François Laur
Un nouveau texte de François dont le titre définitif n'a pas encore été choisi par l'auteur.
(amours ailés)
Elles furent filles de cep, filles parmi les filles d’une qui connaît les simples, sœurs aimantes du chasseur. Elles riaient aux prémices des grains, au vin nouveau, à l’onctueux jus d’olive. Elles riaient à la beauté, au frère blond. Elles riaient au gynécée, ignorant le tison éteint au fond d’un coffre. Elles aussi, parmi les rires, oublièrent la toujours Vierge. On leur dit le solitaire aux soies raides comme javelines, ses ravages, ses coups de boutoir. Elles rirent et tremblèrent : leur frère – épieu, tireuse d’arc, amis et oncle cavaliers – s’enfonçait dans les breuils. Hurlements hommes chiens, hure offerte à l’aimée chasseresse. Odeur du sang jusque dans le palais. La mère bondit au coffre, et le tison flamba de flammes claires. Cendres de bois, cendres noirâtres de chair blonde. Ce furent corps de sœurs se roulant sur la terre-poussière, ongles de sœurs lacérant joues de sœurs, sœurs en pleurs gémissant leur deuil. Après longtemps, l’Intacte perpétuelle eut pitié. Elles devinrent poules peintes. Elles, féminins oiseaux du pays cru de Cham, peintes de perles et de larmes, les conquérants de métal clair les ont déportées là-bas, dans le nouveau jardin aux merveilles volé. Sitôt les cages fuies, compagnes plus sauvages que jamais à l’appel des lambis qui soufflent la révolte, drapeau rouge bleu hissé ! Vinrent les ogres de grand sac ; frauduleux, ils brandissaient un chiffon nègre et sang, orné d’elles et de conque marine, d’elles vigilantes rapides, d’elles rusées, libres avidement. Puis le torrent laveur, son réveille-soleil chanta victoire. La foule les pluma vives. Imprévisible et souverain, l’enfant qui grandissait, choyant son agnosie pour rester en éveil parmi cochons, lapins, canards et auges où les vaches buvaient, ne connaissait pas Calydon ou l’île Hispaniola ; il ne savait des pintades que plumage tacheté, casque et barbillons de couleur, vol court les juchant sur châtaigniers millénaires et frênes, faux gibier de trop longs repas. Mais que de lunes combles (où les lointains ourdissent un tissé mystérieux dans lequel les aventures terriennes naissent à nouveau, exaltées, comme guidées vers leur sens authentique) a-t-il passées à écouter leur thrène ! magasin cigarette electronique
(basse continue)
Bientôt j’aborderai au faîte de l’éminence de silice, j’apercevrai les flots. Peu à peu, en cours de montée, le roulement de la mer, dissimulée encore par la cime, enfle. Quand, loin de l’ultime raidillon, à l’abri de cette digue altière qui croit arraisonner les lames, l’existence et la durée débutent, nul ne distingue ce retour d’eaux brisées sur elles-mêmes. Inégale, sa rumeur à longs jets rythmés retentit à mesure qu’on approche, graduellement étouffe les paroles nettes, propos prudents, confidences précieuses, romances exquises, même les cris des goélands ; alors, cet immense tumulte suppléera tout message, submergera tous les flux.
Il me semble pourtant avoir perçu jadis – j’étais loin d’aboutir à l’ensellure de cette dune insoupçonnée – anhéler la dissémination des commerces multiples ; cependant, les invites coutumières, les témoignages gracieux, certaines œuvres presque inouïes avec, de temps en temps, des complaisances plus singulières encore me dérobaient ce bruit de basse caverneuse. Aujourd’hui, l’acuité auditive, combien réduite, discerne, preste, ces déferlements bruissant frais, bourdonnants, dont le foyer s’érige en avant de la marche, pareille à une vague, immense lèvre crêpée et bondissante dilacérant l’étrave d’un vaisseau, et qui m’engloutira comme lorsque mes flancs, tes cuisses les étreignent, car ta douceur aussi peut se rendre terrible, qui fait vibrer de malicieuse ondulation ce qui, le plus souvent, meurtrit.
Parvenu, souffle court, ployé un soir à la cime du tertre semé d’élymes, les yeux béant au fil de l’horizon qui s’emporte et galope, je saurai proche cette montagne jeune d’eau se précipitant, abrupte, croulant ; j’en ressentirai le dernier combat, ma cantilène congédiée.
(concordance)
L’occasion m’eût-elle offert un coudoiement avec telle ou tel au lieu d’un tel ou d’une telle sur une autre déclinaison dans la vastitude infinie des faisables, mes défiances et passions, ainsi que mon dessein présent auraient paru fort dissemblables : meurtrissures et accords différents jaugeraient les situations, entraîneraient la décision. Lieux points de capiton, branchements et carrefours.
Enchaînement casuel de choix infimes, vivre n’avance qu’à requérir, outre les actes avérés, les désirs inassouvis, fourvoyés, recouvrés quelquefois par la grâce d’une gifle d’air, restituant des spores emplies d’espoirs, comme jadis. Elle trompe pour donner présage d’un possible de nouveau. Si des voies autres m’avaient guidé, des sanglots et des rires m’auraient suivi, quelle que fût la route, sans doute plus que sur la sente qui s’achève. La rencontre toi-moi n’aurait pas trouvé lieu, au large et sur les canaux, par nouvelles ou poèmes au bout de la langue, à Kisangani, Sassandra ou ailleurs, moi épiant les formes amples qui se penchent derrière rideaux et claustras, moi croyant voir danser, comme un fruit de chair drue et doux au creux des paumes, la lune sous les jets d’eau, moi frère lai, prospère, indigent bourlingueur ou vaurien casanier, homme dans le souvenir des feuillets, folio parmi les feuilles aux frêles tiges abondantes comme sous les membrures d’arbres émues dès les primevères.
Ourdis par la mémoire ouverts à l’étranger – cet aubergiste hébergeur de surprise – nous pourrions exister généreux dès l’abord, préparés au concert pareils à des hôtes du sort, vaguant parmi l’obscurité du monde autour des lustres.
Hasard et munificence marchent de pair comme l'accident et son dit : la munificence joint les aléas (bousculades, effractions, désordres) et le temps de nier les lois auxquelles nous soumet la peur, elle couvre d’autres fracas, configurant ainsi battitures et torrentueuse étoile. Désintéressée, elle s’intéresse au geste que construit le vent avec la mer, les nuages, les pins, les oliviers, et qui aurait pu échoir tout autre, octroie gratis des avantages à l’aventure.
Entendrais-tu ma langue, toi mon étrange (et je n’ai hâte de creuser de ton nom la faille insituable par où s’insuffle le vide comme le vent se coule au tamis des cyprès), toi l’intruse frangible comme rafale d’absolu ?
