Lectures
Jean-Marie Barnaud sur Joe Bousquet et Simone Weil
Jean-Marie Barnaud sur "Le Tramway" de Claude Simon
Jean-Marie Barnaud
Extraits de Aral (éditions de l'Amourier)
Malgré tout, je serai bien là pour écrire, s'était dit Hans, quand la logeuse lui eut ouvert la porte de cette grande chambre un peu sombre avec ses contrevents mi-clos et toute la végétation vivace qui retombait sur eux, lançant ses tentacules jusque dans la pièce ; le dernier occupant avait sans doute laissé la fenêtre ouverte tout l'été, car quelque chose comme un liseron ou un volubilis atteignait presque déjà le plancher au point même qu'on ne devait plus pouvoir fermer le battant. Détail qui ne gênait certainement pas la vieille, puisqu'elle n'y avait fait aucune allusion, préférant ouvrir l'armoire et le cabinet de toilette avec les gestes énigmatiques et attentionnés qu'on a pour un écrin. Et il est vrai que derrière l'odeur obligée de lavande l'armoire avait libéré dans la chambre un parfum plus précieux encore que celui de l'herbe odorante, venant du bois fruitier sans doute, merisier ou cerisier presque aussi rouge que de l'acajou, mais aussi du linge, au sujet duquel Hans avait imaginé sans rougir ce banal tableau, ce naïf cliché, de draps et serviettes séchant sur l'herbe au soleil de mai au moment des grandes lessives de printemps.
La chambre avait été, jusqu'à son mariage, celle de la petite-fille de la maison, maintenant vouée à Paris au régime sonore et nauséeux qu'il avait précisément abandonné. Que cette pièce ait abrité si longtemps les rêves d'une jeune fille, lui conférait quelque chose de plus encore qu'un parfum ou qu'un secret, une identité un peu fébrile, comme un frémissement caché derrière l'ordre et la mesure, et, sous la sagesse toute conforme et simple du mobilier, cette disposition qu'ont certains lieux à favoriser le rêve et l'attente.
Oui, Hans l'avait bien quittée, cette noise parisienne, se libérant non seulement des odeurs de la ville, mais de cette insupportable frénésie de vitesse qui pesait sur lui et l'offusquait, surtout quand il travaillait dans son bureau, au journal, l'obligeant alors à ne jamais soupeser rien, à se greffer sur les dernières marottes de l'esprit, à n'écrire en sorte que sur des feuilles volantes ; il l'avait quittée, et, dans une certaine mesure, pouvait bercer quelques-uns, et lui-même aussi parfois, de l'illusion qu'il s'était sauvé jusque dans cette chambre de province, justement, pour écrire enfin.
Mais qui donc aurait pu vraiment accorder du crédit à cette fable, à cette version consolante des faits, sans ignorer à quelle solitude un tel repli le condamnait : chacun autour de lui avait pu repérer à la dérobée sur son visage depuis quelques mois les stigmates d'une maladie dont il ne voulait rien dire, et dont on ignorait presque tout, sinon qu'elle l'avait affaibli à vue d'il de semaine en semaine, avant de se stabiliser apparemment en une sorte de rémission.
Et puis surtout, avec le tact insupportable et souriant de ceux que leur fonction conduit à ne jamais prendre aucun risque, la direction du journal ne s'était-elle pas finalement résolue à l'écarter doucement d'un grand reportage sur la mer d'Aral, pour lequel il avait éperdument travaillé depuis le dernier printemps : même s'il était évident qu'il garderait la direction du numéro, centralisant l'information, rédigeant la préface et toute la partie historique, sa santé, n'est-ce pas, interdisait qu'on lui confie maintenant une quelconque responsabilité dans l'organisation matérielle du voyage ; pas plus bien entendu qu'elle ne pouvait l'autoriser à imaginer un départ pour l'Asie centrale : profitez de votre convalescence pour réfléchir à la maquette, lui avait-on dit, non sans montrer aussi par ailleurs beaucoup de compassion, et puis retournez à vos démons familiers. Vous aurez du temps pour écrire, vous êtes fait pour cela, vous le savez bien, vous êtes d'abord un poète, cher Hans, n'est-ce pas. Dès que vous serez installé dans vos campagnes, laissez-vous faire par les démons. Tout le monde ici attend le prochain livre. Et pour " Aral ", bien entendu, on reste en contact.
