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Cisailles de plume
les goélands argentés
coupent le silencepar Patrick Joquel
Entre écritoire et table à cartes, journal de bord et quotidien songeur, huit petites suites et trois brefs éclats accompagnent les voyageurs solitaires dans leurs périples
Là bas
aux îles Crozet
Kerguelen
ou du Prince Edwards
le printemps commence
et les manchots royaux
couvent leurs ufsPetit manchot
naîtra vers Noël
Peut-être
apercevra-t-il tes voiles
ou bien
croiseras-tu en mer
l'un de ses parents
1 - ressacLa mer
en se retirant
dessine
d'éphémères partitionsRêveur
tu les suis
jusqu'au rivage
et là
tes yeux fondent
La mer
t'éblouit de soleilL'horizon ronronne
et son dos rond
te murmure
un désir de caresseUn peu de sel crisse
au dessous de ta paupière
Tu écoutes le ressac
te raconter ses souvenirsQuand
dans ta cabane au bord de la mer
tu apprenais
à devenir humain
te dit-il
je berçais
depuis longtemps déjà
le sommeil de la terre
Ressac
fruit du vent
bruit d'écumeAu-dessus du rivage
déambule une lente houleBlancs ou gris
la brise enroule un à un
de légers nuagesSeptembre et sa douceur
somnolent au soleil salé
d'un dernier jour d'étéEntre mer et ciel
un goéland sarcastique
pique de son cri moqueur
ce fragile silence
2 - Avant de lever l'ancreAssis à mon écritoire
ou ailleurs
caillou d'un chemin
rocher d'un sommet
rocking-chair au balcon
l'endroit importe peu
Là donc
près de la source d'encre
et face à l'infini du papier
j'existe
et je vis
sur mes terres
Terre
petite boule bleue
à la vivante atmosphèrePlanète
si bien lovée autour de son soleil
si bien perdue et solitaire
sous les étoiles
Toi
qui ouvre ton horizon
au delà de mes territoires de pierres
connais-tu
la même inquiétude ?Nos voyages
ont-ils d'autres buts
que celui
d'aller au bout de soi ?Moi
parmi les houles pétrifiées
des hautes altitudesToi
sur les vagues mouvantes
des lointaines latitudesMon sillage d'encre
nourrit-il ton cap
autant que ton étrave
élargit le mien ?Avant de lever l'ancre
et de filer à l'assaut
des parallèles et des méridiens
tu ne sais rien
de ton sillage à venirAvant de laisser glisser l'encre
entre les lignes du papier
je ne sais rien non plus du mienNous nous tenons là
face à la nuit
sous les feux du port
comme sous les lampadaires de la villeToi sur le pont de ton voilier
moi sur mon balcon
avec nos espoirs complices
et ce grand silence qui monte en nous
au rythme des haubans
et des rumeurs nocturnes3 - Larguer les amarres
Partir
qui peut dire
où et quand
cela commence
car il y a bien un commencement
on ne part pas
du jour au lendemain
les mains dans les poches
comme çaPartir
lente maturation du désir et du songePartir
boucler son sac
lacer les chaussures
envoyer la toile
et sentir la vibrationLe premier pas
le premier souffleCelui qui écarte
et qui renvoie dos à dos
serrure et quai
Puis les autres pas
les autres souffles
les minutes suivantesOn s'éloigne des traces
des sentiers balisés
des rails de navigation
pour se lancer
vers le largePremiers pas
premiers mots
la page se noircitOn s'éloigne
Y a t-il dans la mer
des combes secrètes
des no boat's land ?
Y a t-il sur le papier
En marge de l'écriture
des no poem's land ?Partir aujourd'hui
pour tremper son âme
aux glaçons de l'antarctique
Ecrire vent debout
le poème alors résiste à l'azimut comme à la plumeIl suit une autre écume
Il roule et tangue autour du langage
Et s'appuie
sur des inspirations traversières
afin de tenir
jusqu'au bas de page
et de virer de bordEcrire ce parallèle
Un mot
que tu vas traverser souvent
sur ton planisphère
tandis que le poème
descendra les lignes du cahierFragile écho
à ta descente atlantiqueAprès le Horn
il nous faudra
nous pencher sur les méridiensSonder
la verticalité du temps
Larguer les amarres
ôter le capuchon
créer nos lignes
celles de l'écriture et de la trajectoireDeux lignes
support papier
support liquide
un même écran pour interlocuteur
cela fait quoi au monde
alors qu'il tourne
sous l'impulsion de toutes les mains des hommes ?
Quel impact
nos deux traits ont-ils sur lui ?
Le ruissellement lointain des autos
sur les routes de Mouans-Sartoux
en a-t-il un ?
Et le bavardage de nos radios ?
Et le chant du ressac ?
