Les Carnets de Veilhes
ou la perplexité de Lazare
par Yves Ughes
Je placerai résolument mon propos sous les quatre petits volumes des carnets de Veilhes (1). M'emparant du jeu de mots suggéré par le titre je situerai mon approche, par ricochet homophonique, sous les acceptions du mot veille.
Quels que soient les choix ou les hasards qui ont présidé à l'installation dans ce village, il me plaît -c'est mon option de lecteur- de voir le lieu devenir un état de veille, le fragment d'espace se faisant ainsi portion de temps.D'autant plus que le terme permet de nombreuses variations. Je veille et j'avance dans la nuit, alors que d'autres dorment. Veillez, dit Jésus, et priez en ces temps afin que vous ayez la force de paraître debout devant le Fils de l'Homme, l'attente se fait dès lors vigilante, frisson nocturne guettant ce qui s'éveille, ce qui s'annonce et se prépare. Il advient même que les morts se veillent, comme pour une ultime rencontre.
Ces carnets de Veilhes ont été de toute évidence écrits dans un état de difficultés. S'exprime ici une relation conflictuelle avec les mots. Il y est question, dans la préface du 4ème volume des vindicatives exigences du poème. Ces recueils laissent en effet entrevoir une impérieuse demande des mots qui, parallèlement, se dérobe et fait s'épanouir la béance d'un grand trouble. D'autres auraient évoqué avec un soupçon d'auto-analyse linguistique une " crise de vers ", Gaston Puel courbe le dos, remonte les épaules et, dans l'humilité, dans la douleur de la tâche, ne livre aucune plainte, aucune explication à vocation exhaustive. Il déploie au contraire un geste simple. Saisir le carnet et écrire, au gré des pas réalisés continuer d'aller pour accomplir ce que Pavese appelait Le métier de vivre, même si ce travail doit se faire dans la perplexité. Toronto e s c o r t s
Perplexité. Le mot sera ici préféré au mot tourments. Je préfère en effet placer l'ensemble de ces recueils sous l'humble signe de la perplexité. Jean-Michel Maulpoix a choisi ce terme pour désigner le poète contemporain.
Perplexus, en latin, signifie " enlacé, enchevêtré, confondu ", puis, au figuré, " embrouillé, embarrassé, obscur " Il m'importe que ce qualificatif résiste à la " manie totalitaire d'alignement " et qu'il maintienne la poésie dans l'enchevêtrement de ses propres contradictions, parmi les bosses, les pointes et les tourbillons, au lieu de lui ouvrir quelque issue artificielle qui prétendrait l'affranchir de la complexité Perplexe, le poète moderne ne l'est pas seulement pour être devenu critique, mais parce qu'il travaille la langue, empêtré dans sa toile, aussi désireux d'en découvrir la trame que d'en surveiller les nuds et de n'en pas perdre le fil (2).
Il me semble que ces propos se superposent parfaitement au malaise que Gaston Puel confie à ses carnets : dans ce carnet, j'ai recueilli des bribes, des notules, des reliefs de poésie. Et des divertissements, qui furent pour moi le lot d'une période de basses eaux, quand la poésie vous maltraite et vous tourne le dos.
Le voici donc le poète, à la fois rompu et rompant, pris dans ses ontradictions, entre tourbillons et assèchements.Car, ici, le malheur est intervenu, et désormais
Il est des poèmes pareils à des enfants sourds muets
On dira ils ont perdu la langue
Ils manquent à leur parole.Même dite sur le mode mineur, la mutilation s'est installée. Le lien avec le monde est rompu. S'entend ailleurs une parole dont nous sommes absents, et les mots manquent à leur parole, comme trahison de ce qui devrait se dire.
On a trop demandé au poème, il a dû être visionnaire, porteur de prophéties, lampes et phares de l'humanité. La poésie a souffert de sa gravité hautaine.
Par contrecoup, on a trop peu demandé au poème, lui assignant une simple surface conçue comme lieu de hasard, de rencontres impromptues et parfois incongrues, acceptées pour peu qu'elles fassent image. Sans direction, le poème s'en allé vers des basses fosses : La raison constitue et fortifie les forces sacrificielles sans lesquelles l'art sans rigueur s'abandonne aux poubelles et aux fosses d'aisance.Dès lors le poème s'est dérobé, laissant l'être dénudé et démuni face à la vie. Car la vie ne se peut concevoir sans les mots, ils sont la bouche qui nous permet de déguster le monde, de le rendre plus réel en nous livrant le goût des choses qui l'habitent Et la parole imposée par le langage officiel ne peut convenir, la langue usuelle ne se sert des mots que pour créer du mort, pour engendrer un ordre figé qui rend soumis et obéissant, le rejet de Gaston Puel est sans appel Les statues sont aux ordres écrit-il, repoussant d'un même mouvement l'immobilité et le pouvoir, et le langage des cadavres en sursis. Mais comment vivre si le poème lui-même se dérobe ? Comment vivre en poésie si la poésie devient à la fois flux impérieux et reflux instantané?