Dans vos campagnes, avaient-ils dit, de ce ton primesautier qu'ont volontiers les autres quand ils ne veulent pas se montrer indiscrets, et faisant allusion à sa décision d'aller se reposer en Charente, d'y louer quelque chose, à Saintes plus précisément, au cur de la petite cité qu'il connaissait presque depuis toujours : ville de pierres simples, ocre et chaudes au couchant, bombant le torse sur le cours calme de la rivière. Indolence et morgue mêlées.
Ces campagnes étaient bien les siennes en effet, non pas qu'il fût originaire de Saintonge, mais des Vosges, où il n'avait plus du reste aucune attache, son enfance ayant été toute parisienne. Mais c'était près de Royan qu'il avait depuis toujours passé ses vacances, et c'est par là qu'il voulait revenir, pour la douceur des ciels et la nonchalance des horizons, pour la mer qu'on sent partout présente dans la campagne et qu'on cherche au loin quand on est sur la côte, planté comme un badaud dans l'odeur âcre du varech, ou dans celle, plus fade et sournoise, de la vase, parmi le crépitement des petits crabes grouillant à marée basse.
Ainsi s'était-il constitué un long passé de rêveur de mer, à quoi ses songes le ramenaient sans cesse ; car il lui semblait, revivant ses attentes d'enfant devant la presque absente dont on apercevait l'aigrette grise qui frisottait, qu'il lui avait été donné, dès l'origine, de vivre parfois comme en plein ciel, dans une contemplation jamais déçue, et dans l'attente ravie d'un retour.
Et c'était pour cela que le destin de la mer d'Aral, bientôt connu de tout le monde, l'avait saisi dans l'instant au plus vif, remuant, blessant, déchirant de lumineux secrets : qu'une mer puisse s'assécher, que l'eau se change en poudre, que des navires se dressent comme des guenilles au milieu des déserts, pesant de tout le poids de la mort sur leur quille, c'était bien là, pour Hans, une image à peine supportable, l'anti-monde en quelque sorte, le malheur entré comme un coin dans un corps, le malheur qui plombe la vie.© Jean-Marie Barnaud, Aral, récit (L'Amourier, 2001, p. 9-13)
Elle répétait toujours : il faut que tu viennes.
Et plus que ses paroles, ce qui pouvait convaincre, c'était sa manière d'aimanter tout l'espace qu'elle traversait, entraînant Hans dans une spirale d'ivresse. Elle disait : où mets-tu ceci, et ceci, allant d'une pièce à l'autre de son appartement qu'elle l'avait aidé à ranger avant leur départ, posant doucement dans la petite malle ses cahiers et carnets - et ses yeux parfois glissaient sur quelques lignes, s'arrêtaient sur l'une des feuilles posées sur le bureau ; elle disait seulement : c'est beau ça, répétait le texte à voix haute en fermant les yeux, puis déjà était ailleurs, toujours un peu plus loin, comme un migrateur impatient.
Au journal un jour Éric, avec qui le plus souvent elle vivait, l'avait appelée " la roue de la fortune ", comme ça, sans ironie, pour jouer seulement avec les mots.
Et peut-être était-ce une chance en effet pour quiconque que d'être compté au nombre de ceux qu'elle détournait de leur vie rectiligne pour les aspirer dans sa ronde, les nourrissant jusqu'à plus soif de tout ce que son corps habile et souple pouvait distribuer de certitudes, vraie corne d'abondance, vraie nymphe Amalthée, avec son lait doux comme le miel pour nourrir les enfants dieux.