Je ne sais pasJ'écris parce que je dois écrire
et tu navigues parce que tu dois naviguerPour vivre
simplement et seulement
vivre mieux
4 - Le bonjourAu delà de la fin des terres
s'allonge la houle
ample et paisible ondulation
que soulignent
marine incandescence
les arabesques d'un vol de dauphinsLa planète bleue
respire
et ton voilier
glisse entre ses eaux
avec un joli bonheur
dans ses poumons
Parfois il te suffit d'un mot
pour te sentir
légerLéger
comme une île
suspendue
aux vols de ses oiseauxLes merveilleux oiseaux
trempant leurs plumes
dans les bleus des cieuxGoélands marins
sternes arctiques
albatros lointains
mouettes rieusesAutant de noms
autant de poèmes
Tu suis des yeux un pétrel
moi
un gypaète barbuLe vol et la plume sont
dit-on
les fruits d'une lente et longue évolution
comment orienter nos bouquets d'années
vers quels soleils
pour mûrir à leur image
et nous rendre
aussi léger au monde ?
Glisser sur les eaux
sans les déchirer
sur la neige
sans la rompre
ou sur le papier
sans en écorcher la texture ?A l'aplomb du papier
l'écriture
hisse un silenceSe prépare à tracer
cet impalpable
qu'on nomme
poèmeElle choisit sa majuscule
et la dessine avec soin
à l'ouest de la feuilleElle lève alors l'encre
et le poème apparaît à l'horizon
tel un soleil levant sur l'océanLe mystère absolu de la beauté
vient au monde
auréolé d'oiseaux
et d'accents
L'instant du poème
est un moment fragileIl va de mes mots à ton émotion
revient de ton silence au mienInstant de la rencontre
entre ma main qui écrit
avec la tienne qui lit
Le bonjour
se rit de l'espace et du tempsMoment fragile
Un craquement
le bruit d'un pas dans le couloir
le crissement du tableau noir
suffisent pour en altérer la transparenceAussi têtu
que braise en garrigue
et prêt à nous flamber à sa joie
ainsi le poème
Petit poisson volant
si tu ne veux pas
pour mon bonheur
finir ta vie en marinade au citron
ne confond donc pas
le pont d'un long voilier surfant sur les eaux
avec le dos rond
d'un lent cétacé songeur motorbike games5 - Voir
Au crépuscule
un très ancien frisson vient t'enlacerTu te retrouves
à des milliers d'années de ce siècle
et malgré
ta couverture de satellites
tu sens
naître en toi
comme une sourde inquiétudeIl y a bien longtemps de cela
murmures-tu à l'océan
Les hommes craignaient
Que le soleil ne les oublieCe soir
tout seul sur ton bateau
tu les comprendsComme eux
tu vas veiller
user ton sommeil
à fixer le mouvement des étoiles
clouer tes yeux
à la Croix du Sud
autant pour te nourrir de ses feux
que pour attendre
avec patience et tension la déchirure à l'estTu t'abandonnes à ta solitude
et t'accordant au rythme étincelant
du voilier sur les vagues
tu danses avec luiAu moment précis
où le soleil le touche
il te semble entendre crépiter l'horizonTu empoignes la barre
et bordes ton écoute
au plus près del'obscurité
Il existe ainsi des nuits
où la courbure des voiles
se tend vers la perfectionTu te coules en ces moments
comme un skieur
dans la pente
avec en sourdine
un chant de violoncelle
ou de hautboisTu n'oublies rien
de la dernière tempête
au contraire
son sillage heurté
nourrit la plénitude
et l'évidence
des prochains grains
tapis sous l'horizonUn soleil serein
en bandoulière
tu navigues
et le sel des embruns
se dépose
rugueux
sur ton visageUn invincible sourire
au coin de l'il
tu te tiens
en proueVivant
inexplicablement vivantVoir
La lumièreCaresser
l' inaudible de l'horizonEntendre
un soir
glisser sur les eaux la luneGoûter
à la légèreté de l'albatros
en écartant les bras
contre le ventOser
la fluidité du voyage
et se laisser apprivoiser
par la sérénitéRespirer
le sauvageExister enfin
au sud de tout silenceFragile humain
6 - L'automne a cessé de flamber
Cette tension du noir
posé comme un chat
aux pupilles palpitantesLové
de toute sa douceur
et dont le corps épais
s'abandonne
en épousant chaque creux de la houle
et chaque arabesque de l'écritureNoir tendu de poupe en proue
et dont le ronronnement
permet aux guetteurs bleus de patienter
en chantant mâtinesSe coulant ainsi
les yeux grands ouverts
dans ces noirs
où l'encre semble trembler de parolesTension du noir
quand l'horizon
plié et replié
papier feutré en fond de poche
hésite entre doute et désirLà
juché à la pointe du bout dehors
comme pour anticiper l'étrave
on se retrouve encore avec en frisson
la vieille inquiétudeSi le bleu s'absentait
vaincu
