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Ecritures du Sud

pierre reverdy

A la lumière du plus grand jour

Homme de main, homme de peine

Le texte de cette conférence a été prononcé dans le cadre des cycles Podio, association pour la défense et l'illustration de la poésie dans le pays de Grasse, à la bibliothèque Municipale de Grasse.

Homme de main, homme de peine

par Yves Ughes


Un préjugé défavorable semble parfois être associé à la poésie de Pierre Reverdy. Elle serait répétitive et par là même lassante, elle condamnerait le lecteur à une quête monotone, sans relief.
Il est tentant, à première vue, d'affirmer que Reverdy est peu fréquentable. Ses textes offrent des mots simples qui, associés les uns aux autres, plongent le lecteur dans l'expectative.

Là-haut
Le creux marin
Au bord des hémisphères
La houle passe en bloc par-dessus les tréteaux
Les racines du monde
pendent
par-delà la terre
les jambes du jockey au bord du tilbury
Les côtés de la route changent (1)

Poésie qui résiste. Poèmes qui se ferment et se crispent alors même que l'on s'en approche.
Et Reverdy n'essaie pas de pactiser, de nous concéder une piste quelconque. Il est clair que la poésie répond pour lui aux plus hautes exigences. Le voici, légèrement provocateur, affirmer que "le poète élève des murs, le prosateur coule du béton". On apprécie l'image quand on sait que les ascendants du poète étaient des tailleurs de pierre, amoureux de leur tâche d'artisans.
Reverdy bougonne également. Certes, sa poésie est difficile, elle offre une porte étroite, mais à qui en revient la faute ? Finalement le lecteur n'est-il pas, d'une certaine façon, responsable ?
"Quand l'élève ne comprend pas, donne-t-on tort au livre ou au professeur ? Pourquoi le public n'a-t-il jamais le tort de ne pas comprendre ?" (2). Que faire dès lors ? Comment ne pas avoir tort ? Comment ne pas être pris en défaut de lecture ? Le travail relève de la gageure si nous nous contentons de raisonner en termes bétonnés, si nous noircissons des pages pour essayer de tout expliquer. Mais, en fait, tout se simplifie si nous prenons le parti d'une certaine disponibilité. Nous le savons bien, certains vers nous laissent à la fois démunis et comblés. Quels appels ? Quels liens se tissent en ces instants ? Si nous partions de là, de ce lieu de mystères ? Si nous partions, comme Reverdy nous invite à le faire, de cette émotion appelée poésie ?
Encore convient-il de ne pas se méprendre sur le sens de cette "émotion". Il ne s'agit pas d'une petite vibration affective, mais d'une perception qui engage l'être. Comme l'affirme Alain Freixe, contre le sens étymologique, l'émotion est ce qui jette "hors du mouvement"3, hors de l'agitation et de la dispersion. C'est bien ce qu'il nous faut faire si nous souhaitons atteindre la poésie de Reverdy : sortir de la fébrilité du temps. De nos jours en effet les mots les plus profonds sont usés par la masse de discours que nous recevons. Les mots les plus simples sont écrasés par ces machines inventées pour broyer du langage. Et Reverdy avait bien senti cette difficulté de dire dans un monde dominé par le déferlement des mots inutiles. Le titre de l'un de ses textes est révélateur : "mécanique verbale et don de soi".

"Aucun mot n'aurait mieux pu, sans doute, exprimer sa joie. Il le dit et tous ceux qui attendaient contre le mur tremblèrent. Il y avait au centre un grand nuage -une énorme tête et les autres observaient fixement les moindres pas marqués sur le chemin. Il n'y avait
rien pourtant et dans le silence les attitudes devenaient difficiles. Un train derrière la barrière rouilla les lignes qui tenaient le paysage debout. Et tout disparut alors, se mêla dans le bruit ininterrompu de la pluie, du sang perdu, du tonnerre ou des paroles machinales, du plus important de ces personnages." (4)

Pour aussi sombre qu'il paraisse, ce texte n'en dit pas moins que des mots nous attendent pour exprimer la joie. Et du coup, ce poète répétitif, bougon et solitaire devient un être à fréquenter.
Telle est notre option : c'est en lisant et en relisant Reverdy que nous espérons avancer vers le centre de son mystère, là où tout se fait plus clair parce que l'unité tant recherchée peut enfin se réaliser. Dans Cette émotion appelée poésie, l'auteur définit ainsi son travail :

"Ce qui importe pour le poète, c'est d'arriver à mettre au net ce qu'il y a
de plus inconnu en lui, de plus secret, de plus caché, de plus difficile à
déceler, d'unique. Et s'il ne se trompe pas, il aboutira bientôt au plus simple". (5)

Ainsi sera conduite notre étude. Elle insistera sur la notion d'absurdité du monde, nous verrons qu'elle travaille les textes de Reverdy. Mais le poète vit par son dynamisme, il ne peut accepter de demeurer dans la vacuité, la notion de dépassement s'impose à lui, fût-ce par un désir d'apocalypse qui balaierait tout et qui travaillerait la langue même. L'apocalypse n'est cependant pas la fin du monde, simplement la fin d'un monde : de cette étape naît du neuf.