(doigts et cris)
Touchant des yeux ta main si près si vaste entre deux figures à l’aurore aussi ample qu’une face oblique sur l’oreiller (une lueur pénètre le voilage), c’est l’ondulation large des vaisseaux, plis rencontres de lignes, frémissements de sillons légers, flux reflux éphélides, stomates immensément séparés, infimes taches salées mobiles comme la particule s’échappant du deux cent cinquante millième de bave mousseuse de la cime qui tourne sur lui-même le grand cercle ; et que la main soit semblable à la plaine liquide est perpétuelle volupté, par douce soumission et diminution fictives et doctes en même temps, exploration de – et gratitude émue pour – ce qui existe enveloppe frôlements étreintes le petit corps que tu fus lisant à cris et doigts son univers à palpations hésitantes, qui élargit ton corps, lequel d’emblée prit forme et conduite par les manifestations tâtées, touché discerné par elles, et qui leur fait en retour justice, leur rend prémices de fraîcheur, grain à grain l’ocre et le bleu sans querelle aux apparences. Le monde détaillé, compliqué, creusé, dit par ta main et son ressort de métaphore qui composent à l’instant, improvisent, sans flagrant délit donnent aux résistances un toucher soyeux, multiplient les croisements, se perdent avec délice comme si se perdre était l’unique façon d’avancer, mêlant mille et une histoires comme autant de courants d’une mer colorée. Free racing games - play racing games on flashracingonline.
(embâcles)
Il libère l’invention des eaux ; la tresse dense des nymphes de source et de rivière, savante en incendie, savante en nuées, savante en fertilité, se faufile par l’exutoire, même si ce n’est pas sur cette eau qu’un coquillage aurore amena Vénus. Cette ère des enclos d’agrément, lorsqu’un flot rejeté par des statues d’airain ou confiné entre des blocs inaugurait la vision moderne, fut médiatrice entre le limon premier et l’ère des ouvrages barrant des vallées entières. Barrant le ciel, aussi bien, qui axe, il est possible de le déchiffrer à rebours : au bas de la voussure, si, tête à la renverse, on tourne le regard vers le haut, l’azur est trope de cette nappe immaculée où vogue quelque oiseau, la nappe d’eau mire l’azur où volent des poissons. L’ouvrage d’art instaure une bascule de glaces étamées entre lesquelles se retient la terre. Il devient tournure des heures : délai, attente, puisque rien ni toi et moi ne sommes sans l’écartement. Bien des jours-nuits doivent aoûter pour que le flot fasse mouvoir le mécanisme. Jeune âge de la réserve. Mentalement de même : de hauts embâcles, étanches, sont à dresser comme promesses pour ne pas reculer devant l’échéance de l’amour. Nous fabriquons des nébuleuses en touillant notre bol de café, habitons la chair d’ici avec des mots à mi-voix et ce qui est nu s’ouvre en nous ainsi que l’attelage des nues, branle-bas de cavales fouettées à grands coups, concédées aux gouffres d’asphalte par un brasier de près serrant. Such a game as mini baccarat gives players more chances to win actually, so you should try it.
(faut, il –)
Nous y allons, pour nous écarter des eaux obscures du couffin primordial et inventer d’autres aurores. Nous y allons, en quête de résurgences imprévues, pour enrichir nos syllabaires, nous au nom d’humus. Pour fréter notre au revoir de vœux. Pour rejoindre la limite, balafrant le hasard, dispersant les dés avant de les retrouver, soudain, combinant le nombre magique d’un asile bref.
Si précaire et sans espoir, la chance du demain joueur! Il nous vient des futurs sans nom. Nous y allons, payant chacun écot d’esseulement, pour nous instruire à leurs idiomes. Pour chuchoter aux voyageurs que nous sommes également en passée, que notre laps est court dans les mémentos et l’absence.
Nous y allons pour ne pas assister à l’usure de nos mère et père, ne pas compter leurs ans sur la grève ridée de leur face. Nous y allons par mégarde aux jours déjà perdus. Nous y allons, démantelés, pour maintenir qu’à nouveau nous sommes épris, comme un presque rené sortant pour la première fois, que notre enchantement s’avive de l’écart, que l’étrange et le familier sont aussi tendres dans l’accueil. Nous y allons, vivant d’excès, pour être à même, revenus, de vérifier que nous voilà nomades où que nous demeurions.
Nous y allons, le désir relançant les dés par allégeance à l'élan qui élit le préférable et avec lui nous relie, pour accorder sans maestria ni sujétion, pour sauver la distance entre vent et vent, pluie et pluie, terre et ciel. Connaissant un peu mieux dans l’émoi rythmes et délais, nous sourions à voir filer des météores, cependant que la mer moutonne vaguement. Nous y allons, pour embobeliner la camarde, la souffrant qui nous précède partout où nous allons. Embrassant la paille de fer, bravant, disloqués, la violence du vivre, nous poursuivrons ainsi jusqu’au délabrement, jusqu’à ne plus savoir d’où nous sommes partis, que nul ne nous reconnaisse. Pour aller où l’on ne sait pas, il faut passer par où l’on ne sait pas. Si l’on veut trouver quelque chose.
(galbe)
Toucher ruine l’effondrement que commettrait le noir dans les corps que nous sommes et la matière qui nous ceint, toucher place en relation franche avec ce qui sans lui serait plus amorphe encore qu’une charogne purulente fondant. C’est du toucher et par lui que nous nous atteignons, lui qui porte l’élan à son comble vers bras lèvres qu’on nous ouvre, lui qui me donne un coup de main quand il fait noir et que le noir me cloue sur place, comme si l’espace entier qui exaltait à pennes tournoyantes se dissolvait soudain en un gaz volatil impuissant à soutenir orienter, comme si tout s’abolissait, jusqu’aux éléments les plus infrangibles, les moins mouvants, les moins subtils. Comme si les choses, chacune et toutes, perdaient galbe et cambrure, leur gravité, leur fermeté, leur grain. Sans le toucher, la nuit de nouvelle lune, amoncelant ses profondeurs, se creuserait en fosse infranchissable, un porte-à-faux total, un horrible vertige, comme si les lampes, en s’éteignant, dérobaient d’un seul coup toute assise tout aplomb.
Si toi et moi ne pouvions nous toucher (ta main – belle – sur mon membre – heureux) le monde se ferait abruptement dévers, je débaroulerais, grêlé de coups, rompu. Ne nous parviendraient nul bout de livre ou bout de phrases chuchotés, nous ne lèverions point les yeux vers les roucoulis des oiseaux, ne nous aborderions pas de bon biais. La mort travaillerait mieux. Rien n’inspire aux mortels plus vive gratitude que les caresses des mains dans les ténèbres.
(hémorragies)
Dans la lueur liquide du bougeoir, tu jaillis de ta fourrure à l’instant convulsif de l’enchère. Joyau de sang dont la terre connaît la saveur de peau.
Tu auras écrit : « À la fenêtre j’ai bu mon abîme. Comme un astre guillotiné qui hôle, je te choie. Tu es un forcement au défaut de mes ombres. Viens. Hisse ton appel. Que je le roule entre ourlets comme moelle charnue de sureau. Ton regard me rêve et m’escrime, me carambole de vigueur. Cabriole, fêlure, brisures et lésions, ecchymoses gorgées de nous, je m’en fiche. Je suis femme que tu roulibres et fraises.