Elle était ainsi Mariette, aux yeux de tous ceux qu'elle avait aimés : comme on le dit des belles âmes qui vous rendent intelligents rien qu'à les entendre parler, elle donnait à chacun la certitude qu'il était unique ; et cela parfois simplement en vous souriant de l'autre bout de la salle de rédaction, par-dessus le dos des pupitreurs et la froide théorie des machines, ordinateurs, imprimantes, fax, qui soudain n'avaient d'autre chance de survivre que de s'acclimater à ce sourire; parfois aussi, et d'une façon cruelle, en laissant là ses amants, sans plus d'adieu qu'une caresse sur la joue avant de disparaître, sans autre signe que ces reliques classiques et misérables : la forme de son corps à l'autre versant du lit, quelques cheveux sur le dossier d'un fauteuil, un verre oublié sur la tablette du téléphone et, plus que tout, cette imbécile béatitude du corps au petit matin, à se souvenir malgré vous, et qui commençait à ronronner comme un remords.
Oui, vraie figure de la fortune avec sa justice implacable et arbitraire, disant non et non quand elle le jugeait bon, et plus rien alors n'aurait pu la fléchir, plus aucun des multiples et interminables rictus de la jalousie, du dépit, ou de la haine - mais pouvait-on haïr Mariette, ou la supplier, ou la battre, ou même l'aimer : on ne pouvait que la regarder passer ; mais elle savait dire oui aussi, et alors s'abandonnait jusqu'à oublier les ruses les plus élémentaires de la vie à deux, les masques, les parades, les dérobades, les mesquineries, les petites choses des amours médiocres.© J.-M. Barnaud extrait de Aral, récit (L'Amourier,2001, p.46-48)
(À Grenoble, Hans et quelques journalistes suivent un reportage vidéo sur la mer d'Aral, filmé d'un hélicoptère, et que traduit en français une jeune ouzbèke, Alphia. Ce reportage est, à l'origine, présenté dans la langue des Karakalpaks, peuple des bords d'Aral, et commenté en Russe. La voix d'Alphia se superpose au commentaire.)
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Puis l'appareil soudain incliné sur sa gauche avait décrit une série de cercles de plus en plus petits pour stationner enfin au-dessus d'un grand chalutier un peu à l'écart, échoué par le travers du chenal, l'étrave enfoncée dans la berge.
Et pourquoi Alphia se taisait-elle maintenant, Alphia et aussi la musique. On n'entendait que la voix du commentateur russe, monocorde, impassible, cependant que la caméra ne cessait d'aller et venir : du bateau au chenal qui ne s'ouvrait sur rien d'autre, à perte de vue, que sur du sable craquelé comme un épiderme démesurément grossi, puis du chenal au bateau, et ainsi de suite.
Et chacun pouvait deviner ce qu'expliquait la voix : les efforts in extremis pour ouvrir un passage vers la vie, vers la mer fuyante ; le creusement en catastrophe de cette sape, avec l'arrivée d'énormes bulldozers qu'on avait vus s'avancer d'outre-horizon comme des montagnes, juchés sur des camions qui semblaient, vus de près, plus haut que des immeubles, accompagnés de pelleteuses, d'engins militaires obtenus enfin après combien de plaintes déposées auprès des fonctionnaires sanglés dans leur bonne foi incrédule et stupide, après combien de temps perdu à argumenter, à attendre, à attendre encore et toujours. Sachant bien que là-bas minute après minute la chose incroyable se passait, que minute après minute se vidait le sablier du malheur, s'exténuait l'eau de leur vie, aspirée entre les grains du sable comme le sang se tarit et sèche dans les veines des morts.
Et quel vacarme alors quand les monstres s'étaient mis à creuser, rejetant sur la berge la boue de leurs godets, quel vacarme insupportable de machines, quels ébranlements du sol répercutés dans les angles les plus secrets des cahutes, et jusque dans les mains craquelées des vieilles s'efforçant, accroupies devant leur feu, d'étouffer le tremblement de leur bouilloire ; quel chaos dans le charroi des camions revenant, benne encore dressée, vers le chantier, après avoir déversé sur la digue leur pleine cargaison de puanteur.
Et cette poussière blanchâtre qui, inlassable, retombait, étalant sa pellicule nauséeuse sur les enfants que plus personne ne songeait à laver ; sur les chameaux hébétés qui passaient à la dérive ; sur les équipages silencieux, assis côte à côte sur leurs talons, un peu plus loin, à quelques mètres du chantier, écrasés par toute cette puissance, incapables de rien dire, intimidés par les calculs, les visées, les gestes précis des ingénieurs. Et c'est à peine si ceux-ci de temps à autre faisaient venir un patron de pêche pour l'interroger sur la nature des fonds, sur les courants, sur toutes les choses invisibles de sa pratique.
