Non ! Je ne lirai pas Arthur Rimbaud

par Hans Freibach



Les assis aiment à commémorer. Et peut-être est-ce pour eux comme une manière de s'asseoir un peu plus "confortablement", la tradition leur donnant une assise, justement, des accoudoirs, un dossier : autant de béquilles grâce auxquelles on peut interroger sans risque la différence…
Mais Rimbaud, précisément, se laisse-t-il apprivoisé de la sorte ? Lui qui par excellence fut l'homme du refus, et en particulier du refus de toute forme d'institution, comme si une force en lui l'avait toujours jeté hors des normes: hors de l'école d'abord, - même s'il y brilla si fort un temps - car "il ne fait pas si bon de s'user les culottes sur les bancs", et puis on finit toujours "comme un satisfait qui n'a rien fait, n'ayant rien voulu faire", style Izambard; hors de la littérature aussi, où il a peut-être rêvé un court temps de faire carrière, mais qu'il a si vite soumise au jeu cruel du pastiche et de la parodie, avant d'en briser la belle ordonnance afin de la rendre, comme le dit Rilke, " divinement inutilisable "; hors de la famille et des valeurs enfin : et il faudrait être curieusement sourd pour ne pas sentir l'écœurement, la violence de celui qui se sait mal aimé, floué, trahi et qui fonde non seulement son identité de poète, mais l'origine même de cette identité sur sa révolte d'enfant: c'est dès l'âge de sept ans, l'a-t-on assez remarqué, que l'on est poète: l'âge de raison coïncide avec l'entrée en poésie; c'est la poésie qui a raison, elle qui inspire au corps la seule posture authentique face au corps social: celle des " poings à l'aine " et des " yeux fermés ". Insolence, force, irréductibilité du refus.
Tout cela est-il compatible avec les gestes d'embaumeurs que suppose la commémoration; cela peut-il se confondre aisément avec le plaisir gourmet de l'amateur de littérature ? Cela se déguste-t-il, fût-ce de ministre à ministre, même si le frisson du plaisir se fait un peu plus mordant qu'à l'accoutumée ? La commémoration se réfère à un événement fondateur. Mais elle en recouvre la singularité par tout l'appareil d'une célébration, du même mouvement enveloppant et parfois castrateur que celui de la critique. Comble-t-elle le vide que cet événement a provoqué dans l'histoire, cette sorte de trouée au sein même du tissu culturel, cette fracture à laquelle Char fait écho lorsqu'il évoque " l'enfant de Charleville " qui " troue de part en part comme une balle l'horizon de la poésie et de la sensibilité " ?
Le discours commémoratif, alors même qu'il célèbre en Rimbaud son " passa(ge) considérable ", le fait d'un lieu dont la nature statique et rhétorique lui interdirait en quelque sorte de proférer quoi que ce fût sur une parole éclatée qui est plus " à vivre ", comme le dit Char encore, qu'à goûter, ou à célébrer. Parole si insaisissable et parfois illisible, ou lisible, comme le voulait Rimbaud lui-même, " rigoureusement et dans tous les sens ", qu'elle se prête à toutes les récupérations idéologiques, à commencer par l'hagiographie familiale, celle qui pousse Paterne à demander innocemment à Isabelle, en un beau lapsus, si elle " veut bien être du complot "...
Oui, il est bien là, je pense, le danger fossilisateur de la commémoration, dans la tentation d'une légende que Deguy définit si bien comme le " rapport entre la lecture et la gloire ", l'entrée en Littérature se nourrissant d'un faisceau de " preuves " venues de la vie, et la vie, tordue, dévoyée, se lisant à partir de la statue patiemment érigée par les hagiographes: I'une et l'autre, vie et œuvre, serves l'une de l'autre, " mises en boucle ".
Mais, après tout, n'est-ce pas là toute la Littérature ? Et Macheray, qui se demande " à quoi elle pense ", fait bien de noter qu'elle trouve toute sa raison d'être dans cette société enseignante issue de la Révolution, pour qui déterminer des genres, édicter des canons, établir des listes de mérite, cloisonner des disciplines s'appelle penser... oubliant par là que l'écrivain écrit toujours - ou presque - pour subvertir formes et genres, que le mouvement même de l'écriture suppose une réévaluation des formes du discours, et que c'est cette mise en question que nous devrions plutôt appeler penser...
