareil au premier jour " ?
Comment vivre là maintenant ?
Comment vivre " la main tenant ( ) la harpe " dont parle le psaume 48 que cite Dominique Sorrente ou ajustant dans le poème - c'est tout comme - " tous ces mots qui se bousculent / toutes ces notes jetées et réparties ".
Le poème est cette harpe qui sait accueillir " l'aventurée des mots ". C'est elle, son souffle, l'écume de son sillage qui le " (tient) debout, / vibrant, / pour nous indiquer le passage " et " (exposer) (notre) énigme ", le temps d'une clignée avant qu'il ne " (retourne) ( ) vers l'indicible ".
" Hiatus de la harpe " dit Dominique Sorrente. Déchirure du poème aussi bien par où ce qui se situe en amont de ce qui est passe, sans s'attarder, précédant toujours sa propre saisie, se garde libre, se sauve " et (sauve) la beauté / sur nos yeux qui s'étonnent. ".
Après les brisements. La passe franchie. Ce livre va vers la paix intérieure.Alain Freixe
Une seule phrase pour Salzbourg, Cheyne-Editeur
Il y a bien des lieux dans la poésie de Dominique Sorrente: les îles d'Aran, la Toscane, le rocher d'If, Patmos..., il y a aussi bien des villes: Bruges, hier, au-jourd'hui Salzbourg, comme si habiter un nom de ville -Sorrente- donnait le goût du voyage non pour combler on ne sait trop quel désir d'exotisme où trouverait à se satisfaire l'illusion du changement, mais pour découvrir à partir de tout ce qui peut s'écrire en nous, "dans le secret des scènes et sur les lacets de l'histoire", tout cela qui s'efface et que l'écriture poétique tente de ressaisir à travers ses mots, ses images et ses rythmes comme si c'était là le seul moyen de s'approcher de soi-même, du moins d'"apprendre à appeler la part insaisissable du coeur". Dominique Sorrente a confié le devenir de son âme à ces réponses du coeur que la poésie tente de traduire du silence.
Qu'il ait choisi pour exergue le verset 20 du Livre de l'Ami et de l'Aimé de Raymond Lulle, le "docteur illuminé" du XIII siècle, où il est question d'un débat entre les yeux et la mémoire, n'est plus pour nous étonner. Prenons garde toute-fois à ne pas enfermer sa poésie dans une pensée binaire qui ne se referme ja-mais que sur son balancement contradictoire.
Ecrire pour Salzbourg n'est pas pour Dominique Sorrente une activité d'après-coup, où dans "un travail crispé de l'esprit", il tenterait de saisir quelques souvenirs en désordre prenant place dans une vague collection d'effigies. C'est, tout au contraire, laisser revenir Salzbourg, se laisser traverser et visiter par son retour comme si son passage en moi devait lever ce qui s'y était inscrit et que l'on avait pu croire effacé. Ecrire pour Salzbourg, c'est "comme un élancement vers l'intervalle" car c'est dans cet entre-deux que se tient Salzbourg, c'est à partir de ce point de conversion, de ce point d'inquiétude que Dominique Sorrente écrit cette Seule phrase pour Salzbourg. Ainsi l'écriture occupe une position tierce, la seule qui puisse ouvrir un devenir où se joue une révélation que le poète se fait à lui-même: "le poème, comme une joie sanguine, / en rupture de balance / penche en avant".