On entre dès lors dans un monde de cataclysmes.
L'ange de la mauvaise nouvelle
A éventré le toit de votre maison.Univers de désastres, à la grâce inversée. La vigilance a fait basculer l'évangile. La nouvelle annoncée est mauvaise, les catastrophes disent la douleur d'un monde à la parole dévastée, d'un univers au verbe dérobé.
Le verbe n'annonce plus la grâce.
La grâce du verbe est abolie.Intervient dès lors le triomphe de la mort, non comme puissance abstraite ou allégorique, mais telle une force qui rogne les instants et ronge les êtres, tel ce vieux chien :
Sur la table d'examen j'ai dû tenir fermement ses pattes
pendant l'injection et presque aussitôt il a tendu son cou
vers le plafond pour jeter une longue plainte ténue, rauque,
gutturale, avant de s'écrouler entre mes bras. C'est alors
que le vétérinaire s'est étonné : il n'avait jamais entendu ça.
Peut-être voulait-il me faire plaisir en insinuant que mon chien
était exceptionnel. Je n'avais pas oublié l'adieu déchirant quand
je tombai sur cette phrase de l'Ecclésiaste : " l'âme des bêtes va
en bas ".Cette mort concrète rôde, passant des êtres aux fleurs, des chiens à cette rose naguère lovée dans un sommeil touffu, désormais Nous respirons l'écho affadi de son râle.
La vie dans ce qu'elle a plus de plus élémentaire, de plus intense et sensuel semble en cet instant se placer hors de portée humaine : On a du mal à croire que quelque part, à cet instant, le pain sort du four.Quand la mort colle ainsi au monde, jusqu'à en devenir la ventouse de la nuit, la veille devient tour de garde. La vie ne peut se laisser malmener de la sorte, il y a là une part obscure inacceptable et, comme en dépôt inaltéré, l'espoir, l'attente. La confiance, que les mots renaissants ne trahissent jamais
Les mots s'enchaînent
Le fer rougit le feu
Le boucher lave ses mains rouges
Ses couteaux brillent sur l'étal
Qui va là ?Dans le bruissement de la langue, une présence. Sans doute imperceptible à qui ne veille pas, certainement inconcevable pour celui qui ne voit pas le monde avec des mots, celui qui ignorerait ce langage qu'on lave dans le baquet des nuits.
Si la poésie n'a pas de finalité, si elle ne dicte aucune loi, ne promet aucun salut, elle n'en est pas moins cette façon d'être qui permet d'être disponible à l'attente, à l'accueil et à la découverte, de l'autre notamment, cet autre qui est en nous, aussi. Se défaisant des fonctions obligées, elle n'en est que plus apte à s'arc-bouter sur ce qui est essentiel, et qui se nomme l'espoir. Le poète rompt, est rompu, il s'exaspère, avant d'espérer à nouveau. Percer l'opacité pour que jaillisse de nouveau la sève ; de nouveaux rameaux doivent sortir de la nuit, des fleurs venues des entrailles et offertes aux autres comme remerciement à la vie.
Pour que l'accomplissement de cette grâce ait lieu, Gaston Puel reconquiert en ces carnets la force de marcher, de traverser l'obscurité. Chaque mot tracé est un pas appelant l'avancée, un élan rappelant à l'être la nécessité d'aller. Pris par la nécessité d'écrire, de perplexe le poète est devenu marcheur. Pour Jean-Michel Maulpoix, l'un et l'autre se confondent :
Promeneur, flâneur, rôdeur, piéton ou paysan de Paris, le poète est un homme qui marche. En chemin dans la vie comme dans la langue, il interroge une provenance et une destination. Il répète " aller me suffit ". Il sait qu'il va mourir et prépare ses valises. La poésie est affaire de pieds, de pas comptés, de lacets élastiques et de souliers blessés (3).
Marche à rebours du temps, marche d'ascension ou de nécessité, la poésie aide le corps dans sa tâche de délestage. Par elle les choses finissent par nous regarder, faisant taire nos prétentions d'ordre. Ainsi naît un regard limpide, comme lavé des savoirs factices, des illusions de pouvoirs sur les beautés qui nous entourent et nous habitent.
