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Yves Ughes

Comptoirs

pour atteindre les jointures fracturées de cette corniche il a souvent marché celui qui maintenant s'allonge et défait le corset de l'eau
en bout de plage une chaire déserte est installée comme pour attendre l'homme qui tire de ses organes les paysages premiers
l'errance aussi fait partie de la foi
c'est dans le frottement des galets qu'a été conçue l'ordre des craintes ; avec le mouvement de ses rues une ville a déchiré l'attente et décrété l'exil
il y avait bien pourtant dans sa mémoire d'homme poudreux un cheval de lait sacrifié dans l'ombre de l'enfance
dirige toi lui a-t-on dit vers cette époque de matières et de fibres et ces immeubles qui s'attribuent la paternité des tarifs éternels
installe dans tes os la douleur des machines la détresse des SteamShips, accepte ce néant qui tinte dans les corps et qui se perçoit à la fragile frontière des êtres
nécessaire est la grimace venue du frottement des sons puisqu'elle atteint les autres
dans cette ville de chaleurs il fallait se donner les moyens d'errer parmi les êtres sertis en jeux de lames et se soustraire à l'azur parfait, quitte à passer par la pesanteur des chairs
et puis ce désir de se vider de la lassitude du monde l'ambition de découvrir la soie déployée sur la place du port, froissée déjà
il prétendait être de ceux qui mangent pour ne pas suffoquer mais sa langue est une plaie ouverte
on se résigne ainsi à la congestion des heures vespérales comme on admet une faute
et tout déjà finirait les trottoirs ne seraient que la peau vieillissante des villes Et voici qu'il faudrait reconnaître la vocation de la main à la morsure Et accepter l'impunité des malaises, dans la nudité
la mer se reconstitue pourtant quand elle vient lécher le bord des blessures, les cuisses déchirées de la ville

il faut maintenant aller comme Loth avançait les lèvres peut-être gâtées par un dernier baiser arraché au sel aller les bronches touchées aussi effilochées
partir pour trouver encore quelqu'un à dire et pouvoir encore dire
la saveur des quais et celle des femmes oubliées là si près de l'eau sur cette côte dont les rochers confisqués ne sont finalement que cendres

s'impose la nécessité de passer par l'oubli des formes
des corps s'étirent et se cassent dans les douches publiques tu peux toujours essayer la parole

parce que la voie rapide est ici suspendue les piliers-butant font office de supports
d'eux pendent des esquisses, des décors
chacun paraît-il erre dans les rues qu'il mérite
des toiles offrant des fenêtres peintes sont posées, par exemple, sur l'acharnement de la misère.
et puis ces friches mentales zones de ferrailles où la mémoire des reins rejoint le vide
et puis ces instants que tout souffle déserte et cette rouille installée sur les désastres comme en bout de prière
et encore ce champ rituel qui reçoit dans ses flaques des déchets jusqu'alors retenus dans les veines du temps enfin lâchés par la conscience
Dans le tissu régressif de ces lieux-ci naissent les contractions des femmes jetées au sol elles y mêlent
leur chevelure de goudron
empoissées et souveraines maîtresses de leurs ventres d'asile elles font de leurs efforts une leçon de saveurs
elles sont la cité par où passe le fleuve
et savent accueillir sur le bas-côté du sommeil l'homme dont les os pelviens perdent alors toute décence et leur azur
soudainement vidées de leur substance elles se relèvent, la chevelure palpitant sous la peau des heures
de l'autre côté la ville est horizontale y circule une parole ouverte en trompe l'œil sur la mort
on ne la traverse qu'après avoir bu cette encre étalée par les vignes sur les corps des femmes
cet autre côté de la ville cette part de silence dont les seins se posent sur des rideaux lisses comme accidents méthodiques tu peux les ignorer.
Et même, par peur des 1050 plantes placées là, tu rejettes d'un revers cette face absente de la cité éventuellement tu la traverses puisqu'au bout de la romance se déclinent les horaires de chemin de fer
tu peux là, dans le câblage des wagons dans l'amoncellement des corps pliés par les sièges, accepter l'ossature du malheur.

toi, frère des vagues, des Aurès, ou de l'Atlas, le sac en ballottage, tu cherches ta place. Comme haine au labeur.