Les promesses s’effritent par couches. C’est le laps du gel tueur. Toi, tu ne le sens pas. Je suis démembrée d’envies. Quoi d’autre aurais-tu flairé ?
Une penne effilée d’écume se lacère dans un retroussis de vent. Quel tympanon inconcevable vibre à ce cri de velours ? Mais je distingue encore une étreinte d’aimante : mon souffle ou un cœur d’olivier qui s’étoile ?
Tu te coules à mes sèves, et te soûles.
Si j’étais appropriée ! Me motter dans tes failles. M’étirer me creuser de la nuque aux reins pour accueillir ta paume à retrouve-caresses. Me laisser d’abandon. Me laisserais m’abandonnerais m’oublierais serais hors de moi, plus loin. Vacante, vague, déplissée.
Ne t’en va pas. Permets-moi d’éclore indubitable de ta vie, de ton ravage, ton humeur, de feu toi. Je ne désire plus m’envoler de moi-même. Je voudrais te sentir aspirer à la lune. Décharge-toi sur moi. Acquiesce, et que ta tête repose sur mes seins comme caprice sur les reins bleus des collines aînées.
Oublie. »
(infidèle)
Les minimes dissemblances, cent vétilles où nous divergeons, sujets des disputes ménagères, où ton gré conduit la marche des usages parce qu’il s’agit, dans l’alternative, de trancher et d’adopter telle pratique, telle mise en ordre des choses, d’entrebâiller les contrevents de la chambre pour que le noir ne claustre pas, de façon que la forme de vie conjointe soit moins l’effet de compromis qu’accordée à la guise de vivre de l’un, c’est de toi ; la suite, toi sitôt absente, en est omise ou inversée qui rehausse l’aloi du vécu : je laisse lueurs d’aube trou d’éclat pâle dans la pénombre devenant aurore se râper les ongles sur la fenêtre aveugle, ne range pantalons ni chemise ou n’ai vergogne d’un drap fripé, voilà bassesse, affaissement, inconstance, émotions estropiées ; une trahison. Je me souviens, ta voix violée jamais brisée, son timbre émetteur émissaire, mes mains se rappellent tes hanches, le corps que je suis s’ébranle et tâtonne. Si les fleurs du tapis, pour nos reins, furent douces, nous n’avons pas la même hoirie, toi qui, loin, me maintiens immergé comme en ton parfum, comme quand je respire au creux de ton aisselle. Nous sommes – harmonieux car désynchronisés.
(jadis)
Le logis délabré n’en finit pas de dire l’antérieur : tout ce que nous ne pouvons toucher ni suivre de nos yeux qui forniquent n’est pas absent du monde et nous hante ; ainsi la grande image dans le grand magma bleu. Sans cesse un univers s’écroule autour de nous, glisse dans le retrait et le brouillard des âges quand le toujours plus et plus neuf nous embarque dans un tumulte d’affairements, dispositions, mesures – au faîte d’une vague vite charriés sur la chute immuable et transmutante de son double versant, forme qui se forme par dévoration de forme. L’antérieur, nous nous rabattons vers lui seulement après l’impossible confrontation, l’occasion manquée, parce que l’occasion est manquée. Le délice ne point que dans la douleur du départ.
Sans cesse nous vient une tristesse par regret, à rôle d’honorer ce qui s’anéantit. En elle s’amorce l’absentement de l’antérieur, l’étreinte où nous n’étions pas, qui nous amorce et nous pourvoie d’empreinte. Si n’existaient les regretteurs, mais exclusivement les impatients de neuf, qu’entendrions-nous, sinon le brouhaha qui se nourrit du vent effréné de la course? Démunis de répétition, n’élargissant, ne prolongeant, nous n’aurions pas le cri novice. Nous flotterions dans l’immense nef, faséyants sans chair ni soif, sans fatigue, sueur ni sillage : table rase, jour sans obscur vers le non-lieu.
(kola, comme vin de –)
Dès la première foudre, l’orage est effrayant, mais ne nous châtie pas plus que temps entre crépuscules. Et toi, tu consens au regard sans que cela te gêne : l’azur n’est pas gêné que d’aucuns le contemplent, ne sont gênés ni la rivière, ni la mer, ni le volcan si d’aucuns vont flamber ou arrivent. Étoiles, flots ou forges telluriques semblent impassibles et d’un nonchaloir souverain. Aucun œil ne les apprivoise.
Mais amante amant sont écartelés : ils visent à se voir, se toucher ; quand ils s’étreignent, ils s’écartent un peu et suspendent leurs caresses pour se fixer des yeux ; sitôt vus, de nouveau ils se pressent, peau à peau plus que jamais.
Fixe marine, tu aspires, tu expires, bercement de tes seins. Toute pareille à l’avenir son imminence sans menace, un bûcher qui ne consume, une averse qui ne trempe, une foudre qui ne va pas chuter – et, si elle chute, c’est comme si elle ne chutait pas – tu te fais frissonnement, givre et braise, jubilation sanglot, contrebasse qui allie la confidence et l’éclipse. Pourtant la métaphore t’assassine. Le thorax vibre jusqu’à la gorge, les carotides battent. Je vois une durée nouvelle, des connexions avec ce que nul n’a vu ni connu mais n’oublie. Tu m'ingurgites au creux de ta plissure – ah ! l’origine y tremble – où s’abritent la torche, le sang et l’alphabet ; je frémis en toi, en toi frémissent la plissure et l’haleine, soudain c’est l’univers qui se met à fuser quand tu pares l’obscur de ton incandescence.
Désirées, lèvres ombrées de l’astre-abîme jamais loin : raison irraisonnée aveuglante de vivre.
Je ne parle jamais que du lot respirable des moments parcourus – sur la page souhaitée « capable de peau humaine ».
(lit)
Tout cours d’eau se fraye un passage pour perpétuer une couche où s’assoupir, par-là se livre à sa propre inconstance ; tentez donc, en le détournant, de l’extirper de cette séculaire trace, irrémissiblement il regagnera sa ligne de pente vers la mer qui, au soir, chuinte, quitte à se consacrer fort longtemps au retour. Il réside en son creux par lui-même allongé comme blaireau en sa tanière, et lorsque, tout soudain, il excède son chenal, il ne submerge qu’un autre pli. Aucun cours d’eau n’a jamais perdu mémoire de ce double plissement onduleux, de ses flux : ceux-ci partent en buée de chaleur ou quelquefois s’infiltrent dessous pierres, corolles et calices des prés ; que tombe la pluie, et ce sont l’invisible coulée, des flots ressurgissant pareils ou peu s’en faut.