Alphia demeurait silencieuse. Et le Russe aussi avait cessé de parler. Seule l'amère musique avait repris, mais de façon lointaine, à peine un souffle.
Maintenant la caméra revenait lentement vers le navire échoué en travers de la passe, le nez enfoncé dans la rive ; certainement cette insistance voulait dire quelque chose : peut-être qu'il avait été le dernier à naviguer, le dernier à rentrer un soir de campagne, à se risquer dans le chenal avec ces quelques centimètres sous la quille, vingt centimètres, ou qui sait moins que cela, et encore n'était-on pas sûr d'avoir partout la même profondeur.
Et Hans se représentait ainsi la scène : c'était le soir, les ingénieurs s'étaient envolés pour Noukous, ou Tachkent. Ils s'étaient confondus en protestations rassurantes: le chenal était fiable, et ils avaient agité les doigts en v, en signe de victoire, avant de disparaître dans les carlingues ; les ouvriers dormaient déjà dans les yourtes qu'on avait réquisitionnées, abritées du vent derrière les camions et les bulls en arc de cercle, exactement au cur d'une forteresse ; et les pêcheurs tous alignés sur la digue, immobiles et muets tel un chur de drame antique, voyaient venir vers eux un gros cube difforme, la masse noire du navire ; les vitres de la passerelle lançaient des éclats quand le soleil couchant donnait sur elles, et tous mettaient la main en visière pour se protéger et tenter de mieux voir. Le bateau venait tout doucement ; il semblait glisser sur la terre comme un immense traîneau ; le vent tombait avec le soleil ; on entendait chuinter les machines ; deux hommes penchés sur l'avant faisaient la veille tournés vers l'une et l'autre rive, une ligne de sonde sans doute à la main, ou simplement penchés, tentant malgré la pénombre de déchiffrer le fond à la couleur de l'eau. On les voyait se tourner régulièrement vers la passerelle. À un moment, là où s'évasait le chenal en une sorte de bassin d'évitage, le chalutier était venu sur sa droite jusqu'à mettre son étrave contre la berge - et n'était-ce pas la manuvre traditionnelle pour éviter, celle qu'on pratiquait depuis toujours en amont sur l'Amou-Daria avant de redescendre vers Aral.
Et tous alors avaient vu, avant même qu'on ait pu entendre la machine, l'eau bouillonner à la poupe quand les hélices s'étaient mises à battre en arrière, et le bateau cependant rester là planté, immobile comme une pierre. Et tout le chur antique s'était précipité vers lui, agitant les bras, criant des paroles de déni, chacun pourtant sachant fort bien à quoi s'en tenir, la plupart d'entre eux ayant déjà vécu cette hébétude : la chose vibrante et souple sous ses pieds, qu'on appelait navire, la forme agile et docile, la forme vivante, soudain devenue lourde et inerte, et chargée du poids de la mort, le pont ne frémissant plus, mais tremblant au contraire, cahotant de tous ses barrots comme un corps qui se désarticule, quand la machine donnait en vain toute sa puissance.
Et quoi d'autre entreprendre que balancer à nouveau en avant, en arrière, jouant sur la barre, à droite, à gauche, jusqu'à ce que le gouvernail lui-même fût saisi par la même main de plomb qui tenait la quille et l'étambot prisonniers. Oui, quoi d'autre dans la nuit qui tombait, quoi d'autre, les ouvriers refusant de répondre aux prières des pêcheurs ; et d'ailleurs ils ne pouvaient plus disposer du matériel ; ils avaient juste assez de carburant pour monter les bulls dans les camions ; et qu'on les laisse en paix ; ils partaient tôt à l'aube rejoindre les ingénieurs sur d'autres chantiers. Ici on avait fait ce qu'on avait pu. Un autre programme peut-être plus tard. La mer, qu'on aille la chercher au-delà.