Cité dans le cahier IV, cette phrase de Gustave Herling qui résonne comme une démarche simple et essentielle :
La poésie, c'est, je crois, quand à l'âge adulte on tente de redonner aux choses et aux sentiments le caractère unique qu'ils avaient lorsqu'on y a touché une première fois. Gustave Herling, Journal écrit la nuit.
Pas de nostalgie ici, nul goût passéiste, mais le désir de retrouver ce qui fut forces constitutives et, finalement, le désir de renouer avec soi, avec son origine de nouveau perçue dans sa splendide émergence. Le vert paradis des amours enfantines n'est pas un lieu immaculé, il est surtout le lieu du regard neuf, de la perception originelle et limpide, celle qui s'élabore dans la communion, hors de toute notion d'alignement.
Plus on avance dans Les Carnets de Veilles, plus abondamment surgissent les références au cadre de la genèse intime. Et tout tient ici en peu de mots, en notions simples qui tirent la poésie hors de sa précarité, pour que l'enchantement du monde soit de nouveau accessible, dans ses moindres mouvements. Déjà, la nuit n'était plus simplement cette masse sombre, elle était devenue sorte de porte à pousser : Sur ses gonds bleus/La nuit pivote. Mais voici qu'avec le quatrième volume resurgit dans sa puissance l'univers lumineux des toutes premières années.La source continue de chantonner dans ma mémoire, fiction
ou insaisissable patrie, lieu originel où s'accordait un enfant de
paille ; il n'en reste qu'un semblant de mélodie, réminiscence d'une
présence absolue, désir en attente, musique aigrelette perdue
comme un îlot dans le grand mystère temporel, glissant entre les
doigts comme ce tremblement d'eau pure qui consentit un instant
la grâce avec son bruit de source.Se redéploient alors vignes et ceps, hommes de terre, liés à la renaissance, au cycles de vie. Parce que l'écriture échappe ainsi à toute démarche de sens tyrannique, parce qu'elle se fait écriture de médiation, la résurgence de l'eau s'accomplit ici comme un élément à la fois sensuel et doté d'un pouvoir mythologique, rien de plus fascinant que l'irruption d'une eau dont la limpidité s'offre à la lumière en se délivrant de la nuit minérale.
La vielle peut prendre fin, l'obscurité s'est retirée.
Dans l'un de ses entretiens, Yves Bonnefoy s'interrogeait en ces termes :
Reste à se demander si cette poésie qui est nécessaire et légitime,
est, outre cela, simplement, possible, au moins aujourd'hui. (...)
La poésie est-elle encore possible dans une société qui laisse envahir
ses conduites, son enseignement, sa parole par les mots de la technologie,
du commerce, ceux qui ne savent plus l'infini qui est intérieur à l'objet
naturel et incitent donc un autre infini, celui du rêve, à se déployer,
mais bien pauvrement, parmi les stéréotypes publicitaires. Ne va-t-elle
pas être repoussée toujours plus vers le monde des marginaux, que l'on
prive de responsabilités autant que de moyens d'existence ? on peut certes
craindre pour l'avenir de la poésie quand les journaux nous donnent
à douter chaque jour de, tout simplement, l'avenir de la vie humaine sur sa planète polluée. (4)La crainte existe, pour l'avenir, pour l'avenir de cette parole humaine si fondamentalement nécessaire, cette crainte peut même ronger la parole. Mais il est des veilleurs, ils n'ont pas dégradé les sources pas plus qu'ils n'ont démissionné. Ils nous délivrent de la nuit minérale comme des pollutions qui pervertissent les mots. Loin de ces tumultes, par coups d'épaules amicaux, la poésie se fait et résiste. Il faut relire les préfaces que Gaston Puel écrit à Josette et Eric, à ceux qui savent que la vérité des êtres, la valeur d'être, s'installe dans ces riens de tous les jours, à ceux qui ont uvré pour que des mots tirés d'une crise de mots prennent la forme de carnets. Belle leçon d'amitié que l'aventure qui traverse ces quatre recueils. Par le souffle ici donné l'air prend un autre goût, chargé de senteurs et de fraîcheur. Avec Gaston Puel on peut alors aller de l'avant
Car la vie respire
En ces riens minuscules
Oui, ce n'était que cela.Mais qu'y aurait-il d'autre ?
yves ughes
Grasse, le 30 octobre 03
Notes
1 Gaston Puel. Carnets de Veilhes. Editions de L'Arrière Pays. 4 volumes.
2 jean-michel maulpoix. Le poète perplexe. José Corti. 2002. Page 15
3 id. Ibid. P. 19
4 Yves Bonnefoy. Entretiens sur la Poésie. Mercure de France. Page 274