Chantiers avec
Une patience
en librairie depuis mi avril 2003
Une patience
aux éditions de l'Amourier (223 route du Col Saint-Roch, 06390 Coaraze)
un résumé du livre
1915 : un jeune soldat quitte son vignoble du Sud pour rejoindre Notre-Dame de Lorette où la bataille s'engage entre les lignes française et allemande. Il laisse derrière lui sa femme et une fillette en bas âge.
1971 : dans le cortège funèbre qui conduit son arrière-grand-père au cimetière, l'enfant prend la mesure de la distance qui le sépare de lui maintenant.Un livret militaire, une croix de guerre, deux photographies et quelques cartes postales lui parlent encore de l'ancien " poilu ". Comme on reconstitue un puzzle à partir d'éléments épars et fragmentaires, " Une patience " fait récit de cette mémoire, dans le temps arrêté que rend illusoire une implacable chronologie.
la quatrième de couverture
Une patience. Ce mot qui désignait une planchette de bois permettant aux soldats de nettoyer les boutons de leur vareuse nous ramène brutalement au quotidien des " poilus " de 14-18. Il nous renvoie aussi à ces jeux où l'on doit reconstituer un tout à partir de fragments.
Une patience met en uvre une écriture de la mémoire qui, en rassemblant les 23 pièces d'un puzzle, cherche à recomposer le paysage d'une âme. Celle d'un arrière grand-père aimé et disparu.
Il s'agit, ici, d'interroger son absence. Si, dans les plis de cette levée, une larme s'échappait de votre il, dites que c'est le vent de Cers. On le sait haut, violent et doux à la fois, sur ces terres du Midi Noir.les objets du livre
Les objets qui lui ont appartenu sont les seules traces palpables qui nous restent du mort lorsqu'il a quitté la maison. Face à eux, les regardant, nous les sentons d'abord dotés d'une capacité phénoménale à ralentir, dans leur fixité, la course vertigineuse du temps. Mais en les détaillant de plus près, minutieusement, ils deviennent pour nous, vivants, la figuration d'une absence.
Est-il possible de sauver un tel héritage ? Ce dont il s'agit, ici, est moins d'élever un culte au preux soldat de la Grande Guerre que de laisser s'opérer, librement, le lent travail de la mémoire. Et ainsi rendre compte de sa fragilité, sans rien opposer d'autre que l'écriture au risque de son effacement.
Voici la photographie. Le format est exactement celui d'une carte postale. Ils sont tous les trois dans un décor fabriqué : dans le fond à droite une fenêtre, peut-être fausse, un rideau sombre. Il paraît, comme cela, épais. Je le reconnais, lui, debout à l'arrière-plan, en habit de soldat, légèrement de biais, peigné avec soin, la moustache parfaitement lissée, le bras gauche replié sur sa hanche et le bras droit caché. Sa main, bien qu'on ne puisse la distinguer, est sans doute posée sur le dossier de la chaise où elle est assise, au second plan, la main droite sur sa jambe, une jupe longue dans un tissu que l'on devine grossier mais une belle jupe tout de même, une jupe bien taillée. Elle porte un chemisier noir et sur ses épaules, flotte un châle noir en fourrure qui retombe le long de son corps. Au premier plan, toute vêtue de blanc, les joues grosses, le regard vif et enjoué (elle s'amuse visiblement, intriguée par le photographe qui gesticule tandis qu'il leur demande de ne plus bouger), assise elle aussi mais sur une table de salon aux pieds sculptés dont l'un représente une tête de femme, ses deux petits pieds chaussés et posés sur les genoux de sa mère, une blouse blanche, large et ornée de dentelle recouvrant un habit plus lourd (petite jupe façonnée dans un tissu à carreaux) : leur fille. Ils sont là, tous les trois, prenant la pose, lui sérieux, elle esquissant un sourire forcé, les yeux tristes et l'enfant, ses yeux pétillants d'innocence, l'enfant qui ne sait pas que demain, son père s'en ira. Il vient d'être appelé. La guerre a commencé et son tour est venu de rejoindre le front.