À nouveau des clapotis, à nouveau des bouillonnements, des nouvelles fraîches de jupes célestes, à nouveau des baigneuses nues vont rieuses laver l’appeau de leurs hanches qui dans le sable ont empreint des niches. L’eau revient, non principe mais force, terreurs et charmes confondus quand tout s’en va flottant ; on y nage sans contrainte. Et soudain, chute très profonde ; plus de pieds fermes dans le fond ! plus de nage pour ne pas sombrer. Ce qui passe reste immobile. Les torrents très usés que tamisent les doigts ne transforment pas leurs passions. Jusqu’à un autre agencement.
(multiples)
Dès qu’entrevus, tu as, la première, fait route et aussitôt, le cœur avide, nous avons bivouaqué sous le chèvrefeuille. Or, ni toi ni moi, vêtements visités, n’avons saisi un ordre aux paroles de l’autre : un litige eût risqué de poindre si le berceau n’avait offert ses fleurs fraîches et ramilles liantes qui livrent quelquefois lors des luttes yeux et lèvres au zèle d’un sourire. Nous étant mirés sans un mot, nous nous sommes tendu des bras ébahis, moment coulant où l’on s’accole, vie rendue à ta charge d’ombre quand la moiteur du soir met ta robe à même ton ventre.
Et vite
l’inconcevable avec, l’abyssal contraste
s’il faut encore mettre en relief cette béance
sous le courtil d’épices
dont l’abord quand nous nous unissons
amplifie l’écart la dissemblance
l’autre nom du départ également
séparé également divisé
duo de loges d’existences
par le vide nous différons
comme par le rire.
Nul n’assume seul la vie.
(nom, prête –)
Un mot comme un frôlement casuel avéré déconcertant consenti, à persistance courte interminable, un mot disant la venue de l’amante, disant sa façon de venir, sa carnation, son pied – c’est de cette manière qu’à l’égard d’une chose juste avant qu’elle ne paraisse telle j’incline à me porter jusqu’à elle comme à une membrane ou muqueuse imminente effleurée élue caressée presque palpée – convenant à l’énigme ; à ce moment dans mes doigts de quels attouchements quelle obstination je l’emballerais – modifier sa guise l’abuser la polluer la vanter la conforter ; je le fais sur la page au lieu féerique de remplacement pour cette chose d’avant chose, de loin transposée, et son empreinte comme un sceau sur la page conviée désirée travestie abhorrée.
La souffrance enfermée voyage : celle de la main qui cherche réplique à celle du pied de lui-même privé puisque sans nom d’avant les noms, sans prénom qui d’emblée ne soit pas un nom ; main mentale de la souffrance inopinée qui, transformant, s’ingénie à rendre justice.
(orée)
Sentiers – Inspirés par la marche, ils épousent les bordures, perplexes au coin des taillis. En éveil, des oiseaux bruns de crépuscule se réfugient dans le fourré. Dans la terre détrempée les pieds dérapent sur des reliefs, patates ou raves pourries. Les moucherons gravitent autour des yeux. Des mots affleurent, visqueux sautent crapauds ou grinçants tournoient comme corneilles ; un peu plus vite, ce sera la démence.
Le sentier fend un labour. Ses lippes de bourbe dégouttent. L’air est de chaux. Bétail et gibier souffrent la froidure. Dans le bosquet de rares feuilles pendent. Le pompon rouge et son ciel bonnet bleu ont disparu avec la mer-été ; une mantille de brouillard s’étend sur le vieux chaume. La terre se retire.
À l’ultime lisère, là-bas, un soupçon d’image tremblote, chétif, fugace, inaccessible. Aussitôt, seul, un fracas de silence. Les vocables, tels des chiens couchants en arrêt, palpitent, guettant la convoitée qui erre dans les touffes. Sous les branchages, y aurait-il quelque augure de révélation ?
Qu’elle arrive ! Que le mot, saturé de fumées, étreigne enfin une capture ! Nu affamé plus que chasseur ancien, quelle proie vais-je voir surgir ? Ne presserai-je encore contre moi que de l’ombre? Un instant, par occasion, éclatent de rares étincelles ; luit un sentier changeant comme un kaléidoscope où, tout de suite, se mêle un songe. La main s’ouvre vers rien et la soif vers des bruissements indistincts. Chaque scène : un lambeau de tissu sans trame et chaîne ; haillon qui sèche, non de suaire mais d’amour. Trace d’un qui essaie de vivre.
L’advertance houspille et s’exaspère entre les bords du crâne. L’épieur rendu sourd demeure à l’orée de lui-même. L’inaccessible le frôle un laps et les forces du corps fléchissent ; il marche comme sur des tisons à vif, les yeux collés aux jambes de la nuit, parmi la rotation des ères lentes.
(proue)
Ô tes seins, dès leur naissance chiffre luxueux du nous ! défi superbe en ton essor double de femme comme chantourné sur le sel, dunes jumelles fusants éclats de vie qui émeuvent les lignes où la vie se suspend lorsqu’ils approchent reconnus, dunes amples de douceur comme beaux soirs en mer, douillettes collines leur élan de vie, ô poignants, dons refusés, sans pitié offerts, follement et à peine offerts, vendange affriandante, enivrante hantise et juvénile audace, ô mes tourments bessons, appelants pour mes mains jumelles ces fruits denses du pamplemoussier de conciliante hamadryade, ô le grave duo, de mes paumes si près. Ne sois pas sans merci, libère-les, libère-les dès lors que tu les offres et si peu les masques, si peu, délibérément. Toi, l’inexorable qui trop reprends haleine large parce que de la sorte ils bombent, plantureux et à leur escient, ah ! libère-les, puisque, mortelle, tu as la volupté grave, libère-les, à la fin ! cède-les moi avec leurs bouts framboise, jaillis suprême surrection, que je les ai dans mes doigts, à la fin ! et que je les caresse et que je les empaume, à touchers lents, minutieux et pensifs, j’en sache le pesant la foison.
Défais-toi de cette étamine ou ce tulle, insinuante étoffe qui les enrobe les dévoile, forts d’une force muette à l’œuvre sans répit, tout au moins libère-les pour moi, libère-les pour en finir, loyalement libère-les et ça suffit ces réseaux de mailles lâches qui convient et proscrivent et affolent. Toi tes seins-épiphanie de tout ton corps tendus au toucher velouteux de l’air, tes seins exacerbés qui happent la clarté ruisselante pour mieux la refaire jaillir, ta vergogne et ta jubilation, tes lèvres peu à peu promesse, alarme et jubilation, audaces licences dans l’obscurité claire, audaces du désir intimées, audaces par toi sans échappatoire accueillies, toi consentante, si vite hardie confiante, toi aux longs gémissements pareils à ceux d’une agonie, toi extasiée tes spasmes ruisselants, toi traits sereins dans ce temps de lait, tes doigts tirant sur ma crinière, ployant ma tête vers tes seins, ce qui-vive.
(questions de mémoire)
Le sans-image en gésine du temps (son seul nom : une onomatopée) où se sont produites dans un essor de foudre les bribes avec quoi se façonnent les corps.