Les racines de la terre pendent…

Le monde poétique de Reverdy n'offre pas de lois organisatrices. Il ne répond pas à un sens précis. Il se laisse dominer par l'absence de sens. Nous avons de nos jours tendance à considérer l'absurde comme un concept acquis, patiné par les ans, presque acceptable. Cette absurdité qui habite notre présence sur terre, la poésie de Reverdy la saisit dans son émergence douloureuse. Le poète sait donner à notre vide une puissance physique, palpable. Il lui attribue une force tragique.
Les premiers textes, désormais regroupés dans les recueils La plupart du temps I & II, offrent de mystérieux personnages errants, une première personne fantomatique tentée par la disparition, un "je" qui ne parvient que difficilement à exister. Si errance il y a c'est parce que l'être cherche un lieu, ou plutôt un passage, pour pénétrer de nouveau dans ce monde qui l'a expulsé. L'univers s'est fermé, comme une suite de lourdes portes, froides et muettes. La naissance a sanctionné avec douleur le divorce entre la créature et son entourage - créé de toute éternité -, entre le périssable et l'immuable. Exclu de la matière, de la matrice, l'être semble privé d'existence. Les raisons de survivre lui font défaut, plus rien n'a de sens. Et cette douleur qui ne peut exploser car négative, inscrite en creux, est d'autant plus lourde à porter qu'elle se double d'une culpabilité endémique. Le Je n'a pas été à la hauteur de la tâche ; il a perdu la clé qui aurait pu ouvrir de nouveaux sens et offrir quelques perspectives à cette farce grotesque qu'est l'existence.

"J'ai perdu le secret qu'on m'avait donné
Je ne sais plus que faire (…)
Je déteste ton visage radieux
La main que tu me tends
Et ton ventre, tu es vieux
Tu me ressembles". (6)

Ainsi donc, l'autre qui pourrait devenir compagnon d'infortune se fait miroir grimaçant, reflet de décrépitude. Pourtant Reverdy nous dit confusément que c'est cet alter ego qui porte le secret. Si chance de salut il y a, on la trouvera dans le contact avec ces hommes qui s'opposent tout de même, ne fût-ce que par leur poids, aux ombres troublantes qui peuplent les rues.
Va donc se développer une étrange quête, qui se fait d'immeuble en immeuble, un porte-à-porte affectif. Ces façades sont des mystères, elles cachent des êtres qui possèdent sans doute un message. Il faut trouer ces murs terribles qui isolent les hommes. S'impose dès lors l'obsession de la fenêtre. Reverdy fait un usage très personnel d'un symbole qui fut baudelairien et mallarméen. Alors que les poètes du XIXème s'approchaient de la fenêtre pour regarder vers le haut, Reverdy semble préférer le regard horizontal : le poète se trouve dans la rue et, par les fenêtres ouvertes, il essaie d'entrer dans l'intimité des gens simples qui vivent coincés dans leurs chambres. La fenêtre signifie ainsi quête de communauté, de chaleur et finalement, volonté d'intégration. De cette ouverture surgissent des lambeaux d'espoir :

"C'est peut-être une autre dentelle
A la fenêtre
Qui bat comme une paupière". (7)

Il advient même que les doutes et les interrogations tombent, au profit de doux moments.

"Les soucis écartés et même notre espoir
Qui descend plus vite la rampe
Quand la fenêtre allume un feu neuf dans le soir". (8)

Tout serait simple si cette quête aboutissait. L'absurde serait effacé par la chaleur. Or, la fenêtre ne tarde pas à se faire guillotine. Elle tranche les regards et se ferme, elle devient cadre inquiétant.