Lire Rimbaud ? Entreprise redoutable, donc. Et quel chemin prendre qui ne nous ramène aux " bonnes ornières " ? Le seul chemin qui risque en ce domaine d'être fidèle: la voie poétique. Et c'est celle que, par exemple, et chacun selon son ordre, Suarès, Bousquet et Char ont suivie. Oh, ils n'ont pas tracé l'image d'un improbable " vrai " Rimbaud, non: mais chaque fois que leur génération respective a prétendu avoir déniché cette image, et déchiffré le mystère, chacun d'entre eux a su détruire ces faux semblants et confronté toujours ces simulacres à ce que sa conscience poétique lui inspirait: savoir que la parole de ce poète exige qu'on l'éprouve non comme jeu, mais comme expérience, dans sa chair, dans sa vie.

Déchiffrer le mystère ? Sait-on qu'un très beau texte de Suarès (1) sur Rimbaud porte précisément ce titre de " Mystère " ? Et que ce texte, en même temps qu'il montre comment Rimbaud ouvre à la modernité, oppose un démenti virulent et sans appel à toutes les tentatives de récupération auxquelles Isabelle, Paterne et Claudel s'évertuaient au début du siècle ? Il suffit de rappeler ce qui est bien connu: comment, en 1912, un livre de Berrichon, Jean-Arthur le poète, " tissu d'inepties et de mensonges ", selon Etiemble, accrédite en particulier la thèse du Rimbaud converti sur son lit de mort, d'après les informations données par Isabelle Rimbaud; comment Claudel, bouleversé comme on le sait par la lecture des illuminations, rejoint cette thèse et lui confère, dans un article d'octobre 1912, le poids et la conviction de son propre enthousiasme poétique et religieux.
Ce qu'on sait moins, bien sûr, puisqu' il est resté en partie inédit, c'est que Suarès préparait dans le même temps un texte sur Rimbaud, qu'il avait promis à Gide pour la NRF,-ce même Gide qui avait commandé à Claudel l'article de 1912. Je laisse de côté l'histoire des tractations courtoises et parfois sournoises qui ont abouti dans cette compétition littéraire au retrait de Suarès devant Claudel, retrait logique et bien dans la ligne du caractère hautain et aristocrate du Condottiere; retrait du reste que personne n'exigeait de lui, tout au contraire, car Gide aurait apprécié que la NRF fît entendre sur Rimbaud un autre son de cloche que le carillon claudélien. Cependant mon propos n'est pas d'histoire littéraire; l'essentiel est de montrer que l'intuition suarésienne le pousse à refuser le discours hagiographique sur Rimbaud, à flairer les manipulations auxquelles l'hagiographie soumet son œuvre : " le culte étroit qu'on entend lui rendre", " la folie de l'explication dévote ".
Mais, plus important encore, c'est une autre image de Rimbaud qui prend forme: celle de cet homme qui vit jusqu'à l'extrême la crise des valeurs dont, de son côté, Suarès fait aussi l'expérience au plus intime de sa vie; celui qui incarne cette souffrance dans l'écriture, qui fait de l'écriture sa passion: un combat mené contre les forces de négation qui travaillent le poète au coeur même de la langue, combat qui suppose la destruction des formes antérieures, qui exige la fracture, la disjonction: " Rimbaud est le disjoint par excellence ", écrit Suarès.
Lisant Rimbaud, marcheur infatigable, Suarès, cet autre grand marcheur, ce "pèlerin de la beauté", devine la voie poétique: celle d'une marche presque impossible tant est grande la solitude, tant est mouvant le sol. Chaque pas en soi-même est victoire et défaite devant l'horizon qui se dérobe; mais aussi, chaque pas est conquête d'une aridité plus grande, d'une innocence qui pourrait bien coïncider avec l'innocence même de l'être. Alors seulement, au terme de cette longue patience qui purifie, sera redonné le pouvoir de créer sur des ruines.