La fulmination d’étoiles fabuleuses par myriades naissant essaimant spirales de lait.
Les globes fraîchissant – courbes et galbes ont flamboyé dans l’allégresse ! – et la Terre a viré resserre de corps d’extrême ténuité, dont nos fibres et carcasses se forment.
Un b.a.-ba pharamineux pulvérisant des pollens de puissance en combinaisons longues commençant sa prolification du même avant de se transfigurer.
Les vies premières entreprenant d’occuper le fourreau terrestre, sans fin se modifiant, abandonnant à leur suite plus de groupes enfouis pétrifiés que jamais nous n’en verrons d’actuels. Le fond de l’eau s’est parsemé d’étoiles.
Le cri d’une lumineuse ancêtre qui s’est dressée dans les hautes herbes bordant l’immense douve de l’orient noir, défiant de ses seins l’étendue terraquée, savanes, hauteurs blanches, rouleaux de vagues, engageant ainsi les expéditions fougueuses de groupes fortuits aux parlers impromptus et discords ; depuis ce jaillissement, comment ne pas se troubler d’atteindre, par ce reliquat de toison, à la compagne primordiale ? Voici que se pose ma paume sur sa sombreur bouclée de seuil, millénaire quelques milliers de fois.
Les colliers de Blombos.
Ces peuplades d’Ouest répandant, suscitant la résurrection en prodigues épis de grains jaune orangé, celles d’Est faisant surgir la plante à pain des glèbes, sans omettre l'aïeul par qui des pampres ont été accolés ou l’hindou qui a eu cette audace : mêler à chaud l’orge germée avec de l’eau, dompteur ainsi de vifs aussi infimes qu’un ferment.
Recours matriciels se gravant se traçant, hésitants, s’oubliant garants d’éclosions à venir, les signes – et des clans réunis se sont pris à scander leurs idiomes, ce qu’ils fondaient leur apprenant ce qu’ils traquaient.
Les trouveurs des lois de l’amour.
Tués d’un coup par gaz en un espace clos, des hommes par centaines.
Concomitances : tous tatoués à peau pixels pour qu’on te voit vrai sur écran ta conscience de la bouche au cul, végétations infligées, progression applaudie des carcans, arrogance des virtuoses en bilan, gestionnaires de l'ignominieux et de la fête disgraciée qui jaugent la débâcle des foules et leur berlue de sous-chefs d’elles-mêmes.
Improbable lacis des madragues de joie.
(rodalquilar)
Nous soupirions après la lune ; l’amitié a offert mieux.
Au jardin, gardien dorénavant vital de mauvaise herbe, rutilante splendeur : le roc jaillit, austère, se creuse et saigne en dentelles dans un flamboiement d’agonie. Le blanche-queue, son chant veille sur les vibrations du silence et les agaves – qu’élance quel désir ? Soudain un cri, coquelicot parmi des immortelles. La vieille terre d’or devient abri de songe.
Quelques gorgées âpres de vin, la rosace d’une guitare, et monterait le romancero transvasant braise et sang dans la grotte des voix ; le tourment s’y injecte au plus profond des os, et l’énergie des épineux : un combat de la raison éprise avec l’arcane qu’elle gaine sans maîtrise pour le saisir – ligne de vie emportant avec elle comme s’il n’y eût point de retour.
Sur la terrasse (tapisseries d’ombre-lumière), aucun vent ponantais ne flétrit le parfum du jasmin retaillé, de nouveau en fleurs.
Ici, autour de la maison blanche et nue comme un ventre, l’existence accomplit.
(sillons)
Ô de quelle offrande, de quels griefs nous sommes-nous étreints, une fringale d’herbe fraîche, une insatiabilité de chaume, inondés de tiédeur, tes yeux mottés comme perdrix sous tes paupières, comme s’ils redoutaient de livrer quelque éclat d’ongle dans le soir ! Avions-nous donc regret des vieux rites agraires ? Nous collions l’oreille au sol, sauvegardions sensibles des pulsations de source dérobée dans son propre flux. Une fourrure de blé mûr et sa chamane à jamais hors de prise, les bols fumants du sang que boit la glèbe, les colchiques vénéneux violâtres. Révélation de la vie ténébreuse d’humus, plongée dans les entrailles de la terre… A défaut de rhizome, laisser venir le chant des fruits charnels et généreux. Mort et fécondité, l’épouvante et la constance, oracle à viscères ouverts. Trajectoires du feu dans l’espace tendu. Voix et musiques qui s’embrassent pour donner à l’invisible un corps tenu par les flots de l’humeur, la vaste voûte faite d’organes, en elle chaque apparition clouée : violent arcane auquel nous n’avions pas nous-mêmes accès, mais dont la griffe fraye sillage dans nos vies.
Sous quelle emprise tes ongles glissaient-ils sur ma peau ? Tu devenais nid d’algues, douceur de taupe, vallée ombreuse, noirté lucide où se mûrit une cascade. Sans pouvoir garantir asile, l’un l’autre nous honorions. Déjà, aucun n’espérait consoler.
Les rues des villes aux bords effacés bras ballants pétaradent, le soleil y pue le gaz, le plaisir l’hormonal, des trains cavalent dans les tripes en béton d’Hadès, on trépigne pour les soldes, des averses ruées pissent noir sur les vitres ; l’arc-en-ciel, les uns sur les autres n’en voient que des darnes. Le monde y fait défaut par lésine de pleurs.
Soulagement par désertion.
(tâtonnements d’aveugle en plein midi)
Ludisme et non-serrage du lexique : qui vivifie l’idiome démodé ; la lexie belle aux vocables éteints brillant de pluie, lochies, sang ou vase, brasillant comme sporades ; ouvrage à lyre qui les engage plus incertain qu’une arantèle, mais gouverné par le paraître d’hui. Quelle invite ? De partout, très près, là-bas, l’agonie qui encercle ; en vue : la garrigue, la succession des vignes. L’interstice : bavardage pyorrhéique croissant ; l’effroi léguant à nouveau dire, l’abasourdissement qui fracasse le tu ; la crainte violente qui ouvre la bouche pour l’initial et ultime coup ; le supplice extorquant une loque d’aveu. Notre langue expire depuis belle lurette entre les cyprès, alors qu’à la brune, les prairies s’émeuvent comme des bas-ventres hors de leur écrin.
Qu’est donc prendre un vocable pour un autre ? Se tourner vers les bras ou le seuil, formes de piste à maints repères ; bâti sur piédestal d’éphémères et d’arène, ouvrage de perplexité vers les marques du monde en « prenant pour un autre » le vocable pour articuler ; frappant chez le voisin, parce qu’il n’y a pas d’adresse exacte.
