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Postérité : Marie pour l'éternité

Du parnasse au symbole

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Parenthèses

Une bibliographie

Parenthèses

Parenthèse amoureuse déchirée

 (Quelques éléments biographiques ou biographie amoureuse).

Henri de Régnier fit la connaissance de Marie de Heredia et de ses sœurs (Hélène et Louise) au début de l’année 1888. L’adolescente – fille du poète déjà célèbre José Maria de Heredia – est alors âgée de 13 ans. Les jeunes gens se fianceront en juillet 1895 et le mariage sera célébré en octobre de la même année. Lui a 31 ans, elle 20.

Deux ans presque jour pour jour après ce mariage, Marie deviendra la maîtresse de Pierre Louÿs qui gratifia la postérité de cette remarque à son frère Georges : « Je l’ai eue miraculeusement vierge. » L’objet de la rivalité entre Régnier et Louÿs avait donc sous toute vraisemblance imposé à son mari que le mariage ne fût pas consommé, ayant sans doute l’impression – pas totalement fausse – d’avoir été dupée dans cette affaire. La fortune personnelle et les bonnes manières de Régnier furent certainement préférées par la belle famille minée par les soucis d’argent (Heredia jouait beaucoup) à l’intrigant et sulfureux Louÿs toujours fauché. Le mariage resta-t-il blanc ? N’en tranchons pas, même si tout laisse penser que ce fut en effet le cas.

Toujours est-il que Marie multiplia dès lors les amants, du pervers raffiné Louÿs dont les photos donnent une idée de la beauté de Marie, au brutal Henry Bernstein (détesté par Régnier), en passant par le timide Jean de Tinan, le séducteur mûr D’Annunzio, le volage Jean-Louis Vaudoyer mais aussi la saphique Georgie Raoul-Duval amante de Colette, et aussi Binet-Valmer, Edmond Jaloux, Emile Henriot, Paul Drouot et quelques autres dont le transi Auguste Gilbert de Voisins qui finit par épouser Louise après son divorce d’avec Pierre Louÿs…

Pour autant l’immense amour de Régnier envers son épouse ne se démentira jamais. L’auteur de La Peur de l’amour fut constamment digne dans la souffrance sauf lors de l’épisode Bernstein qui faillit le conduire au suicide.

Le cri du cœur quasi permanent – romans, nouvelles et poésies mêlés – ce fut ce « Elle » proféré avec une admiration amoureuse indéfectible, ainsi :

Que pense-t-elle ? Que fait-elle ? Où est-elle ? (début du roman Moi, Elle et Lui)

Et c’était Elle… (Poème La Lampe in La Sandale ailée)

Et surtout, dans l’affolement d’un accident de voiture survenu à Marie le 19 juillet 1911, voici ce que Régnier écrit dans son journal à la date du 23 juillet : « je recommence à peine à vivre après l’horrible accident de mardi.J’ai été véritablement fou d’angoisse pendant une heure et je revivrai toujours ce spectacle. Elle, elle… »

*

Pour revenir à Marie, celle-ci fut poursuivie par les accidents liés au feu : ainsi fut-elle brûlée devant une cheminée le 12 février 1907 (sa robe prend feu et Régnier se brûle à la main en lui portant secours). Elle devait être à nouveau légèrement brûlée dans l’accident de voiture du 19 juillet 1911 comme noté précédemment. Enfin, brûlée accidentellement dans son appartement en janvier 1963, Marie devait décéder des suites de ses brûlures en février de la même année. Elle allait avoir 88 ans. Sous le pseudonyme de Gérard d’Houville, elle laisse une œuvre importante (romans, biographies, contes pour enfants, récits divers, poésies…)


L’œuvre poétique à l’épreuve du temps

Que vaut véritablement aujourd’hui l’œuvre d’Henri de Régnier et notamment son versant proprement poétique étalé sur plus de quarante ans : des Lendemains (1885) à Flamma tenax (1928) ? Dire à satiété comme Emmanuel Buenzod dans une petite étude parue en 1966 et fort datée que Régnier est définitivement anti-moderne n’apporte rien. A cet égard son goût du passé, sa dilection pour Venise, pour la marque indélébile du temps ne constituent pas davantage des traits anti-modernes que les mêmes options chez Baudelaire. Laissons filer ces remarques inconsistantes qui auraient tendance à statufier en le périmant une bonne fois plutôt qu’à réhabiliter l’auteur de Tel qu’en songe…Notons encore – à des fins quasi humoristiques – que Buenzod parle des influences symbolistes sur Régnier comme d’un poison dont il aurait été intoxiqué ! N’importe, et merci tout de même aux mallarméens mardis qui ont accompli leur œuvre maléfique ! great Unlocked Cell Phones free shipping