Dominique Sorrente est un poète de la mémoire. Non en ce qu'il voudrait posséder son passé, collectionner avaricieusement ses souvenirs, mais parce qu'il s'ouvre à la tension entre ceux-ci et le lieu intérieur d'où les a tiré Salzbourg, quand "hors du terrier" la voici revenue "comme une musique". Ce retour qui la-boure les terres du dedans retourne les mottes sèches de ce que les yeux virent alors: ces "décors d'opéra (...) sortis craquelés de l'histoire"; cet "or" qui "pousse à présent dans le creux des oreilles de christs en croix"; toute cette surcharge du passé "parmi les ors et les marbres" des "gâteaux feuilletés du baroque"; tous ces échos mozartiens qui se perdent entre ces "bulbes qui peignent en vert / les rêves ecclésiastiques"; et, dans la pharmacie "A l'ange blanc", le fantôme de Trakl qui "manie ses mots / comme des jeux de bandelettes". Mais son soc ouvre aussi ces terres sur leurs grasses et noires profondeurs où germine la lumière de tant de jours à venir, tant la mémoire, pour Dominique Sorrente, est "posée d'une manière qui est ineffable sur le pouls même de l'être", selon les mots de Claudel. C'est dire que nous n'aurons jamais pleinement accès à cet humus. Do-minique Sorrente ne saura jamais véritablement ce qu'est Salzbourg en lui, comme il le disait de Patmos, il ne saura "rien dire / de la blessure / dont luit le souvenir", du moins lui sera-t-il donné de peser "l'obscur à l'énigme clouée". Cela demeurera comme un mystère, comme les flammes de "la part impossible" ras-semblée "en un feu" dont vibrent et brillent les mots de son poème comme au-tant de lampes qui rayonnent bien au-delà du verre du passé et des filaments des souvenirs sur cette Seule phrase pour Salzbourg, "comme une appogiature du silence". Cette lumière nous rappelle que la poésie est fondation amoureuse de ce que nous sommes sans le savoir, elle est "rayon pour chacun de nous".Alain Freixe
Le petit livre de Qo, Cheyne Editeur 2001
par Francis Cann
Dominique Sorrente poète de la coïncidence
La poésie ne peut être toujours l'exaltation hâtive du bonheur. Ici, elle se donne de prime abord comme une complainte mélancolique. La mélancolie ou bile noire trouve sa voie dans la complainte. Comme le souligne le dictionnaire Robert : "mélancolie : état de tristesse accompagné de rêverie", une définition que Gérard de Nerval n'aurait pas reniée. Cette musique, le premier recueil de Dominique Sorrente (Citadelles et mers, édition Sud, 1978) l'avait instaurée, en s'ouvrant ainsi :
Le navire entre, un dernier jour, dans la froide place des mers.
Le lamento poétique nous est autant nécessaire que des cris de joie. Il exprime le lien intense qu'entretient la poésie de Sorrente avec la musique. Pour autant il ne s'agit pas d'une lamentation aux accents empruntés au livre de Jérémie, mais d'un son retenu, celui d'une voix tirée du silence. Le projet du Petit Livre de Qo n'est certes pas de relater une plainte qui ne serait que l'expression vocale de la douleur. Il porte en effet le lecteur au-delà de la plainte dans un espace traversé par un personnage mystérieux, sans visage et pourtant qui vient interroger le poète au cur de son insomnie.Mais qui est Qo ?
Cette énigme inscrite au cur de la nuit est issue du labyrinthe des mots. Son existence, jusque là tapie dans la forêt du sens, nous est révélée au terme d'un parcours qui va de poème en poème. Qo surgit à la conjonction de la lumière et du noir. Etre doué du pouvoir de "changer tous les livres en tournesols du bout du monde", il se présente ainsi à trois heures du matin. "La silhouette de celui qui s'approche est noire de souvenirs".
Qo en première lecture est la contraction de Qohélet, figure biblique fugace dont nous ne savons quasiment rien. Le sens du message qu'il nous délivre dans le livre de l'Ecclésiaste est à la fois originel et contemporain : "Qui annoncera à l'homme ce qui doit venir après lui sous le soleil ?" . Qo propose avec lui une méditation sur la mort, jusqu'à l'effacement du souvenir, une mort dans la mort : "après l'agitation, les soubresauts, rideau, puis on effacera jusqu'à la trace du rideau". Qo est aussi la troisième syllabe de mélancolie "quand le destin prépare l'embuscade" comme envers du désir d'amour. Son nom porte enfin une interrogation sur le sens du monde, une métaphysique que la nuit féconde, construisant un dialogue entre fini et infini, entre quid et quo. Mais il serait facile de voir apparaître toute la richesse de ce phonème choisi par l'auteur pour ses nombreux possibles évidents ou à découvrir. Koan, Koran, Cycle de Qo Il suffit donc de deux lettres et d'une vibration pour entrer en poésie : ce n'est pas la moindre leçon de ce livre.