(uchronie)
Ensemble, nous tous sommes des vétérans, d’après le compte empreint, fourni et décryptable à même notre chair, nos précurseurs ont mis leurs trépassés en terre giboyeuse, figuré, coloré, enduit, psalmodié, frémi d’effroi, ouvert tube parlant et lèvres, clamé ô lorsque, indécis, le temps en eux se défaisait. Nous tous, voisins ou plus lointains que les sons produits par une clarinette, distançons les pères des tribus d’avant le déluge, nous tous, dans notre chair. Nestors penseurs, devins velus, savants hellènes, ermites védiques, lamas himalayens, maîtres en substrat du Tout, vieux chefs à manteau de plumes, ordonnés de presbytère, vous voilà tournés en gamins.
Nous certifions dorénavant que l’Africaine nommée clair vécut avant l’amiral de Misène, les squelettes émiés aux vallées de Kanem devancent l’Aède aveugle et le constructeur de l’Arche vendangeur, nos parents du continent noir l’Homme et la Vive du Jardin aujourd’hui en lambeaux, et nous situons l’abécédaire d’héritage avant la stèle poinçonnée de basalte babylonien. Il y va ici de nous tous – non d’un prolixe et malveillant blême qui décrie le malsonnant rougeaud. Encore avant, c’est l’animé lui-même. Pleins de morgue, nous n’avons cru que depuis peu devoir rejoindre le savoir bafoué de qui allègue léopard qui allègue orchidée comme ancêtre des ancêtres : se servaient-ils de montres plus exactes que nos chronographes ? Mainteneurs de science sûre, ces candides prétendus ou les statues de Coatlicue. Les heures ont courbé le merrain : vieillissant, le vin rabonnit.
Je parle d’imparfait du vivre, où nous sommes continûment.
(vies, nos –)
Par leur charpente et leur odeur de jasmin ivre, tes jours mes jours, leurs vols se sont requis comme s’ils avaient su l’entrelacs de nos veines. Ils avaient en eux du passereau migrateur, des couvées riveraines, aux noces par secousses, un rien d’animal dans le subit des bifurcations, s’abattant, s’accrochant ou, sur le leurre soit d’un grain soit d’un air de claire fontaine jaillie de ta gorge secrète – sans manteau de pluie en fibre de palmes, l’envol. Révolutions, fouets de l’aile, divagations par les vallées du bleu, souplesse des ramages. Ces appels ruisselants, faits du timbre métissé de nos salives comme avec, hors gamme, un jeu d’orgue écho de roulades ! Ces visées de pénétrer – lunules – dans l’attraction de l’autre, d’exister l’une par l’autre, nos vies se requéraient en tapinois à tire-d’aile pour l’une l’autre s’altérer se goûter se nourrir. Un accord de passe à palastre pour délectablement se confier, pour mimer, jubilants, l’effraction éruptive. Étui de pêne onctueusement promis à l’oiseau-clé.
Blandices, un des visages de l’accès qui te frayes.
(« Watteau a créé une grâce nouvelle »)
Chaque serrure a pour clé un vocable (nom enchanteur, rossignol). Le faire apparent : charbonné. Il faut, pour être, inventer de nouveaux sens au nom, lui en suggérer mille et trois, les plus pérégrins, les plus risque-tout, de continuels essors et des plongeons fous jusqu’à l’éreintement.
La peur est bleue comme la mer. Fleuves et flots sont volontiers appeaux habiles, à s’abîmer dans leur bouquet insinuant et volatil. Toute femme ou fleur a le sien, favori.
J’ai requis ta main de baigneuse pour tasse ; j’ai été en eau, en caveau et dans l’azur ensemble. J’ai requis ta main de nageuse pour joie. Tu as certes une gorge à sucer du nectar ; une avette contrarie ton loisir. Dans les fruitiers, les abris d’essaims trouvent leur aire au mieux, et sur le divan, les bouches.
J’ai requis ta main de baigneuse pour fugue. Voici la reine en deuil qui, fourbue de secret, défait son fourreau de valse avec délectation : entends-tu les mots contenus, garrottés ?
Il y a couche funèbre à tout coup lorsque mortels et vocables tombent dans l’exigu.
(xylophile)
Maintes fois s’associent maison de pierre et cyprès de jardin : union libre !
La demeure est issue du plus ferme du sol. Imperturbable, le soubassement minéral par elle se divulgue et s’érige. Voici la roideur cardinale, l’inflexibilité sous-jacente que livre, irréfutable, la profusion des droites. Le bâti des charpentes, les auvents en saillie, formes strictes et mansardes qui en viennent, sous tous les angles exposent un effort protecteur : la force cohésive des pierres semble s’accroître de l’ordre draconien des lignes, des proportions irrévocables des surfaces. De la sorte, ce logis – où continue, inépuisable, l’empire du vertical – a le verrou sûr et net du calcul incontestable. De ce volume qui nous héberge, nous vénérons la stature, le bornage résistant, la gravité aux pouvoirs de grappin. L’abri nous retire de l’ample afflux aventureux : seuil passé, sont mieux reçus l’euphorie et l’aménité que le bercail enclôt.
A coup sûr le cyprès ne naît pas moins du sol ; mais contre le vent doux, l’avrillée ou le cers, il arc-boute son émoi de vif. Aux parois infrangibles, cuirassées de leur assurance, il dit que se propage une sève inégale, diffuse, violente ; qu’il n’y a pas de mode unique pour résister à la bourrasque. Par son aplomb, sa rigidité, le bâtiment ne peut qu’être viril, bien que l’intérieur soit d’une autre tournure. L’accorder au cyprès, c’est l’unir à l’élan galbé comme une flamme, au sanglot ténu épuisé de tristesse, au charme ou à l’oratorio ; c’est l’emprise féminine. Face au minéral impérieux et cassant, la pyramide fuselée accrédite l’ondulation, une dispute serpentueuse ; aux dures saillies du faîtage et des angles, elle apprend, si par chance vague un bon vent, les bonheurs de la fluidité.
Maison de pierre et cyprès formeraient-ils couple achevé ?
(y : la main – « Y féminin », Jude Stéfan – « 6° Poinçon d’acier au bout duquel est empreint un Y, pour frapper ou imprimer cette lettre », Littré)
Aussi fière qu’amoureuse envoyée de vie sur les eaux ; mais unique,
tu m’envoies vers toi. Tu m’envoies à l’orée de l’églogue, bouquets de papyrus, roseaux, épine de mai, pétales de sang. Tu m’envoies à rien, aux vocables moirés qu’alignent mes fantômes, au laps dont je suis à jamais débiteur.
Aussi souple que le col de l’oiseau, et chanteuse, envoûté de bleu ; mais unique,
tu m’envoies vers tous. Tu m’envoies d’un terroir qui entrave plus que chaîne et boulet, d’une ville quelconque où les sanglots voilés vrillent aux devantures ; d’une alcôve où avouent les cils de la nymphée. Tu es, destinataire élue, provenance de mon envoi ; l’aviveuse jubilante.