"Rien ne dépasse le niveau de la fenêtre au rez-de-chaussée parce qu'une tête y passe, tirant la langue qui rentre avec le tuyau de sa pipe". (9)

Le monde abolit très vite les moments de bonheur suspendu. Quand le poète cherchait à pénétrer dans la vie en s'associant aux autres, il ne souhaitait pas pour autant s'alourdir, ni se charger du poids de la matière. Le contact devait passer par la finesse du regard. Le fenêtre était alors lieu d'échanges légers et limpides. Le monde prend sa revanche en investissant de sa lourdeur "ce trou vivant où l'éclair bat". L'incohérence vulgaire de la matière resurgit avec sa force triomphante, elle happe les habitants des immeubles, les transforme en organes complices d'une cacophonie triviale. L'univers est éternel, il peut s'offrir un triomphe épais et luxuriant. Tout déferle : bruits, sèves en folie, chaleurs débridées :

"Il fait si chaud que l'air vibre et que tout bruit devient assourdissant (…)
Des meutes de chiens féroces aboient. Par les fenêtres ouvertes les cris
des femmes rivalisent avec cette fanfare barbare. Le terrible bruit recommence.
Ce sont les appels du soleil et chacun y répond avec exubérance. Quelques
êtres muets qu'on accable ne peuvent protester ni se venger. Le bruit
souverain les opprime." (10)

De nouveau refoulé, le "je" renoue avec la solitude et l'incompréhension. Nous aurions tort de ne voir dans ce constat que concepts desséchés. Chez Reverdy, la douleur ne peut se taire et les images fortes témoignent bien d'un déchirement profond. Tout est malheur dans cet univers "A chaque porte il a crié son nom, personne n'a ouvert" (I, p.53). Vaincu, condamné au repliement, l'être voit son identité disparaître. Il se fige dans un face à face douloureux avec l'autre, dans un cauchemar de solitude.

"je ne me rappelle plus de ce qu'il m'a dit, je ne sais plus où sont
allés les mots qu'il m'a dits. Mais quel mal ! Quel mal ! Nous avions
chacun un glaçon entre les doigts et sur la langue". (11)

L'univers entier se mobilise contre l'homme errant. En retour, cet étranger perçoit que sa présence n'est qu'un moment fortuit. Il n'est là que d'une façon passagère, accidentelle : sa perception se défait. Le monde entier n'a plus de sens pour lui, il est même privé de lignes cohérentes, de forces centripètes. D'ailleurs, il n'y a plus de centre ou, pour reprendre les termes de Pascal - dont Reverdy est un fidèle lecteur - le centre est partout, la circonférence nulle part.

"un signe de mon cœur s'étend jusqu'à la mer
Personne d'assez grand pour arrêter la terre
Et ce mot qui nous lasse
Quand une étoile bleue tourne à l'envers." (12)

On ne peut croire à un ordre qui nous exclut. Les bonnes constructions abstraites que la culture a bâties du temps de l'homme renaissant et triomphant ne sont que conceptions vaines. Jeu de massacres donc, contre les certitudes faciles.

"Les racines du monde
pendent
par-delà la terre". (13)

Ainsi débridées les forces ne connaissent plus de limites. Tout vacille et se déchaîne. Tel homme tombe mystérieusement, il perd son regard "ses yeux sont tombés sur le rail" ; le carnage peut avoir lieu.

"A cause de l'eau le toit glisse
A cause de la pluie, tout se fond". (14)

Tout se fait hostile au microbe humain :

"Les lames du bec de gaz tranchent la foule et séparent les mains qui se tendent". (15)

"Un rayon de soleil perce le toit". (16)

Au terme de ce massacre, de ces déluges, que reste-t-il ?
L'espoir, malgré tout.
Nous n'avons pas affaire en effet à un spécialiste du malheur. Ses textes crient la misère de l'homme non pour s'en repaître, mais pour chercher un dépassement. Par la révolte notamment.
Pas de fermeture donc, mais une préoccupation centrale : trouer le malaise, le percer afin d'aller au-delà.
Ainsi s'impose un désir impérieux, celui de partir. Partir pour explorer d'autres lieux où la vie pourrait être acceptable. Nous nous trouvons ainsi face à une poésie du mouvement, de la marche. Ce monde en délire saisi par la vitesse nous impose une alternative simple : l'immobilité complète ou le mouvement intense. Reverdy tente de prendre l'univers de vitesse. Puisque tout se mêle et virevolte, il faut partir :

"Tout de suite
Le monde devient de plus en plus petit
C'est comme une course rapide et éternelle
Comme la vie". (17)

Marcher est pourtant difficile. Le chemin peut devenir Chemin de Croix :

"Il faut marcher et je te traîne
Au son lugubre du tambour
Tout le monde rit de ma peine
Il faut marcher encore un jour." (18)

La nécessité est martelée. Les pas sont difficiles mais il faut les faire. Il semble en effet qu'un "ailleurs" attende l'homme. Il est frappant de noter que le monde de Reverdy bruisse sans cesse d'une sorte d'appel qui sollicite et trouble la quiétude du désespoir. Nombre de poèmes présentent des personnages en quête de signes, des chats qui cherchent au plafond des lignes mystérieuses. Un sens caché gît dans un lieu indéterminé qu'il faut découvrir, par une marche en avant ; tout porte à croire que ce lieu mystérieux possède même le secret sinon de l'existence au moins de telle ou telle vie particulière. Bien que notre venue soit due au hasard, quelque loi voilée régit sans doute notre passage sur terre.