extrait de Une patience - copyright éditions de l'Amourier 2003
La liste des effets qui lui ont été remis au mois d'avril 1914 est soigneusement répertoriée dans son livret militaire : une capote (déjà servi), un pantalon de soldat (neuf), une veste de soldat (neuve), un képi de soldat (neuf), une paire de brodequins (neuve), des jambières de cuir, une bretelle de mousq., deux cartouchières, un ceinturon, un havresac, un petit bidon de un litre, une bêche avec étui numéro 398, une boîte à graisse à deux compartiments, une babine en bois renfermant six aiguilles et une alène emmanchée, un bonnet de police, un bourgeron de toile, une brosse à boutons, une brosse à habits, une brosse à laver, une brosse à reluire, une brosse double à chaussures, une brosse pour armes, des caleçons, une ceinture de laine (ou de flanelle), des chemises, des ciseaux à petite monture, une courroie de capote ou de manteau, un couvre-nuque, une cravate (ou col), une cuiller, un dé à coudre, un étui-musette, une fourchette, des mouchoirs de poche, des pantalons de toile (ou de treillis), une patience, un sac de petite monture, des serviettes de toilette, une tasse (ou quart), une trousse vide.
Ces effets sont enregistrés de la page 2 à la page 8 d'un livret chiffonné. Il a dû lui-même en recoudre les feuillets et les riveter. Sa couverture est usée. Ses angles, mâchés. Toutes inscriptions effacées, comme toute vie s'efface, comme tout feu s'éteint sans le concours du vent.
Il l'avait certainement glissé dans la poche de sa veste ou dans son sac, là où il ne risquait pas de le perdre et ce carnet de molle consistance a perdu peu à peu de sa rigidité. Entre deux pages, néanmoins protégé, intact, repose son fascicule de mobilisation. En caractères gras de couleur noire sur un fond bleu délavé, il porte le numéro matricule 216 de la classe 1912, région 16, bureau de recrutement : Carcassonne.extrait de Une patience - copyright éditions de l'Amourier 2003
Les preux, lorsqu'ils accomplissaient une prouesse, peut-être même, certains, malgré eux, se voyaient remettre au bas mot une citation quand ce n'était pas une médaille. Lui avait reçu la sienne, une belle citation, le 8 décembre 1918. Elle est signée par le lieutenant commandant la (le chiffre est illisible) colonne de ravitaillement du deux cent quarante huitième régiment d'artillerie, cinquante huitième division du corps d'armée. Le chef d'escadron l'a cité au motif suivant : canonnier consciencieux et dévoué au front depuis le début de la campagne, a assuré de nombreux ravitaillements en munitions aux positions de batterie, a toujours eu une belle attitude au feu.
Sa belle attitude au feu, il l'avait pliée soigneusement, glissée entre deux pages de son livret militaire où elle s'est lentement décomposée. Il l'avait pliée en quatre et avec le temps, elle a fini par se déchirer, tomber en lambeaux, le papier ramolli, l'imprimé délavé, le tout dégageant une forte odeur de moisi.
Honneur et patrie sont les mots inscrits sur le drapeau que tient fièrement un soldat casqué, debout. On suppose qu'il regarde en direction de l'ennemi tandis qu'à ses côtés un fantassin s'apprête à s'élancer, son arme pointée droit devant lui, une baïonnette rutilante menaçant l'horizon. Le soldat tient fortement son arme des deux mains, prêt à en faire usage.
On pourrait dire de ces deux-là qu'ils ont une belle attitude au feu s'il n'était établi que, le buste bien dressé, face à la ligne adverse, brandissant un drapeau ou un Lebel, vous formiez une cible idéale et n'aviez pas la moindre chance de demeurer plus de quelques secondes ainsi offert au sacrifice, moyennant quoi le dessin sur les imprimés de citations a pu être interprété comme une insulte à l'intelligence du combattant et dans les tranchées ou à l'arrière, abrités dans des granges délabrées, ils étaient nombreux à en rigoler, pliant leur bout de papier et le glissant dans une poche pour oublier qu'en plus, on se payait leur tête. Parce que pour couronner le tout, ils pouvaient lire en bas, sous la signature du dessinateur, dans une écriture fine et stylisée, ces trois mots qui, pour lui, étaient un comble : A nos preux.extrait de Une patience - copyright éditions de l'Amourier 2003
Il y a une deuxième photographie, toujours reproduite au format d'une carte postale et il l'a d'ailleurs utilisée comme telle. C'est une photographie qui a été prise probablement non loin du front, dans un village où ils avaient établi leur camp.