Aussi affable que l’amie, sa main ouverte sur ma hanche joyeuse ; mais unique,
tu m’envoies avec la pulpe de vocables se précipitant, pantelants, empourprés. C’est bien toi qu’ils ceignent. Je suis tous les vocables qui en moi nichent et un par un me lyrisent pour toi. J’ai fringale de sentir ton empreinte et tes ongles. Lance et quintaine, tour à tour. J’ai fringale de me rendre à merci pour briser mes chaînes. Les vocables m’ont conduit au soupçon des choses qu’ils montrent. Figure est le repaire des regards assaillis : je voudrais la cécité.
Les vocables, de quel émoi quels tourments ne leur suis-je redevable ! Comment escamoter leurs demandes, ces rudes mises à la question ?
(zeugme)
« On n’y voit rien » – et cependant le convoitable a figuré, forme qui attrait s’illumine. Convoitise : ses entre-dits et forme belle se dévoilent. Laissant croître ta nudité, tu les unis.
Ton parfum de vent vert à l’arrondi de tes oreilles, dedans des mains massant tes fesses pâte à pain drue, bonnet de palmes sur tes seins ou l’index chèrement lentement au site de tes cuisses incisant l’ombre : lèvres garance de napée. Sans figure se déclôt le sexe. Vite il existe tel ce qu’on voit. Le doigt glisse vers le col, je te rapporte à toi, l’œillet les joues s’associent : ta langue couple, filant salive, fil d’Ariane ou de la Vierge. Pupille et pubis s’aimantent, nombril à nombril s’abouche. La convoitise se sustente de ce qu’elle ne consume pas.
Comme corps assoiffés au mitan impétueux de la rivière où ils s’abreuvent, nous restons inassouvis à nous dévorer des yeux. Incapables de rien détacher des doigts aux douces rations de corps vaguant nous saisissant à corps pléniers sans comprendre où. Pour finir nous affrontant sondant toute parcelle devinée ; sitôt délices pressentis, tes plis baignent. Nous nous humons avides nous clouons nous plaquons mêlée d’humeurs langues s’écrasent lèvres s’entremordent bouches, en vain : l’un contre l’autre arc-boutés, l’un contre l’autre cherchant l’entrée de l’autre, chacun briguant d’en l’autre s’engloutir. Forcenés d’en découdre, jusqu’à vies brasées en fusion frein rongé chanceux savoir de la submersion. Tu m’effondres, fluide toute.
Les textes de François qui étaient déjà en ligne...
Lèvres du vide
Toison soudaine comme un buisson : une lueur l'éveille, une sève l'avive, on la dirait, un laps, festonnée de moissines ; et ta vacance habite en elle comme à ce qui nous fut prime aube.
Il y a cette lueur hors de tout vocable ; chaque non-chose est cette toison, et flamboie.
Il y a cette lueur qui n'écrit que toison - chaque groupe de sons, chaque touffe - et sans vocable.
Il y a cette lueur qui s'élève - chaque groupe de sons, chaque touffe - chaque non-chose jaillit.
Il y a cette lueur où chaque touffe, chaque groupe de sons est là, flamboyant d'une impensable braise, et sans cesse s'éclipsant.
Plus que là, et ses rais éblouissent, chaque non-chose reste innomée.
Plus que là, et toi, nos sons n'existez plus qu'en elle, vous voilà tout toison.
Plus que là, à la voir flamboyer tout paraît indécis, comme laissé, livré, tout paraît placé là, doucement, et comme loin de soi.
Il y a cette lueur si ardente qu'insolitement tout paraît arrêté, comme cernant ta mandorle vide.
Il y aurait cette seule toison, tout en serait ourdi et les groupes de sons s'aviveraient à sa lueur.
Et ta toison (goût de salicorne) fourvoie l'aiguille aimantée. Le monde s'ouvre, s'articule, et chaque fois se renouvellent l'enlisement des traces et leur exhumation. Cendres d'enfance et silex polis s'insurgent plus que les tournesols mûrs. Nous sommes hors de nous, en avant par la grâce du vide.
Les amandiers en fleurs et les feux de sarments qui parfument les vignes : beautés ; beautés, notre jardin sous la rosée, la brume lente dénudant les collines, ce matin qui paresse, l'éclair bleu du martin-pêcheur. Et le sang et le lait aux lèvres de la nuit.
C'est de toi que je tiens mon absence, toi qui m'offres l'inespérable où le soleil se tait, présent plus beau que le jour pur.
Tu viens à moi, et rien ne manque, ce rien qui nous fait désir ; notre désir est sans remède.
La lune prend en garde la nuit, ainsi se fait une lueur, sa liturgie ; à voir l'ange de la terre, nous voyons à nouveau la terre sous nos pas.
Et l'essor du chemin qui se porte en avant de lui-même, où il s'enfonce et surgit à nouveau dans le ciel, cependant que le ciel envoie de ses nouvelles dans les flaques du chemin.
Inexplicable, indéniable, ce lait ce bleu dans l'instant éprouvé : matière, mère, béance déployée, vertige. Tout s'abîme.
Alors un souffle nous frémit, alors un souffle désaltère, qui bat l'espacement, et ses pans de silence. Dire, alors, devient acte amoureux.
La lune prend en garde la nuit, et tout est sa lueur.
Pourquoi être aux aguets ? disais-tu, je suis blafarde et comme morte, mon astre unique est ton envie.
Pourquoi être aux aguets ? disais-tu, rien ne bouge sous le givre, et le souffle lui-même s'est coagulé ; mais ton envie connaît ce que montrent mes yeux.
Pourquoi être aux aguets ? disais-tu, l'herbe est cassante comme verre, les ronces nues, tes heures engourdies ; mais ton envie, dès maintenant, goûte ma convoitise.
Pourquoi être aux aguets ? disais-tu, me voilà sombre sous le givre qui brûle, voilà mes tisons comme cendre, mais ton envie sait la beauté de mes ténèbres.
Pourquoi être aux aguets ? disais-tu, j'ai enduit de kohol mes paupières, les ai fermées pour épargner tes yeux ; mais, brusque, l'ardeur de mon égard cingle ton envie.
Un peu de givre choit comme pétales d'amandier. L'ourlet de mes lèvres peut se mouler au galbe de tes mots ; et je me voile, un laps, pour qu'ils me montrent, disais-tu.
Je me cèle, disais-tu, pour atténuer la brûlure de mon givre, la brûlure de ton envie.
Sur d'une étoile, ta lueur, sur d'une étoile à moi venant, qui en venant m'éclôt, ta lueur qui ne cesse pas.
Ta lueur, rayon du monde fait regard.
Ta lueur, ce surgissement de vestige d'instant d'avant le temps où commence le temps ; ta lueur, jour de cette déchirure.
Lueur jaillie de ta toison : cette radiance ouvre entre nous l'abîme, le tien, le mien, abri des profondeurs qui affleurent dans les plis de la terre et l'aérien du ciel et le cur matriciel des bois.
Car ta lumière est semée de mer, sur d'une étoile flux d'obscur qui monte en source.
Ta lueur, éclat de cet abîme dans le vierge aujourd'hui ; ta lueur, ma sidération.
Ta lueur, sur d'une étoile, goutte d'étoile où tout est là quand les yeux s'ouvrent.