Quoi d'autre entreprendre dans la nuit. Passer des aussières de l'autre côté du chenal, les tourner sur les bennes de vieux camions poussifs, atteler des chameaux, et tirer, tirer comme des sourds, brasser en arrière, brasser en pure perte jusqu'au petit matin, jusqu'à l'aube froide où le vent se relèverait appuyant encore plus l'étrave contre la berge ; à peine jetterait-on un regard sur le lent charroi des camions du chantier étirés vers le sud, on ne mendierait plus rien à ces terriens que le sable avait vaincus comme il asservissait toute chose à sa loi de poussière et de vent. On ne pourrait maintenant que constater ceci : que l'eau encore aurait baissé dans la nuit. Et peu à peu l'équipage et le chur des camarades abandonneraient la lutte, les uns accoudés au bastingage, à regarder se jouer les petits filets de l'eau sournoise, les autres à palabrer interminablement ou encore à scruter vers le large qui déjà ne serait plus qu'un simple vide d'absence.© Jean-Marie Barnaud, extrait de Aral, récit (L'Amourier, 2001, p. 65-70)
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Telles étaient ses songeries lorsque enfin il composa le numéro de la bibliothèque, 46 93 25 39. Il se voit bien tapotant sur le combiné du téléphone, suivant par jeu l'égrènement de la sonnerie, courant et tressautant comme un tomte le long du fil jusqu'à la main anonyme là-bas qui décrocherait le combiné, imaginant le trajet de cette main jusqu'à l'oreille, le regard distrait sur les livres empilés depuis la veille et qu'il allait falloir replacer dans les rayons, la jeune fille, ou plutôt la fille sèche en blouse, s'apprêtant morose à communiquer les horaires de la maison. Lui ne pouvait espérer rien d'autre bien sûr qu'une voix grise, juste un peu étonnée par l'exotisme de sa requête, et qui lui demanderait d'attendre qu'on ait consulté le fichier. Il y aurait un silence, peut-être l'une de ces musiques bancales que les télécom transmuent en convivialité ringarde pour colmater l'attente ; les multiples bruits du lieu, auxquels on cherche par distraction à donner un visage.
Et comme il disait : allô, c'est bien la bibliothèque, il fut d'abord surpris par un silence, une syncope dans le temps ; et c'est ainsi dit-on quand passe un ange. Du moins est-ce sa manière à lui de reconstituer ce moment-là, conscient qu'il lui donne encore plus de lustre, comme on le fait toujours pour les instants parfaits, si rares, dont est comblée sa vie, et qu'on ne cesse de se redire comme autant de scènes mythologiques.
Puis une voix de femme lui parvint, infiniment douce et claire, et cependant infiniment lointaine ; non pas la voix d'un correspondant du bout du monde et qu'on cherche à atteindre malgré la friture, haussant le ton et criant presque pour vaincre la distance. Mais une voix qu'on sentait à la fois toute proche dans l'espace, et pourtant ailleurs ; fervente, à certaines intonations, souriante parfois, et cependant détachée de tout, inabordable en quelque sorte, et comme venant, pour le coup, d'une distance incalculable. Et peut-être n'était-elle après tout rien d'autre que de la distance faite voix.
Pourtant, songe Hans, qu'avait-elle pu répondre, sinon des mots aussi banals, aussi plats que : vous faites erreur, ou bien : ah non, monsieur, vous n'êtes pas à la bibliothèque. Mais cela avait suffi pour lui faire fléchir les épaules, car il avait perçu d'un coup, comme il arrive qu'un regard vous arrache à vous-même, qu'on parlait là d'une voix autre. Et donc il se tenait à l'affût, avec ce chant si proche, et qui semblait l'appeler d'un lieu secret et peut-être inconnu à la voix elle-même, tant il était intérieur. Celle-ci modulait tout contre son oreille ses vibrations douces et humides ; et continuait à vivre, malgré les silences, qui étaient plus des soupirs, comme on le dit en musique, des suspens du temps. Et il fallait à Hans inventer autant de questions stupides pour maintenir près de lui cette vie-là, sachant bien cependant que l'autre là-bas au bout du fil finirait par s'agacer de ses fadaises, qu'elle commençait déjà à se raidir un peu, croyant peut-être avoir affaire à un dragueur, à un plaisantin, à un démarcheur. Et lui, parlant bas, parlant en confidence, multipliait ses pièges, posait des nasses à mailles bien trop larges pour les éclats d'argent qui lui filaient entre les doigts : disant par exemple qu'il lui semblait pourtant, oui, c'était cela, avoir bien fait le 46 93 25 39 ; oui. A moins, ce n'était pas tout à fait impossible, qu'il ait inversé des chiffres, 52 pour 25 par exemple ; ou 93 pour 39, peut-on savoir, il est vrai qu'il se trouvait dans un local très sombre et que ce numéro-là ne lui était pas familier. N'avait-il pas tâtonné plusieurs fois dans la pénombre.