Écrire, c'est signer les étapes de cette lutte pour le sens, de cet affrontement avec le désir du sens : "polémographie " qui trouve sa forme idéale dans le laconisme, l'écrit bref, l'aphorisme qui, à la différence de la maxime, demeure ouvert, tourne autour du sens dit et ne dit pas, montre qu'il se tait, empli d'implicite.
Je crois Suarès au cœur de Rimbaud lorsqu'il affirme qu'il est "le génie de l'ellipse", ce "trope des solitaires". À quoi j'ajouterai: trope de l'homme "pressé de trouver le lieu et la formule " accordé donc au poète qui toujours brûla les étapes. Car l'ellipse accélère l'écriture, provoque de brusques condensations, des courts-circuits, des parcours ultra rapides, produisant une obscurité rayonnante. Elle est bien le trope idéal de la vision selon Rimbaud; elle permet de garder ses distances. L'écriture accélérée, le laconisme, la fragmentation évitent une intensité fatale, maintiennent l'écart entre la flèche vibrante et la cible, permettent de se situer à l'orée de la connaissance.
La ligne elliptique où demeurer est impossible ouvre indéfiniment les voies, creuse les conditions mêmes de leur avènement. Elle jette en avant : "explosion qui éclaire mon abîme". . . Ainsi le regard de Suarès, regard poétique, révèle par sa clairvoyance le drame de la création rimbaldienne; en même temps regard d'intuition et de sympathie, il évite les pièges de l'hagiographie.
Mais il a aussi ses limites... Car le silence de Rimbaud, son " échec " poétique, l'apparente platitude de sa vie au Harrar, tout cela semble à Suarès, comme plus tard aux surréalistes, le signe d'un échec, l'aveu, d'un certain point de vue, d'une infidélité du poète à lui-même. . . Et c'est peut-être cela, pour Suarès, le " mystère ".
On va le voir : ce n'était pas le sentiment de Bousquet.
"Aujourd'hui, l'œuvre d'Arthur Rimbaud est le lieu de toutes les confusions" écrit Bousquet, en 1929. Ainsi au moment même où ses amis surréalistes assuraient la partition de Rimbaud : l'un, admirable; l'autre, insupportable de lâcheté; d'une part, le voyant, le poète de " l'alchimie du verbe ", d'autre part, celui de l' "exécrable Harrar" - partition assurant la montée au ciel du Rimbaud des années 71-72, "véritable dieu de la puberté, selon Breton, comme il en manquait à toutes les mythologies" - Bousquet se refusait à en faire "le prophète des temps nouveaux", dénonçant, dans le même temps, la "faute" de "ceux qui voient dans l'œuvre de Rimbaud un effort pour égaler l'humaine espérance à la volonté divine", ces "quelques critiques français" qui "soutiennent que Rimbaud voulait forcer les portes du paradis".
Pour Bousquet, ces jugements contribuaient, dans leur diversité même, à ériger la statue d'un dieu du verbe sur des formules creuses. La sacro-sainte ambition luciférienne de Rimbaud n'est que l'illusion, selon lui, de ceux qui ne le comprennent qu'à travers leur peur de l'existence, quand la pensée de la mort fait barrage à la vie, où ce qui arrive a l'innocence et la pureté de ce qui n'a touché à rien, pour ne laisser suinter de ses murs sales que les masques de poussière et de nuit de ce monde-le nôtre ! - où " le pain même est pierre de servitude, où la vérité épaissit les murailles, où le soleil et l'espace sont eux aussi des geôliers "; ce monde inversé, où nous nous croyons les dieux de nos actions alors que ce sont elles qui le sont, où nous nous hâtons de définir les faits - ce qui est tuer la vie d'où ils viennent ! - tant nous est insupportable l'idée qu'ils pourraient, eux, nous définir. "Bouche d'ombre", - la mère Rimb, la famille, plus quelques autres en furent l'image même, jusque dans leur précipitation à " transporter leurs détecteurs, leurs balances, leurs tables moléculaires" là où " le génie de vivre apparaissant, l'ordre établi menaçait ruine ", afin de décomposer ses explosifs et d'élaborer des recettes pour les recomposer au bénéfice du social, ce temps couleur de suie à odeur de moisi. Pourtant. Celui qui " inaugure une nouvelle enfance et un nouvel âge du langage " n'a d'autre " qualité maîtresse", pour Bousquet, que son " bon sens " !