L’autre remarque récurrente sous toutes les plumes un peu gênées qui se hasardent sur ce terrain (y compris dans le Dictionnaire de poésie presque toujours pertinent paru sous la direction de Michel Jarrety en 2001 aux PUF) tient au supposé classicisme de Régnier. On peut oser le mot comme pour Valéry, voire Gide, à condition que ce ne soit pas pour ensevelir en des temps abolis le décidément bien encombrant Régnier. Cette perspective classique est d’autant plus réductrice et nuisible qu’elle met en pleine lumière la part la moins estimable de son œuvre, celle qui a le moins bien vieilli…( le poème Le Vase porté aux nues du vivant de l’auteur témoigne de cette veine morte). Mais il est encore de bon ton de s’extasier sur la mesure, la sagesse, le goût exquis, toutes choses adoubées par l’esprit bourgeois et jetées avec fracas aux orties par Victor Hugo une fois pour toutes. Régnier a payé au prix fort ces a priori. Oui, il fut cet aristocrate des lettres comme Vigny, comme Mallarmé (l’art a les siens !) comme Baudelaire qui fuyait le vulgaire (la multitude vile) ou Banville parlant au-dessus des fronts de la foule…Lui, porte d’or au sautoir de gueules cantonné de quatre merlettes de sable.

La réévaluation de l’œuvre de Régnier passe par la lecture impérative des Cahiers inédits (irremplaçable document paru en 2002) et par la mise en avant de la veine poétique qui court d’Episodes (1888) à Tel qu’en songe (1892). Dans les recueils suivants, seule Venise (mais pas toujours) et les poèmes de l’amour blessé (surtout dans La Sandale ailée) porteront témoignage de la veine la plus neuve et, partant la plus digne de vivre de Régnier. Autrement dit, le plus magistral de la poésie s’est écrit en quatre petites années. On trouve encore de superbes textes par la suite mais enfouis sous le matériau néo-classique délavé avec ce soupçon de prosaïsme qui entache les plus belles réussites. Quelques odelettes, de rares textes des Jeux rustiques et divins (Les Gardiennes, Pour une porte sur la mer…), des Médailles d’argile (Sur la Grève,Le Jardin mouillé, Le Bouquet noir…) ou de La Sandale ailée (Dédicace, La Lampe, Le Secret, La Menace…) donnent à lire une poésie d’effusion personnelle tremblante que soutiennent parfois les béquilles luxuriantes du Parnasse. L’influence d’Heredia ne s’est jamais démentie chez Régnier (comme chez Pierre Louÿs d’ailleurs).

Les autres recueils (La Cité des eaux, Le Miroir des Heures, Vestigia Flammae et Flamma tenax) pèchent davantage encore quand bien même certains vers alertent encore le lecteur attentif par leur éclat ciselé, leur perfection, ou leurs étranges sonorités.

Il faudrait relever patiemment aussi tous les débordements sensuels d’un Régnier pas si sage, dont les pulsions ne sont pas seulement mythologiques ou marmoréennes. Je ne suis rien d’autre que du sang dans une chair vorace écrit-il dans l’un de ses ultimes poèmes. Le trouble lancinant monte en effet au long d’une vie ; son Elvire aux yeux baissés (Quand le désir d’amour écarte ses genoux…) et quelques autres passantes plus ou moins captives, consentantes ou infidèles constituent les jalons érotiques d’un inextinguible et douloureux désir. Jusqu’au bout la femme lascive, indolente, effrontée et cynique qui va de lit en lit, et d’amant en amant peuple d’apparitions brûlantes ou glacées un parcours de désespérance…

Le plus grand paradoxe de cette poésie tient à la mise à nu maladroite de l’auteur qui signe des textes témoignages quand le classicisme étroit n'étouffe pas chez lui toute velléité de confidence ou d’exhibitionnisme. Ce Régnier sans armes qui se livre par avance à la psychanalyse nous bouleverse encore et jette de troubles lueurs dans les salons bourgeois où tout se tait. C’est entr’ouvrir là des portes que la société Belle époque avait frappées d’interdit. Nous voici donc les voyeurs d’une fantasmatique perturbée, jamais lasse de subterfuges pour se glisser dans le secret féminin avec un sens morbide du péché qui ajouterait à l’extase. Régnier se livre certes, mais ce ne sont qu’amours imaginées, frustrations, désirs inassouvis et déchaînement de mots – crus et tendres – sur le corps refusé de Marie.