"Qu'es aco ?" pourrait-on dire en langue provençale. Il ne s'agirait donc pas d'un jeu sur les mots mais plutôt d'un jeu d'échos souterrains suscités, acceptés, mis en voix, qui traversent d'une page à l'autre la langue du poète. Car Qo est assurément la figure symbolique des questions qui se présentent à l'éveillé quand toute la cité est endormie. Quo vadis ? pourrait-il lui dire en traversant le champ de sa conscience.
Mais on peut penser que Qo est plus que ces manifestations de l'esprit en attente. II bouge, il agit comme un autre soi-même. C'est un compagnon (une compagne) nocturne, un double symbolique. A la façon de l'objet transitionnel des enfants, il ressemble à un doudou langagier lové au cur des angoisses de l'insomniaque. Le Plume d'Henri Michaux est un de ses cousins préférés, chargé d'entretenir un dialogue quand la solitude fait taire tout échange. L'identité de chacun ne se construit-elle pas ainsi dans une relation instable et toujours à nouer entre le je et l'autre qui vivent en moi ?L'arrivée de Qo
La place de la lumière dans ce livre est celle que Dominique Sorrente lui accorde dans la vie ; elle est plus importante que l'air que l'on respire. Il y a de l'esprit de sémaphore dans ce geste. Qo, être de lumière est oxymore quand il vient nuitamment, subissant des forces contraires. S'il nous apporte une révélation, ce ne peut être que de manière fugace tant elle ne peut briller qu'en l'absence du soleil. Le message est celui d' une vérité proche, parfois entraperçue, mais dont le scintillement fait qu'on peine à la voir.
"Ton sourire valait une preuve que je ne savais pas comprendre"
Comme sous l'effet d'une "Lampe allumée sur Patmos", titre d'un précédent livre de Sorrente, le paradoxe reconnu ici est que l'homme cherche le sens où la lumière le porte, sachant que tout autour il y a l'inconnaissable. A cet instant, dans sa quête, il ne peut emprunter aucun chemin réel si ce n'est celui de la méditation.
L'heure du livre importe ici, et sa structure est telle que l'on peut penser qu'elle suit le cycle du corps pendant la nuit. "Trois heures du matin disait le sonneur du rêve", c'est au milieu du noir, siège d'une mathématique universelle, le point de rebroussement de la courbe de vie, l'instant où l'être se rapproche de zéro quand son image tend vers l'infini.La descente
Le rythme du livre est investi d'une géométrie qui s'invente en abscisses et ordonnées; il y a d'abord la descente, dépression vertigineuse et sans prise, puis le point de renversement où surgit la présence de Qo, la remontée logarithmique vers une lumière infiniment espérée, enfin une rédemption par le corps et la sensualité que symbolise la guitare.