A-t-on jamais entendu chose pareille à propos de Rimbaud ?
Délivrer l'homme. Le "bon sens", ici, est poétique. Raison d'avant la raison. "Bon sens" de celui qui, dès l'enfance, découvrit que lorsque la réalité n'était qu'un décor, la passion de vivre ne peut s'assouvir qu'en dehors du réel et de l'apparu. Ce fut là l'idée de Rimbaud. Il y lia toute sa volonté, ce fut là sa vertu. Ce fut cette constance qui creusa toujours plus l'écart entre lui et la commune mesure de l'homme, l'enfonçant tôt en ces " déserts de l'amour " où, douloureusement, grandit la solitude jusqu'à l'acculer à l'impossibilité même de vivre, pour finalement réussir le saut terrible du départ. Définitif.
Décidément, le "bon sens" n'est pas la chose du monde la mieux partagée ! De Rimbaud qui "brisa la chambre aux miroirs" peut-on vraiment parler ? Comment ne s'aperçoit-on pas, note Bousquet, qu'on continue à se raconter son évasion sans s'apercevoir qu'on ne le fait jamais que dans une langue qu'il a rendue caduque ? De fait, si Bousquet parlera, finalement, peu de Rimbaud, c'est moins par indifférence ou ignorance que pour en avoir reçu une tâche : "Délivrer l'homme de l'écœurement, briser cette nef de mirages, qui, à toutes ses paroles renvoient un écho de néant".
Qu'écrire soit livrer passage aux " infinis visages du vivant " (Char), qu'écrire soit servir la vie, voilà la tâche. S'écroule alors la littérature, cette fabrique à fictions où il y a juste de quoi supporter ce fantôme de vie; ce mal de la conscience statique qui croit que les mots sont en elle alors qu'elle est en eux; ce lieu où "tant d'égoïstes se proclament auteurs", dira Rimbaud. Littérature, cimetière de ceux, "plus morts que fossiles" selon Rimbaud, qui se servent du langage pour habiller des aïeux empaillés; morts-vivants, vampires qui, selon Bousquet, "acceptent la condition humaine, inférieure à elle-même, comme ils l'ont reçue et s'opposent, par cette adhésion, à tout espoir de libération".
Non ! cette condamnation n'est pas l'œuvre du ressentiment. C'est la vie même qui la prononce, la vie que portent les poètes, condamnés par l'ordre à n'aimer que le clandestin, l'illicite, le monstrueux, vie qu'ils explorent dans sa virginité même, ouvrant la voie à de l'humain en formation. Non ! Rimbaud, dont l'idée, avouée à Izambard, deviendra volonté - ce qui le sauve de tout idéalisme - : "Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète", fut un "être-de-poésie". Pour cela, il ne se laissera jamais juger depuis ses éléments littéraires.
Pour Bousquet, il fut l'exemple même, dans toute sa rigueur, de ce qu'est la vocation poétique, cette "épreuve terrible qui dure toute une vie", Harrar compris. Comme sur "le forçat intraitable (...) se referme toujours le bagne", sur le poète - "Le moins libre de tous les hommes", dira Bousquet - pèse toujours la poésie, affirmation la plus haute de la vie. Ainsi, les routes que suivaient Rimbaud descendaient, peu à peu mais inexorablement, dans la nuit terrible jusqu'aux déserts d'Abyssinie, où il perdit de vue cela même qui le menait. Non ! Rimbaud ne quitta pas la poésie. Il ne fit que poursuivre sur les chemins qu'elle avait frayés pour lui.