Et le poète atteint ainsi la certitude que son destin peut être éclairci, tout est proche et distant à la fois, un vers le dit avec clarté : "mon sort était en jeu dans la pièce à côté". 19

C'est dans une quête invraisemblable qu'il faut se lancer, pour atteindre à la fois l'ailleurs et la pièce à côté.
Ainsi prend forme l'univers de Reverdy. Un monde déglingué, qui exclut l'homme et qui le condamne à une marche forcée. Perdu dans son malheur et sa solitude, le poète n'en perçoit pas moins un appel.
Quelle en est l'origine ? Comment le poète entend-il y répondre ?

De l'appel à l'apocalypse

A y bien regarder, il semble en effet que cette notion d'appel soit lourde de conséquences. Elle signifie avec clarté que le divorce séparant l'homme et le monde n'est pas fatal. Puisque appel il y a, on peut concevoir une rencontre. Et la marche tend à prouver que le désir est réciproque. En fait, l'homme et le monde s'attirent ; le mal vient des relations faussées qui les lient l'un à l'autre. Pour Reverdy, une forme de salut nous attend, dans le monde, mais nous ne pouvons l'atteindre si nous demeurons prisonniers des systèmes qui régissent notre connaissance.
Nous mettons tout en effet sous coupe réglée. Nous donnons des dimensions, traçons des lignes, établissons des perspectives. En permanence nous alimentons une illusion de puissance. Dans un univers mis en équation, nous nous installons au centre. L'homme s'épuise dans cette course faite d'illusions et de pouvoir. Valoriser sans bornes l'intelligence et le langage rationnel conduit à l'échec et à la déconvenue. Jean-Pierre Richard le souligne dans Onze études sur la poésie moderne :

Rien certes de plus désolé ni de plus désolant qu'une telle relation avec les
choses. Le malheur en provient, suggère Reverdy, d'une impuissance qu'aurait l'intelligence "au-delà d'un certain degré de développement, à jouir de l'événement actuel". Faute de pouvoir être immédiatement saisi par la pensée, l'actuel devient alors pour elle l'inerte, puis le neutre, bientôt l'infernal".(20)

Tout se joue donc dans cette activité exacerbée, dans cette supposée domination intellectuelle qui ronge l'homme et le mutile au point de le rendre incapable de répondre au monde. L'homme possède l'intelligence de sa situation, il possède des outils d'analyse. Il se croit ainsi doté d'instruments de pouvoir. De la sorte se perd l'innocence première, la disponibilité qui seules peuvent établir une relation ouverte. Reverdy ramasse sa pensée en une phrase terrible :

"La véritable chute, c'est peut-être la conscience". (21)

Tant que les vieilles représentations altéreront l'homme dans son appréhension du monde, il ne pourra que se sentir exclu. Il convient donc de changer notre "mécanisme" intérieur. C'est ce qu'affirme le poème curieusement intitulé : Art moderne retouché.

"On n'a pas remplacé toutes les vieilles pièces
dans nos têtes c'est toujours le même mécanisme. (…)
Comment trouver une autre croyance. (22)

La question est donc posée, et nous comprenons dès lors le sens qu'il faut prêter à la métaphore du départ et de la marche. Partir signifie rompre avec les vieux systèmes, marcher c'est inventer de nouvelles relations, afin de pouvoir se diriger vers le lieu qui appelle.
En fait, les verbes partir et marcher signifient la nécessité d'une autre écriture.
C'est à ce niveau que sont intervenues les rencontres de Reverdy avec les peintres. Le poète partageait avec Braque, Picasso et surtout Juan-Gris des préoccupations esthétiques bouillonnantes. Comprendre les peintres cubistes, c'est se rapprocher de Reverdy. Que représentent donc ces artistes ? La fin d'une tyrannie, d'une illusion. On est convaincu, en ce début du XXème siècle, que la représentation de l'objet n'est qu'une illusion de maîtrise. On ne peut peindre tel ou tel paysage parce que tout est fuyant, tout change de minute en minute. Proust le souligne avec force :

"A cet instant de la toile, peindre ni ce qu'on voit, puisqu'on ne voit rien
ni ce qu'on ne voit pas, puisqu'on doit peindre ce qu'on voit, mais peindre
qu'on ne voit pas". (23)