Comme une constellation convulsive, comme une pulsation d'oiseaux vertigineux, comme tes seins, ton ventre qui se creuse en houles lentes, comme une bouche d'ombre en son vide incendié.
Rien que cette source, de sang et de miel, battant comme un pouls.
Rien que cette source, et le ciel y coule, comme dans l'herbe ruisselet ; pas une lueur plus vive que la sienne.
Rien que cette source ; et pour qu'elle paraisse, il fallait l'étendue palpitante, l'immensurable nymphe d'or.
Il fallait la venue du septuor et sa scintillation, les rebonds d'eaux, le frisson charnel, il fallait la luxuriance et le fiasco pour rien que cette source.
Il fallait la rocaille et des prés à colchiques, il fallait un buisson pour cette résurgence, pour cette seule source.
Cette unique source où coule tout le ciel, cette seule source pareille à la nuit lumineuse.
Rien qu'une source, vif-argent, incandescente, noyau noir de parfaite vigueur.
Nullement face aux choses, et sans cause ; rien qu'une source, une césure minuscule, comme une infime fente dans le ciel de lit.
Imperceptible presque sous le buisson ; sang et miel, la voie lactée s'y noie ; rien qu'une source : c'est comme les abysses où toute la nuit s'engloutit.
L'orange d'un crocus se déploie, et c'est beau.
Sifflets-faucilles rayant le soir ; c'est beau.
Beaux, tes seins, chaque juin rajeunis dans la mer et le lit du vent.
Comme toi dont le mouvement meut l'espace.
Seul vit le beau, que ne vise pas le souci mais l'égard pour les faces qu'il tourne vers nous, ses profils inépuisables, son afflux inlassable, surgi de rien, pour rien.
Il fait bleu dans mon cur comme il soleille sur les vignes, mes mains concaves de tes reins.
Je te fais une robe avec l'ardeur fragile des pavots, la fièvre reprend les cavales ; pour rien, pour vivre.
Au jardin de plaisir, on désire les genêts beauté jaune leurs fleurs. Pour rien.
L'instant sans fin, sinon lui. La vie sans autre source.
L'un l'autre nous traversons. Nous ne sommes qu'ainsi - l'un par l'autre traversé - par cette unique envie, par cet unique élan.
Nous ne sommes qu'ainsi, toi et moi espacés, toi et moi traversés.
Cette unique envie, cet unique élan ; nous ne sommes qu'ainsi, chacun absent à soi - saisi de cet élan, cette dansante fièvre.
Nous nous dessaisissons, aucun de nous n'est bloc ; vibre en nous l'unique élan, moi traversé de toi, toi traversée de moi, chacun par l'autre fissuré.
C'est pour la vive envie d'abeille que resplendit la fleur, son gynécée offert. L'un ne jaillit que par l'autre qui s'ouvre.
Il y a des figures que chaque nuit fomente, et nous sommes à leur merci, elles ne viennent pas de nous.
Il y a des figures issues d'émotions et d'étreintes qui ne sont pas les nôtres ; elles nous ont précédés.
Il y a des figures qui chaque nuit nous tendent ou nous ouvrent, incendiantes, nées de râles d'avant nous.
Il y a des figures qui retournent, nocturnes, ouvrant, dressant nos sexes comme les jours de combat chaque année.
Il y a en elles des fragments que nous avons rêvés dans la vie d'avant naître, d'avant le souffle brusque, et le voir.
Il y a des fantômes que chaque aube dissipe, chaque nuit revenant de sous les pierres d'oubli et des grottes à jamais obscures ; nous en sommes empreints.
La mer qui mugissait à la lune si proche, que reste-t-il, à notre éveil, de son effroyable splendeur ?
Est-ce cette splendeur qui pousse à nous toucher, nos ventres à jaillir ?
Le tien, béant, épiphanie de la source en son vide, et l'eau nouvelle de la source, et plénitude de la vasque en son creux.
Toucher comme velours, paume sur la toison ; ton contact, ouverture de l'espace et du temps dans le vide avec lui tout à coup révélé.
Ta caresse n'est pas furtive ; et ton geste sait seul où exister t'emporte.
Nous toucher nous fait mer : recevant tous cours d'eau, pouvant tout contenir - que, pourtant, déborder menace.
Beau, ton ventre, et non faux souvenir ; il appelle le souffle qui exige le vide.
Et le vide vivant appelle le vocable, du même souffle que le monde.
Ton ventre s'espaciant, motif du souffle, sans raison.
Tous ces grains de lumière émanant d'entre-lèvres. Tant de lueurs irradiant de ton pli. Ces gouttes jaillies de source vive qui se prennent et glissent, luisant comme rosée, sueur ou perles de plus belle eau, diadème épars sur ton buisson.
Tension ouvrant, tous ces grains de lumière issus d'où, insituable, tu t'écartes, et t'ouvres, et t'échevelles, pleinement toi au risque de te perdre.
Tous ces grains de lumière et ces gouttes jaillis ! Tu m'embroussailles de mousses et d'étoiles, jusqu'à trouver le soufre puis le sel ; avec le savon du couchant, se dissoudre dans la profondeur respirante. Ta chair, ma chair, nouveaux corps amoureux dans le jardin de palmes où fleurit et saigne la lune.François Laur (tous droits réservés)
La colombe des torches vives
a consolé l'à-pic.
Aux parois, la tendre chair violine
parfait obstinément ses sucs ; les pillards
craillent.
Lit sec, voûte du roc : écho de cendre.
Restent quelques oliviers,
et les pelouses nubiles s'étagent parmi
l'inexorable.
Chez l'ami, havre des fauvettes,
il arrive qu'un rire conjure les giroflées.
Les platanes inventent l'autan.
Nous est venu le goût
de la poussière
nous marchons à la marge
entre squelettes de boucs
secouant nos sandales usées
par espoir
du nuage
nous n'obtenons qu'
accès de toux
sur la terre pulvé
risée
après Luce l'aveugle jours croissants
janvier l'effeuillé fleurit l'amandier l'imprudent
février lavandières vos congrès périodiques
peau de louve venue de nos forêts fendues mars et coutre
s'éloigne avril s'effiloche
la robe de Marie
juin conjugue les jeunes aux longs jours
de juillet le sort en est jeté
mi-août les martinets partis
septembre ceps livrés aux étourneaux chiant
lie-de-vin tout octobre puis
novembre recouvrant stèles fleurs pourries
oubliées dates années l'insigne croix de saint-andré
soudain s'exalte
goutte d'hOMmeà Michel Prun
maîtresse très racinée carnée
brillante
" noirenuit grandenuit follenuit et terrible "
dans la syllabe illusion
d'orient concret parfait
où rien ne (se) dérobe rien
ne dévoile
pas même rien grand jeu lîlâ
non-voyage
à l'immortelle
carcassonne à peine entrevue mais
qu'en-
tend l'oreille barque de peau à cri de perroquet.© François Laur et Chantiers.org