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Lectures

La poésie contemporaine

"j'écris parce que je dois écrire / et tu navigues parce que tu dois naviguer / pour vivre simplement et seulement / vivre mieux" : Patrick Joquel poursuit son périple marin. Cette fois, sur les traces de Van den Hedde dans une tentative dont il demeure quelques signes pris dans les filets de l'écriture.

Lire aussi

"Cisaille définitive" (la version intégrale du texte)

Tentative vdh 2

Patrick Joquel

VDH tentative 2001 (extraits)

suivi de L'écriture au grand large

26

partir aujourd'hui
pour tremper son âme
aux glaçons de l'antarctique
alors que le monde
tourne un peu moins rond qu'hier
écrire ce parallèle
un mot
que tu vas traverser souvent
sur ton planisphère
tandis que le poème
descendra les lignes du cahier
fragile écho
à ta descente atlantique
après le Horn
il nous faudra nous pencher sur les méridiens
sonder
la verticalité du temps
larguer les amarres
ôter le capuchon
suivre l'élan d'un désir
créer nos lignes
celles de l'écriture et de la trajectoire
deux lignes
support papier
support écran
cela fait quoi au monde
alors qu'il tourne
sous l'impulsion de toutes nos mains
quel impact
nos deux traits ont-ils sur lui
le ruissellement lointain des autos
sur la route de Grasse
en a-t-il un
et le bavardage de nos radios
et le chant de l'écume
je ne sais pas
j'écris parce que je dois écrire
et tu navigues parce que tu dois naviguer
pour vivre
simplement et seulement
vivre mieux
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25

Ressac
Fruit du vent
Bruit d'écume
Au dessus du rivage
Déambule une lente houle
Blancs ou gris
La brise enroule un à un
Ses légers nuages
Septembre et sa douceur
Somnolent au soleil salé
D'un dernier jour d'été
Entre mer et ciel
Un goéland sarcastique
Pique de son cri moqueur
Ce fragile silence

24

dauphin flamme marine

23

La mer
En se retirant
Dessine d'éphémères partitions
Le pèlerin les suit d'un pas grégorien
les goélands argentés
Tordent son silence
De leurs cris
Ce retour au silence
T'isole en tes marées
Face à l'horizon
Tes yeux fondent

© Patrick Joquel - inédit - 2001

haut de page

L'écriture au grand large

"Voici quelques inédits pour le site (…) Ce sont des textes récents, bruts de décoffrage en quelque sorte. Ils naissent d'un projet d'écriture qui se situe dans le prolongement de "Aucun tropique n'est inaccessible" (Encres Vives 1999). Il s'agit d'écrire en parallèle avec les journaux de bord reçus via Internet de quelques marins du Vendée globe, comme si leur solitude en mer, venait se juxtaposer à celle du poète penché sur sa page blanche. Quelques uns d'entre eux à présent voguent sur les monocoques... Le poème comme un lien fragile entre deux solitudes..." Play poker at the most trusted online card rooms and win big with the help of money play poker.

Assis à ma table
Ou ailleurs caillou du chemin
Rocher d'un sommet
Rocking chair à la fenêtre
L'endroit exact importe peu
La position non plus d'ailleurs

Là donc
Près de la source d'encre
Et face à l'infini du papier
Je sais que j'existe
Et que je vis sur terre

Tu sais
Cette petite boule bleue
A la vivante atmosphère

Cette planète
Si bien lovée autour de son soleil
Si bien perdue et solitaire
Sous les étoiles

Toi
Qui ouvre ton horizon
Au delà de mes terroirs de pierres
Recherches tu
La même certitude

Nos voyages
Ont ils d'autres buts
Que celui
D'aller au bout de soi

Moi
Parmi les houles pétrifiées
De ces hautes altitudes

Toi
Sur les vagues mouvantes
De tes lointaines latitudes

Mon sillage d'encre
Nourrit-il ton cap
Autant que ton étrave
Elargit le mien


Au delà de la fin des terres
S'allonge la houle
Ample et paisible ondulation
Que soulignent
Les arabesques d'un vol de dauphins

Je respire avec toi
Planète bleue
Et mon voilier
Glisse entre tes eaux
Avec un joli bonheur
Dans ses poumons

Il existe ainsi des jours
Où la courbure des voiles
Se tend vers la perfection

On se coule en ces moments
Comme un skieur
Dans la pente
Avec en sourdine
Un chant de violoncelle
Ou de hautbois

On n'oublie rien
De la dernière tempête
Au contraire
Son sillage heurté
Nourrit la plénitude
Et l'évidence
Des prochains grains
Tapis sous l'horizon
Loin de ternir la jubilation
L'exacerbe et l'épure

Un soleil serein
En bandoulière
On avance
Et le sel des embruns
Se dépose avec douceur
Sur le visage

Un invincible sourire
Au coin de l'œil
On se tient
A la proue du jour

Vivant
Simplement vivant



Avant de lever l'ancre
Et de filer à l'assaut
Des parallèles et des méridiens
Tu ne sais rien
De ton sillage à venir

Avant de laisser glisser l'encre
Entre les lignes du papier
Je ne sais rien non plus du mien

Nous nous tenons là
Face à la nuit
Et sous les feux du port
Comme sous les lampadaires de la ville
Toi sur le pont de ton voilier
Moi sur mon balcon
Seuls avec nos espérances complices
Et ce grand silence qui monte en nous
Au rythme des haubans
Et des rumeurs nocturnes


Partir
qui peut dire
Où et quand
Cela commence
Car il y a bien un commencement
On ne part pas
Du jour au lendemain
Les mains dans les poches