Et les cubistes poussent la vérité à son point extrême : ils ne peindront plus un objet supposé figé mais toutes les facettes d'un même objet, toutes les sensations réveillées par ce même objet. Les vieilles méthodes de représentation étant dépassées, une nouvelle voie de connaissance peut s'ouvrir. On peut, par une sorte de mise à plat d'instants successifs, entrer en contact avec le foisonnement du monde. On parvient même à fondre en un seul et même mouvement ce foisonnement et la profusion intérieure du peintre :

"le cubisme ne se contentait pas du hasard de l'impression visuelle unique,
il entendait pénétrer jusqu'à l'essence de l'objet en le représentant non comme on l'avait aperçu tel jour à telle heure, mais tel qu'il se trouvait constitué en fin de compte dans la mémoire". (24)

Certes, qualifier Reverdy de "poète cubiste" ne signifierait pas grand chose. Peinture et poésie ne se peuvent superposer. Pourtant, c'est dans ce noyau de création que tout se précipite. Un appel existe que nous ne pouvons atteindre parce que nous sommes soumis à un mode de pensée réducteur. C'est donc à l'art poétique que revient le travail de sape nécessaire à la redécouverte de l'innocence. La peinture a ouvert la voie en luttant contre la tyrannie du sujet et de la perspective, à la poésie de travailler pour faire sauter ce qui bétonne notre connaissance.
Ainsi prend naissance une façon d'écrire très particulière. En lisant Reverdy, nous avons en effet le sentiment qu'aucune progression n'est cultivée et qu'aucune trame narrative n'est exploitée ; les thèmes font défaut. Seule s'impose une sorte de collage : les fragments de la réalité, perçus dans leur fugacité, sont associés dans une sorte de mise à plat troublante.

"Un homme est tombé
Quelqu'un est sorti et n'est pas rentré
Au cinquième la lampe est toujours allumée." (25)

Le monde est saisi dans tous ses éclats, dans sa force. Les perceptions se suivent jusqu'à ce que s'ouvre, en fin de texte, un vers de sanction ou de bonheur. L'écriture de l'apocalypse. Une écriture de l'apocalypse.
Pour que rencontre avec le monde il y ait, le poème doit s'ouvrir à aux forces du monde, à ses macérations. L'apocalypse travaille la forme même des textes. L'œuvre de Reverdy s'ouvre sur des poèmes en prose, bientôt apparaissent des vers libres, puis des textes éclatés dont les vers sont jetés sur la page comme coups de dés. Les mots ne respectent plus la ligne, ils sont bousculés par ce qui s'agite entre les lignes, par ce qui bouge dans le silence, dans la marge blanche. André du Bouchet, cet autre adepte du silence, parle en ces termes de Reverdy :

"la forme immense et vague de l'univers est convoquée par des lignes dures et précises, ouvertes de tous les côtés du vide : le blanc, l'air, le silence les pénètrent de toutes parts en doigt de gant : textes râpés, rongés, bousculés par le tumulte qui les dépasse". (26)

Le poème frôle ainsi l'abandon total, il court le risque de se voir entière démantelé. Abandonné par la forme, il se reconstruit par l'image. On sait que Reverdy lui attribue un rôle fondateur. Il nous en offre une définition révélatrice :

"l'image est une création pure de l'esprit. Elle ne peut naître d'une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus les rapports entre les deux réalités rapprochées sont lointains et justes, plus L'image sera forte, plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique". (27)


Les mots qui animent cette définition situent clairement les enjeux. Il ne saurait être question d'une quelconque fuite dans l'imaginaire, d'une désertion par le rêve "le rêve est un égout" affirme Reverdy par ailleurs, "un égout d'eau claire, mais un égout quand même". (28) L'image n'a donc de sens que si elle permet de découvrir une "réalité poétique", une dimension spirituelle jusqu'alors endormie. Quand elle s'impose, c'est pour que mûrisse une relation heureuse avec le monde.

"Nous en revenons toujours à cette spiritualité qui est "l'aura" de cette poésie, à ce lyrisme de la réalité qui naît de deux mots pour la première fois et avec justesse accouplés. Il jaillit d'une image inouïe, forte, inattendue, vraie, capable de placer une production de l'esprit dans la réalité. Il apparaît chaque fois que l'auteur se fait une révélation au-dessus de lui-même." (29)

Pris entre ces parois blanches, ballotté par le silence et les images, le mot meurt et sans cesse renaît. La matière pesait, y compris sur les mots. Reverdy les utilise de façon à les sortir de leur gangue et sa démarche clarifie le sens de notre monde. Habité par la pensée de Pascal, le poète se sent tiré vers le haut, mais aspiré par le bas ; son travail sur les mots doit l'aider à sortir de cette dualité épuisante. Chaque terme conquis et épuré élargit l'horizon, offre à l'auteur une parcelle de bonheur qui l'élève au-dessus de la matière.