Les secrètes correspondances des Poèmes anciens et romanesques n’ont pris chair qu’en apparence. C’est en ce sens que Vivre avilit  ; du symbolique un peu évanescent à l’écœurant réel, il y a le drame de l’amour qui a broyé l’auteur de La Pécheresse . Les serrures des premiers poèmes ne sont plus que l’œilleton (le judas !) où mirer par effraction la femme nue …enfin offerte par la vertu des mots-caresses.


Un romancier du libertinage

Peu à peu chez Régnier, le prolixe prosateur prend le pas – quantitativement du moins – sur le poète. La Double Maîtresse (1900) admirée de Proust et qui se glisse dans les interstices d’une psychanalyse balbutiante assure vite la renommée du romancier. Les Vacances d’un jeune homme sage (1903) et plus tardivement Le divertissement provincial (1925) qui met en scène la petite ville bourguignonne de Paray-le-Monial peuvent être mis au rang des réussites de Régnier. Mais en première ligne, ce sont les romans costumés (L’Escapade, La Pécheresse, Les Rencontres de M. De Bréot…) d’allure libertine qui brillent d’un éclat pris à l’ancien régime et à ses mœurs délétères. On sait que Régnier n’aimait guère le (supposé) rigorisme de Jean-Jacques…

*

La Pécheresse (1920) si ce n’est ce dix-septième siècle où se plaît Henri de Régnier qui a besoin de subterfuges pour se livrer aux confidences, va puiser ses origines chez Flaubert en tout premier lieu. Son héroïne, la jeune Mme de Séguiran, a beaucoup de traits communs avec Emma Bovary ; seulement, cette Emma ressourcée, trempe dans l’atmosphère des opéras véristes à la Murger, dans le mélodrame en vogue. Elle traîne avec elle tout un fatras balzacien, une atmosphère trouble venue d’Huysmans, un registre vaguement épique puisé aux Misérables (rangeons dans ce compartiment toute la mythologie rattachée aux galères, à la chiourme, aux forçats…) et bien sûr à Manon Lescaut. La psychologie féminine qui est au centre du roman s’en trouve dissociée, éclatée, sans véritable épaisseur (rien de Mauriac bien sûr !) tant on y sent la hâte de l’auteur à recourir à ses fantasmes personnels mis en scène dans la langue dépouillée du XVIIIème siècle. .

Non que tout sonne faux d’ailleurs mais un vécu domestique imprègne trop directement les personnages pour leur conférer cette unité et cette chaleur qui en feraient des êtres de chair profonds et singuliers. N’importe : La Péjaudie l’impétueux amant de Madeleine et des dames d’Aix suit sa pente libertine jusqu’au bout et le désir ne lâche pas la belle Madeleine de Séguiran qui se remémore les étreintes de son amant celui-ci parti et au-delà même de sa cruelle mort : « … au fond de sa chair, montait en elle la flamme ardente et funeste qu’elle avait si bien crue éteinte à jamais et dont elle sentait en ses veines la brûlure cuisante et douce. (…) Ah ! si tu vivais, avec quelle frénésie heureuse, elle se jetterait dans tes bras, ta pécheresse ! Comme elle t’étreindrait, comme elle se collerait à toi, comme elle caresserait ton corps, comme elle baiserait ta bouche, elle qui ne voulait pas reconnaître ta puissance, elle qui ne voulait pas s’avouer à elle-même qu’elle t’aimait d’amour, depuis le jour où elle t’avait vu pour la première fois… »

*

Je lis pas mal de complaisance et de masochisme dans le portrait de Galandot, ce héros pré-freudien de la Double Maîtresse du nom duquel très cyniquement Marie de Régnier affubla son époux …

Mais je m’émerveille de « la métamorphose d’une jeune femme d’aujourd’hui en cette Eve éternelle… » relevée dans le dernier roman de Régnier Moi, Elle et Lui

Ultime confession, en prose d’un grand poète qui ne sut pas entrer dans son indécence intime pour parler de ses tourments. Mais partout sous le pli classique du drapé, se profile la chair : contrite, frustrée et parfois douloureusement jubilatoire. Sous le libertinage, sommeillait une sensibilité à fleur de peau…

© Jean-Paul Charlut

 

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