Elle met en scène quatre soldats, deux assis entourés de deux autres, debout, devant un mur sur lequel on a tendu une toile grossière qui représente vaguement un paysage usé, un chemin qui s'en va dans le lointain. Son tracé est souligné par une rangée d'arbres mais la toile en question est tellement détériorée que l'on ne distingue plus très bien les contours de ce paysage volontiers idyllique ou qui devait être tel, masquant la réalité de la guerre, donnant à la photographie une atmosphère particulière, celle du voyage d'agrément. N'étaient ces soldats aux vêtements frustes, aux chaussures déformées, aux guêtres poussiéreuses et n'était ce disque de bois qui ressemble à un couvercle de tonneau sur lequel on a écrit à la craie blanche Campagne 14-15, 3ème d'artillerie, 95, on ne dirait pas une photo prise pendant la guerre, à quelques pas du front sans doute, tant il est vrai que derrière le silence de l'image, on a du mal à concevoir la terre brûlée, les boyaux s'enfonçant dans les bois, protégés par des chevaux de frise, à entendre gronder le canon, gémir les blessés et les voix tonitruantes des messagers venus dicter les derniers ordres à des sous-officiers effarés, dévorés par les poux et ne se lamentant jamais du sort qu'ils avaient le triste privilège de partager avec leurs hommes.
Ces quatre soldats n'ont l'air ni heureux, ni malheureux. Ils esquissent des sourires de circonstance. Ils posent, leurs camarades attendant, une longue file de poilus se bousculant pour être fixés à leur tour devant ce faux paysage tendu sur un mur de briques.
Celui de gauche tient une cigarette dans sa main, et lui, debout à droite, au deuxième plan, a le bras gauche replié, la main posée sur la hanche, exactement dans la même position que sur la photo où on le voit avec sa femme et sa fille, mais sa moustache maintenant est plus fine, il l'a taillée et il n'est plus en beau complet militaire d'apparat. Il porte sa veste et son pantalon dans le tissu grossier des habits ordinaires. Il a revêtu un chandail à col roulé attestant que, " là-haut ", il fait froid. Le calot sur la tête, les cheveux courts, les yeux regardant loin devant vers un horizon qui n'existe pas, on le dirait absent.
Les quelques mots écrits au dos avec un crayon à mine de couleur violette ne sont précédés d'aucune date et ne mentionnent aucun lieu. Souvenir de la campagne 1914 et 15 contre les Allemands les poilus de la 6ème pièce de feu, dit seulement la carte et il a rajouté d'une main incertaine (une écriture fragile) les patronymes de ses compagnons. Mais on ne peut plus les lire aujourd'hui, ils sont presque entièrement effacés. Soldats inconnus. Avec le temps, ils ont perdu jusqu'à leur nom.extrait de Une patience - copyright éditions de l'Amourier 2003
C'est une carte de vux. Elle n'est pas datée mais elle doit avoir été rédigée à la fin de l'année 1918 car le vu de la fillette sera bientôt exaucé.
La carte montre une enfant vêtue d'un manteau vert. Elle a noué dans ses cheveux un ruban tricolore. Ses mains sont protégées dans un manchon en fourrure. Elle tient un bouquet de houx dans les bras. Son regard se pose, à l'arrière-plan, sur un soldat harnaché, paquetage sur les épaules, casquette sur la tête et baïonnette à la main. Elle n'a d'yeux que pour lui. Le combattant anonyme, c'est son papa, là-bas, dans la brume au milieu des sapins, où il doit faire froid en cet hiver de neige et de mort.
Vu exaucé, il est revenu. Et puis une autre époque a débuté. Une nouvelle vie pour tout reconstruire, réapprendre à vivre en misant sur le temps non pour oublier mais surmonter, enfouir peu à peu dans la terre de la mémoire ces années terribles et renaître pour continuer le chemin, malgré tout.extrait de Une patience - copyright éditions de l'Amourier 2003