Partir
Lente maturation du désir et du songe

Désir et songe
Eux mêmes issus de désirs et de songes précédents
De projet menés à leur terme
Et sur lesquels
On se retourne parfois
Comme on se retourne
Au bas d'une pente
Sur la double trace des skis le cœur encore battant
Le corps tremblant

Partir
Boucler son sac
Lacer les chaussures
Vérifier une dernière fois le gréement
Avant d'envoyer la toile
Et de la sentir vibrer

Le premier pas
Le premier souffle celui qui écarte
Et laisse la serrure
Ou le quai dans son dos

Puis les autres pas
Les autres souffles
Les autres minutes

On s'éloigne des traces
Des sentiers balisés
Des rails de navigation
Pour se lancer
Vers le large

Premiers pas
Premiers mots
la page se noircit
On s'éloigne
Y a t-il dans l'écriture
Des combes secrètes
Des no boat's land
Au large des cotes
Au large des marges
Des no poem's land

Ecrire vent debout
Le poème alors résiste à l'encre et la plume
Suit un autre cap

Tire ses bords autour de langage

S'appuie
Sur des inspirations traversières
Afin de tenir
Jusqu'au bas de page
Et de virer de bord

L'écriture au grand large (suite)

Au crépuscule
Un très ancien frisson vient t'enlacer
Tu te retrouves
A des milliers d'années de ce siècle
Et malgré
Ta couverture de satellites
Tu sens
Naître en toi
Comme une sourde inquiétude
Il y a bien longtemps de cela
Murmures-tu à l'océan
Les hommes craignaient
Que le soleil ne les oublient
Ce soir
Tout seul sur ton bateau
Comme tu les comprends
Comme eux
Tu vas veiller
User ton sommeil
A fixer le mouvement des étoiles
Clouer tes yeux
A la Croix du Sud
Autant pour te nourrir de ses feux
Que pour attendre
Avec patience et tension la déchirure de l'Est
Alors tu t'abandonnes à ta solitude et t'accordant au rythme étincelant
Du voilier sur les vagues
Tu danses avec lui
Les yeux dans la braise
Au moment précis
Où le soleil le touche
Ill te semble entendre crépiter l'horizon
En toi
L'éternel acier du désir
Se trempe alors au creuset de la vie et fume
Tu empoignes la barre
Et bordes ton écoute
Au plus près du chant nocturne
Et l'écume à l' étrave
Tu laisses enfler ta voix
Sous les voiles


Au delà des hauts pâturages
Noirs choucas
Et chocards à bec jaune
Accompagnent le randonneur
De leurs volutes coassantes
Le pas sur les pierriers semble alors s'alléger

Les pentes
Glisser un peu mieux sous les semelles

Mais lorsqu'au repos
Il s'allonge
Immobile
Au plat d'un rocher
Leur soudain silence
A ses cotés
le réveille en sursaut
à ces altitudes
tout fait viande
et ton corps
l'a bien senti

l'oiseau
n'est pas seulement
plaisir de l'œil et de l'esprit
mais aussi
menace
latente

et cela te ramène
à ta condition d'homme
à ta chair
à ton poids
qu'il faut soulever à nouveau
pour retourner chez les tiens
avec en secret
ta fragilité

au delà
des quarantièmes rugissants
sternes et albatros
escortent ainsi
de leurs blancheurs déployées
les rares marins
venus quêter leur adoubement
parmi les longues houles
de l'immense océan


Cette tension du noir
Posé comme un chat
Aux pupilles palpitantes
Lové
De toute sa douceur
Et dont le corps épais
S'abandonne
En épousant chaque creux de la houle

Noir tendu de poupe en proue
Et dont le ronronnement
Permet aux guetteurs de bleu de patienter
En chantant matines
Se coulant ainsi
Les yeux grands ouverts
Dans ces noirs
Où l'encre semble trembler de paroles

Tension du noir
Quand l'horizon
Plié et replié
Papier feutré en fond de poche
Hésite entre doute et désir


Juché à la pointe du bout dehors
Comme pour anticiper l'étrave
On se retrouve avec en frisson
La vieille inquiétude

Si le bleu s'absentait
Vaincu
Ou simplement parti
Pour éclairer un ailleurs

Si tout ce noir s'installait
Sans délivrance

Pour résister à l'angoisse on revient sur le pont
On tire sur l'écoute
On se chauffe un peu d'eau
Pour le thé
on s'accroche à la tasse et
Tout en se moquant gentiment de ses frayeurs nocturnes
on cherche des yeux l'horizon

L'écriture au grand large (fin)

Voir
La lumière au soleil des embruns
Caresser
La courbe inaudible de l'horizon
Entendre
Un soir
Glisser sur les eaux la lune
Goûter
A la légèreté du pétrel
En écartant les bras
Contre le vent
Oser
La fluidité du voyage
Et se laisser apprivoiser
Par la sérénité
Exister enfin
Au sud de tout silence
En accord avec soi-même
Et la planète
Respirer
En prise avec le sauvage éternel
Fragile humain


Tu suis des yeux un pétrel
Moi
Un gypaète
Une même interrogation ombre
Et ton sillage et ma trace
Le vol et la plume sont
Dit-on
Les fruits d'une longue et lente évolution
Comment orienter nos bouquets d'années
Vers quels soleils
Pour mûrir à leur image
Et nous rendre
Aussi léger au monde

Glisser sur les eaux
Sans les déchirer
Sur la neige
Sans la rompre
Ou sur le papier
Sans en froisser le silence


Parfois
Il te suffit d'un mot
Pour te sentir
Léger
Léger
Comme une île
Suspendue
Aux vols de ses oiseaux
Les merveilleux oiseaux
Trempant leurs plumes
Dans les encres des cieux
Goélands
Sternes arctiques
Albatros lointains
Mouettes rieuses
Autant de noms
Autant de poèmes

© Patrick Joquel - inédit - janvier 2001

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