ou simplement parti
pour vibrer
ailleurs
d'un autre oeilSi tout ce noir s'installait
sans délivrancePour résister à l'angoisse
on descend se chauffer un peu d'eau
pour le thé
on s'accroche à la tasse
on remonte au grand air
et
tout en se moquant gentiment
de ses frayeurs nocturnes
on cherche des yeux l'horizonOn ne le voit pas vraiment
il dort
mais d'un sommeil
qui va s'allégeantOn le sent
On ne le voit pas encore
son oeil est toujours clos
mais sans être déjà du bleu
ce n'est plus tout à fait du noirLe ciel se détend
ses nuages mouchent l'obscuritéUn mince liseré sépare
en les soulignant
les eaux d'en bas
de celles d'en hautLe fidèle albatros émerge
un léger bleu le suitAinsi
tu sors parfois avant l'aube
avec un premier thé en bouche
et le ciel te fouette au visageTu restes là
Gestes suspendus
La lumière te désaltère
Les étoiles
se décolorent
lentement
refluent
avec les ombresSous tes yeux
l'océan
lissé comme un corps
après la caresse
arrondit sa courbe
et t'ensilence en ses ondulationsTu attends le soleil
pour baigner ton bonheur
à ce sourireLa louange alors ébahit ton souffle
et trempant tes lèvres
comme un randonneur matinal
à la source première
tu te sens
unique au mondeL'automne ici a cessé de flamber
les roux du mélézin sont devenus ocres
ils ont capitulé
la neige a installé
sa lumière hivernale
et malgré la brièveté du jour
je suis à la trace
un sanglier solitaireDe frais labours ont fouillé
sous la poudreuse
ils signent sa faimJe m'arrête un instant
devant ses traces nocturnesLa tendresse du monde
à mon chevet
je voyage
en mes randonneuses penséesJe me retrouve à tes côtés
sur le pont de ton voilier ébouriffé par la nuitLe thé chaud fume entre nos doigts
7 - Tribord ou bâbord
Les îles n'ont aucun problème
elles ne suivent pas les ventsElles restent là
toujours au même endroitL'océan
a beau
les couronner d'écume
elles résistent
bien arrimées à leurs pharesTribord ou bâbord
il faut laisser les îlesNe pas répondre
à l'appel de leurs phares
pour mieux laisser
palpiter sous leurs faisceaux
leurs songes insulairesL'étrave
auréolée d'écume
et cap à l'équateur
le voilier
minuscule îlot
porté par le vent
abrite un autre désirCelui de se frotter
corps et âme
aux embruns du mondeIci le pot au noir
l'équateur s'encalmine
et mon crayon se mine
à ranger ses tiroirsAucun souffle ne ride
la parole et sa voix
s'absente autour de moi
le monde est comme vide
La page blanche attend
la première risée
silencieuse veillée
il faut guetter le bon momentl'inattendu frisson
cet éclair que tu aimes
les premiers mots viendront
gonfler voile et poème8 - Froides latitudes
Au delà des hauts pâturages
de noir chocards à bec jaune
m'accompagnent
de leurs volutes coassantesLe pas sur les pierriers semble alors s'alléger
Les pentes
glisser un peu mieux sous les semellesMais lorsqu'au repos
je m'allonge
immobile
au plat d'un rocher
leur soudain silence
me réveille en sursautA ces altitudes
tout fait viande
et mon corps
l'a bien sentiL'oiseau
n'est pas seulement
plaisir de l'il et de l'esprit
mais aussi
menace
latenteL'oiseau me ramène
à ma condition d'homme
à la chair
à son poidsAu delà
des quarantièmes rugissants
sternes et albatros
escortent ainsi
de leurs blancheurs déployées
les rares marins
venus quêter leur adoubement
parmi les longues houles
de l'immense océan antarctique
J'écris ces mots
le soir
après une journée de marcheCela me ramène
à la planète
et tout en suivant des yeux
le fil d'encre se dérouler sur la page
je voyage
d'un sentier du Mercantour
au large de la Terre AdélieQuel invisible oiseau
lit par dessus mon épaule
avec l'espoir
de venir becqueter quelques mots
Au nouvel an
les bises polaires
ont claqué sur tes jouesLeur lumière
offre un territoire
où conjuguer
les présents infinis
de la créationLa nuit
moi aussi
je regarde
la luneCela me suffit
pour écrire avec toi
sur nos cahiers
la date
et continuer
au fil du jour
notre humaine aventure
Froides latitudes
quel regard
portez-vous
sur ces hommes
et ces femmes
qui se mesurent
à vos vents sauvages ?Et vous
mots
si bien rangés
dans l'ordre alphabétique
de nos dictionnaires
quels secrets territoires
cachez-vous à nos voix ?immergés dans ces courants
qui nous emportent
sur leur liquide intransigeance
quel sens
donnons-nous
à nos heures solitaires ?Et
toi
lecteur songeur
que viens-tu chercher
au chevet de nos livres d'heures ?copyright - Patrick Joquel