"Spiritualiser, c'est passer dans un autre monde que celui où nous sommes
réduits à l'état peu enviable de prisonniers". (30)

Partir signifie bien écrire autrement, casser les vieilles formes pour laisser émerger du neuf. Quelles sont donc les données qui surgissent ?

De l'homme de peine à l'homme de main

"Tuer ou devenir meilleur" affirmait Reverdy. En cultivant l'apocalypse, le poète fait en effet du livre un lieu de sacrifice, un espace de meurtre. Il jubile même en jouant sur les mots d'une postface :

"Le commissaire de police me demanda si je pouvais reconnaître le
cadavre. Je l'apercevais par l'entrebâillement de la porte. La blessure était vraiment impressionnante. A partir de la pomme d'Adam jusqu'au-dessous du nombril, il était ouvert, comme un livre". (31)

Pas de démarche gratuite donc, mais une lutte pour tuer et faire revivre. Les premiers recueils de Reverdy se présentent comme l'émergence d'une mythologie intérieure qui va de la décapitation à la découverte de la grâce, en passant par la célébration de la main.
Que représente donc cette tête obsessionnelle qui hante la presque totalité des premiers textes ?
La conscience, le regard, le jugement ? Les lectures seraient multiples mais il est un point évident : sans conteste, la tête mutile. "L'affreuse tête qui se balance sur le toit en ricanant". Elle se déplace, est en tous lieux, barre les chemins, opprime, étouffe. Elle hante l'univers, écrase tout. Par son écriture, le poète va pousser l'angoisse jusqu'à son paroxysme ; par son travail d'apocalypse, il exorcise sa peur. Les poèmes sont dès lors scandés par des sortes de rituels cruels, par une exacerbation des tensions éprouvées :

"Têtes blanches, têtes pâles, têtes masquées, elles ont l'air
de pleurer les gens qu'elles regardent." (32)

L'envie de meurtre monte et va jusqu'à la décapitation. Dans un climat de fin du monde, sur fond de cieux rougeoyants, les têtes sont arrachées. Tout se brouille enfin, et tout devient possible. De nouvelles images surgissent qui remplacent progressivement l'obsession passée et qui, chargées de forces positives, créent de nouveaux points d'ancrage.

"Sous les têtes tranchées (…)
le ciel était toujours limpide
Et les mains cherchaient dans le vide
L'horizon qui n'existe pas". (33)

Comme dans certains tableaux de Picasso, l'homme n'existe que par la tête et la main. La tête tranchée, la fortune s'offre à la main. Tout se déroule comme si le mot avait été difficile à placer. Quand le mot "main" est introduit en contrepoint, il fait miracle et tire à lui les valeurs qui n'osaient pas se formuler, qui ne trouvaient pas leur voie. La main, c'est l'instrument qui permet d'aller vers l'autre, de sortir de l'isolement. La main tendue sauve :

"Une femme se noyait
Une femme inconnue
Je lui tendis la main
Je la sauvais". (34)

Et les moments de bonheur, à partir de là, se conquièrent. Surgissent du fond des mots, du fond du monde, des termes que l'on craint d'utiliser parce qu'ils sont, comme le dit Mauriac, "ruisselants de bons sentiments". Revivifiés par la poésie, ils trouvent une authenticité, une légitimité. On ose enfin parler d'offrande, de partage. La simplicité et la générosité ne sont plus maudites.

"En haut, deux mains se sont offertes". (35)

"Quelqu'un pleure
Où passe cette main
Dont la chaleur demeure". (36)

L'apaisement parfois s'installe, dans le bonheur d'un dialogue enfin possible.

"Un matin tiède
Sur tes paupières
Où pèse la journée finie". (37)

L'univers entier semble jouir de cette quiétude retrouvée ; toutes les forces naturelles en sortent comme pacifiées.

"Cette large main posée en souveraine sur la mer". (38)

Tout revit dans cette main, la fierté du travail accompli par les ancêtres tailleurs de pierres, la noblesse du poète qui composait lui-même ses premières plaquettes. Après avoir été homme de peine, Reverdy redevient homme de mains.
Et la lumière appelant la lumière, d'autres mots sortent des profondeurs. Les mains se joignent pour en appeler au recueillement, à la prière.

"Au carrefour
Près du talus
Une prière
Quelques mots que l'on n'entend pas
Plus près du ciel." (39)

La vie est ouverte et tout devient signe. Le carrefour étire ses branches et, venu du fond du Livre, sorti du fonds essentiel de la culture occidentale s'impose l'image de la Croix, de la passion du Christ.