Comme un pan bleu détaché du désert ta silhouette accepte le contrôle des pleurs
dans l'amoncellement des corps la femme revêche pointe son doigt vers le drain sexuel de la ville, commettant l'effort qui tire des glandes ces accents de tendresse maladive douloureuse.
Frère, femme, agents de notre coupable complétude, nous ne sommes que dans cette masse immobilière
en nous circulent des ronces spéculatives

train, convois partis désormais
en seule rupture de leur signal
et nous donc ?
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© Yves Ughes Grasse, le 17 avril 2001

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Chronique, d'un instant à valeur locative

Ici, comme par décret suspendus,
le désastre du corps s'inscrit dans les silences.

Les yeux clos dans ce sommeil mobile,
je veux aller, ô ma ville, vers ta splendeur safranée.
Tu abrites des couples qui mêlent
leurs salives, leurs sueurs,
et des coupoles tu recueilles
la poussière comme un piment périmé.

Les yeux fermés dans ce sommeil mobile
je prends la chaleur animale du sentier,
ô mon épouse, corps, début
de cet instant aveugle de ma vie,
je t'embrasse et viennent
ces pas qui tracent
des voies de mémoire.

Au fond de nos bouches les dents révélées et offertes
Seront elles aussi portées vers la capillarité supposée du vide.
Quand vient à manquer
ton épaule l'éveil
n'est pas le même, tordu
en son matin d'exactions.
Comment rendre grâce ?

L'amour précaire s'inscrit dans ce mauvais temps.
Le ciel devrait se dégager
de ce crachin d'araignées.
Et il faudrait que je réintègre
mon corps sonore
dans son épaisseur tuberculeuse.


Que ma caresse à la surface du blé
Soit comme le caractère des chiens,
comme ce regard suppliant ton regard ;
que ma caresse sur toi
soit ce regard de chien.
Tu es nue et tu dénoues
le store de l'autoroute.
Je suis bien évidemment en retrait de mon corps,
nuage défait comme une boutonnière du vide.


Frénétiques longueurs sur ce chemin laineux
où l'on croise des hommes du silence
et des femmes tombées dans les passes sablonneuses
et qui n'en finissent pas de geindre.
Où donc la ligne du partage des eaux ?

L'apiculteur ne dit mot
qui tire de sa ruche des rayons de vent, rien d'autre.
Faire effectivement en sorte
que la chair se taise pendant la prière,
et que soit accepté le paysage.
Les eaux coulent ainsi comme parts de nous-mêmes,
sur le sang des tuiles, l'écrasement des lauzes,
porteuse de l'hypocrisie des plateaux.
Leur beauté veille aussi bien à la rencontre des chemins
qu'à l'absorption des morts.
Dans la vacance intérieure
S'installe, et pour durer,
la contracture des cris.

Les cuisses décroisées offertes aux courbes du matin
Sont des sujets de vie.
Par toi renaître quotidiennement
dans le halètement de la brume
et de la lumière.
Accepter jusqu'aux vipères
aux pierres cassées sur le miel.

Ici, en août, la ville n'est jamais très loin
dans son expansion verticale
mais elle est une cité clémente
qui sait accueillir les voix mêlées
et tressées au coin des rues.
Il est donc un amour qui dure
douloureux comme les vagues
par delà les nausées du soir
comme elles traversant la nuit.
Par la taille saisie
tu incurves le ciel et tu fais
de mes paumes les dépositaires du sel. Les larmes
donnent le goût des courbes.

Tirée de la moiteur des jours, la nudité s'est imposée, comme par réponses solaires,
à la terrasse des cafés.
Les turbulences naguère requises,
s'affichent inopérantes et vaines,
ainsi paresse la lumière.

Que la nuit tombe dans mon verre
et dans mon vin renaisse.
Le geste accompli sur le plan incliné des crinières
tire de sa durée infime
sa légitimité. Les artères un instant suspendues
sur les crochets de l'infini,
je peux maintenant composer
avec les éclairs pourpres
comme avec les voix parallèles de l'imposture.

© Yves Ughes Grasse, le 2 octobre 2000.

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