C'est possible en effet, répétait-on de l'autre côté, évasivement. Et lui, s'étonnant qu'on n'ait pas immédiatement raccroché, cherchait encore à faire tinter le vif-argent : sans doute êtes-vous en ville, disait-il, et dans le quartier de la bibliothèque, ce qui expliquerait que les numéros soient si proches. Mais non, avait-elle répondu, avec peut-être un sourire, puisque le timbre s'était un peu tendu, la voix étant monté un ton plus haut ; et elle avait ajouté qu'elle habitait au-dehors, et ce détail qu'un homme curieux comme lui aurait dû observer : ma fenêtre est grande ouverte ; n'entendez-vous pas les bruits de la campagne.
Ç'avait été sa plus longue phrase, juste avant qu'elle ne raccroche. Et plus rien n'était resté qu'une onde de choc irradiant dans le silence comme un parfum qui entête, tandis que lui demeurait le combiné à la main, ignorant les signaux syncopés de l'appareil, cherchant à rassembler les pièces du puzzle pour mieux comprendre ce qui se passait en lui.
Mais tout n'était-il pas de son invention : et le sourire qu'une inflexion seule de la voix lui avait suggéré, alors qu'elle pouvait aussi bien signifier tout naturellement l'agacement et l'impatience ; et l'ovale du visage, et la joueuse lumière dont il avait coloré les yeux de la correspondante, et ses cheveux qu'il voyait, il ne savait pourquoi, noués en chignon sur la nuque, avec des reflets roux.
Il se souvient d'être remonté dans la chambre aux volubilis d'une démarche de somnambule. Il revoit le regard bleu de la logeuse posé sur lui depuis l'ombre du palier au premier étage, l'étonnement de ce regard, tandis qu'il monte en silence, les yeux et le dos fuyant.
Il se retrouve étendu sur son lit en compagnie de la voix, toute neuve et fraîche comme de la rosée. Ce qu'il pourrait en dire de plus juste alors, alors et encore maintenant lorsqu'il réussit à en capter les contours, après un rêve par exemple, ou, soudainement, comme surgit une réminiscence, c'est que cette voix est nue. Nue, comme on pourrait le dire du tracé d'une flèche, avec l'exactitude, la rectitude d'une ligne sans faille, sans aspérité. Voix de source, sans apprêt. Et sans doute était-ce cela aussi, sa nudité : voix sans mensonge, sans fard, sans faux-semblant. Voix nue. Comme les formes d'un corps aimé dans l'ombre.
Puis il se retrouve à nouveau dans le cagibi du téléphone, la logeuse étant partie. Il tourne dans sa tête des combinaisons, inverse les chiffres, tapote sur le combiné au hasard, s'empêtre dans ces chiffres, sourit parfois d'obtenir des réponses, s'accorde enfin la bibliothèque, demande qu'on cherche son livre, dit qu'il passera, reprend sa chasse, allô, excusez-moi, c'est une erreur, mais qui appelle, qui êtes-vous...
Qui d'autre appelle en effet que ce fou en quête de la voix rétive ; et il ne sent plus, dans l'excitation, sa fatigue qui cependant revient ; reprend méthodique sa recherche, et finit par le plus simple : l'inversion des deux derniers chiffres du numéro, 93 pour 39. Un silence, un souffle. Passe l'ange. C'est elle qui répond, allô. Il raccroche, ébloui.
D'après les Renseignements téléphoniques, c'est Anna Seugne, Villa Tarnek, etc.© Jean-Marie Barnaud extrait de Aral, récit (L'Amourier 2001, p.83-88)