"Une tête penchée sous le poids des rayons
Et les mains transpercées par des clous de lumière
Le front sanglant posé sur les nuages
Les bras étendus pour barrer le passage
Le monde est passé sous tes pieds
Homme et Dieu". (40)

Et le livre connaît enfin des moments de grâce, non point des abandons ou des exaltations, mais comme un soulagement, une sorte de repos apporté par la force de nommer ce qui travaille en nous. On prête à la conversion de Reverdy à la religion chrétienne un aspect précaire et passager. Sans doute. Peut-être. Il n'en demeure pas moins qu'il est celui qui a écrit "libre penseur, je choisis librement Dieu" (41) et qui est resté jusqu'à la fin de ses jours proches de l'abbaye de Solesmes, haut lieu du silence, de la foi et de son expression chantée, le chant grégorien. Qu'importe d'ailleurs les soubresauts de la foi, l'essentiel semble résider dans cet effort qui l'amène à inscrire le mystère de la Croix dans ses textes. Avec cette image se noue en effet un moment étrange de communion avec le monde, elle permet à l'être de rentrer enfin dans cette terre qui l'a exclu, et qui désormais l'adopte.
Ainsi tombent les critiques faciles et superficielles. Il n'y a pas de répétitions chez Reverdy, mais exacerbation, cheminement et lutte pour atteindre ce qui n'est pas apparent, mais qui vibre. Le tout est de devenir, comme l'affirme un poète argentin, celui qui est "capable de voir non pas avec les yeux mais avec les mots". (42) Il serait en effet réducteur de dire que la foi apaise définitivement l'angoisse du poète, mais elle ouvre dans ses textes des espaces où la parole n'est plus marquée par la fatalité du malheur. Des points d'appui, des lieux d'appel existent dans ce monde, l'écriture permet de les atteindre. Le poète n'est plus vaincu par ce qu'il dit. Etrange conquête de soi faite par la parole, et qui libère la parole de toute loi extérieure à elle-même.
Les recueils de Reverdy sont donc avant tout rythme. Des textes se replient, se contractent; des images convergent, congestionnent la forme et la délivrance paraît enfin, au détour d'un vers, ou en fin de texte. Il suffit de lire les titres et des chemins se dessinent, chez Reverdy L'Orage précède Le Miracle, qui annonce à son tour Barre d'azur.
La lecture d'un texte donne la mesure du chemin parcouru.

Orage

"La fenêtre
un trou vivant où l'éclair bat
Plein d'impatience
Le bruit a percé le silence
On ne sait plus si c'est la nuit
La maison tremble
Quel mystère
La voix qui chante va se taire
Nous étions plus près
Au-dessous
Celui qui cherche
Plus grand que ce qu'il cherche
Et c'est tout
Soi
Sous le ciel ouvert
Fendu
Un éclair où le souffle est resté
Suspendu. " (43)

En ce siècle de leurres et de carnage, de tourbillons et de charniers, la poésie de Reverdy apparaît comme une quête véritable ; elle dit la vérité de notre condition. Dans ce monde de discours, de mots qui assurent le pouvoir, qui rassurent par le pouvoir, la poésie nous place face à notre néant, elle formule l'aspect éphémère de notre condition, elle sanctionne notre exclusion. Quel rôle jouons-nous dans le mouvement de ce monde ? En explorant par la poésie cette voie, Reverdy nous transmet le peur de ne pas vivre, à moins qu'il ne fasse de notre vie un vertige.
Quand on lit les textes de Plupart du temps, tout vacille et l'on ne peut s'empêcher de penser à un personnage que Rainer Maria Rilke évoque dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge : Nicolaï Kusmith, cet être fragile a découvert que la terre tourne et il est pris d'un incurable vertige :

Nicolaï titubait en permanence dans sa pièce comme sur le pont d'un navire et devait se tenir à droite et à gauche. Il lui était impossible de supporter tous les mouvements. Il se sentait misérable. Et c'est alors qu'il avait eu l'idée de poésie. Quand il récitait lentement une poésie en accentuant les rimes de façon égale, il y avait quelque chose de stable, sur quoi on pouvait fixer les yeux, intérieurement s'entend." (44)