Les premières pages sont peuplées des mois de l'année associés à la descente et aux nuances du noir : septembre gris, descente quand "la beauté défaillante à ras du sol, ne gratte plus la terre", puis la période où "les feuilles du bas octobre se mêlent en cadence dans un roulis de phrase". La lumière va manquer, et pour les branchies du poète c'est comme une menace d'asphyxie. L'année tourne avec ses mois de nuit et ses mois de jours, son point de retournement est figuré par le solstice.L'invention de la légèreté
"Soudain s'inventent des plaisirs pique-assiette". Dans la quatrième et dernière partie du recueil intitulée "L' imaginante", le style s'éclaire, les mots résonnent en mode majeur, le registre de vocabulaire se transforme. Un jour inconnu se fait, une rédemption se prépare sous la forme d'une mélodie secrète: "Ecoute ! c'est moi la chanson murmurée des anneaux" ; le texte prend une nouvelle chair, parcourt le corps, nomme celle des femmes : "avec vos corps inavouables, j'imprégnerai votre allure d'une joie de même longitude que l'âme à ses jeux d'écriture" . Il confie à Eros une mission de sauvetage, un rôle d'éveilleur :"Parfois on croit que certains corps ont des parfums d'après-midi". Le désir est notre rédemption et le corps lieu de cette force régénérée. "J'ai aimé ce ventre docile que nous avions entre nos mains, ces mots qui eurent leur soleil d'imminence, cette liberté sans condition qui se rendait au monde". L'éros comme principe de vie, comme langue du corps a le don de faire exister le poète dans le monde de la matière, déchargée de la pesanteur qui l'entravait. Il ne s'agit pas d'une leçon de morale érotique ou d'un exercice didactique mais plutôt d'un appel d'air, moment bref et bénéfique dont on ressort léger, muni d'une nouvelle sagesse: "La saline ne rapportera rien de la nuit, et c'est assez que ce pas de vigueur tenu au dessous d'un nuage".
Le mystère du livre tient sans doute dans ce moment précis où la vie procède à son renversement. Face à l'inéluctable qui est la disparition du désir, "un jour vient où Qo interroge l'amour que vous portez en vous". Voilà peut être l'annonce faite au poète qui le sauvera dans sa chute verticale. Ainsi, l'insomnie récapitule-t-elle l'intuition d'un cycle profond de l'existence où se croisent et se répondent mélancolie, rédemption, ascension.Solitude dans la salle des pas perdus
Au centre du rythme nocturne, on peut ressentir l'abandon et la tristesse, l'inutile, l'absence de désir. Les gens marchent mais leurs pas ne s'accordent pas. Alors "à quoi bon témoigner de choses qui voulurent être et ne sont plus ?". Le rythme des pas me relie, c'est pour moi un besoin élémentaire : "A présent il ne m'importe plus que t'entendre tes pas, comme la terre parcourt le ciel", sinon je suis condamné à l'oubli définitif. "J'ai soif parce que je suis de l'eau" dit le désir élémentaire. Parler, communiquer avec les autres sont aussi des expressions de ce désir élémentaire. Quand chacun dort et que je suis seul, le geste ultime est de percevoir la marche de chacun en un jeu d'échos d'une identité universelle. C'est alors peut être que je suis rendu au terme d'un voyage : "Il se peut qu'on entende alors, heureuse, comme une île dans la vanité des soleils où s'en va la rumeur du haut silence". Seul mais relié à tous, il m'est alors possible de fermer les yeux à nouveau pour laisser Qo, dans son ultime jour, "dessiner les formes d'une autre heure qui tire à la nuit ses sillages".
Le petit livre de Qo est bien le récit d'une intuition devenue expérience par laquelle le poète retrouve un principe de vie aux sources du langage. La nuit est cette durée propice à la dépression du désir, cette scène peuplée d'absences. C'est par les manques révélés dans le poème que se manifeste la puissance agissante de l'autre, du tout-autre, en nous. Qo peut alors être compris dans une nouvelle et primordiale distance nécessaire au regard intérieur. Il est la métaphore de l'acte poétique dans son énergie fondatrice. Qo désigne ainsi à sa manière celle que Dominique Sorrente appelait déjà dans un poème de ses vingt ans "la clairvoyance aux ailes repliées".
Car c'est elle qui le fait écrire livre après livre dans son art si reconnaissable en poète de la coïncidence. Sorrente rejoint par là-même un autre parcours de sagesse, celui-là venu de Chine, pour dire l'acte de connaissance, tel que François Cheng l'évoque dans "Le dit de Tanyi" : "voir, ne plus voir, s'abîmer à l'intérieur du non voir, re-voir".