La poésie peut au moins cela : fixer les yeux intérieurement. Pour Reverdy comme pour Rilke il n'est pas d'issue possible sans ce nécessaire regard intérieur. La poésie calme parce qu'elle travaille en dehors des formes acquises ; elle nous libère des mâchoires qui nous enserrent et nous donne une vraie liberté.
Et s'il fallait une preuve de cette liberté, nous la trouverions dans la contradiction qui traverse l'œuvre de Reverdy. Voilà en effet un poète qui a cassé les formes traditionnelles et innové en cultivant les modes modernes d'expression pour, finalement, faire resurgir avec un sens neuf des références millénaires. Voyons-y le drame de l'homme contemporain qui a besoin d'efforts pour exhumer ce qui répond à son vide et que des siècles de paroles ont contribué à enfouir. La poésie avance sans but préétabli, elle ne sait pas ce qu'elle va trouver, et quand elle découvre la valeur d'une main, la force d'une croix, si elle l'ose l'écrire c'est parce que désormais ces mots, ces valeurs font partie de la vie intérieure de l'auteur. En tuant des formes Reverdy est devenu meilleur, il a su dire la fusion de l'être et du monde.
Le poète est foreur d'opacité. C'est tout ce qu'il peut nous proposer pour que nous sentions en nous, grâce à l'absurde, l'existence de l'absolu.

© Yves Ughes


Notes

1 Pierre Reverdy. Plupart du tempsII. Poésie /Gallimard. Paris 1969, page 123, la tête rouge.
2 Pierre Reverdy. Self-Défence. In Poètes d'Aujourd'hui. J. Rousselot et M. Manoll. P. Seghers Editeur. Paris 1965. page 123.
3 Alain Freixe. Emotion, musement et poésie.in Le Courrier du centre international d'études poétiques. Bibliothèque Royale, Bruxelles. N° 199, juillet-septembre 1993.
4 Pierre Reverdy, Plupart du temps II, page 72, mécanique verbale et don de soi.
5 Pierre Reverdy , Cette émotion appelée poésie. Flammarion, Paris, 1974. page 20
6 Pierre Reverdy, Plupart du temps I. page 106, Ruine achevée.
7 Id. Ibid. page 220. Matinée.
8 Id. Ibid. page 228, Campagne.
9 Id. Ibid. page 51, Fascinée.
10 Id. Ibid. page 38, l'air meurtri
11 Id. ibid. page 103, Sur l'amour propre
12 Id. Ibid. page 225, Entre deux mondes
13 Pierre Reverdy, Plupart du temps II, page 123, La tête rouge.
14 Pierre Reverdy, Plupart du temps I, page 93, jour monotone.
15 Pierre Reverdy, Plupart du temps II, page 75, les musiciens.
16 Pierre Reverdy, Plupart du temps I, page 148.
17 Id. Ibid. page 146, par tous les bouts.
18 id. Ibid. page 156, dans un monde étranger.
19 Id. Ibid. page 189, Miracle.
20 Jean-Pierre Richard. Onze études sur la poésie moderne. Points/Seuil. Paris 1964, page 14.
21 Poètes d'aujourd'hui. Page 14.
22 Pierre Reverdy. Sources du vent. Poésie/Gallimard. Paris, 1969. page 146.
23 Marcel Proust. Jean Santeuil.
24 Daniel-Henry Khanweiler. Juan-Gris, Folio/Essais. Gallimard. Paris, 1946, page 187.
25 Pierre Reverdy. Plupart du temps I. O. page 67.
26 André du Bouchet. Envergure de Reverdy in Critique N° 47, 1959, page 308.
27Pierre Reverdy. Nord-Sud, mars 1918, cité par André Breton Manifeste du surréalisme. Idées/Gallimard. Paris 1965, page 31.
28 Pierre Reverdy, Le Gant de crin in Poètes d'aujourd'hui. Page 134.
29 Id. Ibid. page 73
30 Pierre Reverdy. Le Gant de crin, cité par J-P Richard Onze études sur la poésie moderne. Page 19.
31 Pierre Reverdy. Plupart du temps II. Page 148.
32 Pierre Reverdy. Plupart du temps I. page 33. Joies d'été.
33 Id. Ibid. page 223. Course.
34 Id. Ibid. page 130. Allégresse.
35 Id. Ibid. page 165. Réclame.
36 Id. ibid. page 168. Grand'route.
37 Id. ibid. page 177. Sur le seuil.
38 Pierre Reverdy. La Balle au bond. Poésie/Gallimard. Paris, 1969. page 59. Voyage en Grèce.
39 Pierre Reverdy, Plupart du temps II. Page 120. Adieu.
40 Pierrre Reverdy, Plupart du temps I. Excès de rigueur.
41 Le Gant de crin in Poètes d'aujourd'hui. Page 135
42 Roberto Juarroz. Poésie et création. Editions Unes. Page 42
43 Pierre Reverdy. Plupart du temps I. page 88. Orage.
44 Rainer Maria Rilke Les Carnets de Malte Laurids Brigge. Edition Folio/Gallimard. Paris 1991.pages 177-178.

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