Je lis dans une lettre de Bousquet à Lucien Becker les derniers mots sur cette affaire : "Ah ! Vous pensez, Becker, que l'on quitte si facilement la poésie... La poésie ne se laisse quitter que par les poètes qui la déshonorent. Un poète vrai n'a qu'une façon inoffensive de quitter la poésie, c'est de faire des mauvais vers, comme X..., comme Y..., oui, oui, oui, qui ne sont ni des assassins, ni des assassinés, mais rien, rien du tout. La poésie est toujours dans l'ombre du poète qui lui refuse sa voix... qu'elle vous casse la colonne vertébrale ou vous enlève votre amour, elle a tous les moyens de la vie, et quelques autres, pour confirmer à votre endroit ce qu'elle ne manifestait encore qu'en la splendeur de votre langage". J'ai la faiblesse de croire que tout Rimbaud est là dans l'indivisibilité même de son "être-de-poésie".
Certes, il a pu refuser sa voix à la poésie - peut-être n'avait-il élevé l'écrivain en lui qu'avec l'obscur désir de le tuer un jour ? - mais il ne pouvait empêcher celle-ci d'être là où battait la vie, l'empêcher d'écrire sur son corps, la figure même de la disjonction. Ainsi ce corps de voyageur, d'explorateur, ce corps toujours en marche, corps amaigri, usé, laminé, émacié, bientôt lacunaire, amputé, ce corps réduit à rien est la chair même du chant ancien: "Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme (R. Char).
Bonheur possible. Ainsi donc ce départ de Rimbaud n'a que l'apparence d'une rupture. Envisagé du point de vue de la poésie, il est le moment où, selon Bousquet, Rimbaud s'est montré le plus grand. Par conséquent, c'est en cela même qu'il a droit à toute notre reconnaissance. De cela prendra acte, quelque vingt ans plus tard, Char qui le saluera d'un célèbre "tu as bien fait de partir Arthur Rimbaud".
Rimbaud avait-il deviné que le destin de toute œuvre réside dans son devenir-artiste, ce piège pour les générations futures, ainsi qu'on peut le voir chez tous ceux qui s'étaient réclamés, se réclament toujours, encore aujourd'hui, un peut trop bruyamment de lui, et qui, finalement, ne "font que prolonger l'éblouissement qu'ils en ont retiré" jusqu'à devenir, sans qu'ils s'en rendent compte, "les gardiens de l'obscurité de Rimbaud", tant il est vrai, selon les mots de Bousquet, qu' "une œuvre ne se rallume jamais dans un autre siècle qu'à travers un feu d'artifice de contre sens".
Rien à dire, rien à faire, rien à chercher, juste - mais est-ce si simple ? - être de ces quelques-uns dont parle Char qui continuent, sans preuve, à croire le bonheur possible avec lui. On me dira, peut-être, que Char écrira bien pourtant une préface à l'édition des œuvres d'Arthur Rimbaud, en 1957. Et certes. Toutefois, que l'on prenne garde à la période, qu'on se souvienne du mauvais quart d'heure que passait Rimbaud dans l'enfer des mains de la critique universitaire. Etiemble venait de publier (2952-1954) les deux pavés de son " mythe Rimbaud ". Soit rien, aux yeux de Char : "Qu'il se trouve un vaillant professeur pour assez comiquement se repentir, à quarante ans, d'avoir avec trop de véhémence admiré, dans la vingtième année de son âge, l'auteur des Illuminations, et nous restituer son bonheur ancien mêlé a son regret présent, sous l'aspect rosâtre de deux épais volumes définitifs d'archives, ce labeur de ramassage n'ajoute pas deux gouttes de pluie à l'ondée, deux pelures d'orange au rayon de soleil qui gouvernent nos lectures".
Cela, il était donné à un poète de le rappeler. Seul, un poète pouvait exiger que Rimbaud soit considéré "dans la seule perspective de la poésie": "Rimbaud le poète, cela suffit, cela est infini". Relevons toutefois que les flèches de Char visent moins le projet d'Etiemble, cette mise à plat de toutes les interprétations de l'œuvre et de la vie de Rimbaud, que la conception de la lecture - et donc de la poésie - qui lui est liée. Rappelons juste ces mots d'Etiemble: "Revenir au texte, à son sens. Lisez Rimbaud. Un passage vous résiste. Prenez votre grammaire et votre Littré". Cette ignoble conception de la poésie comme langage particulier, langue étrangère devant être traduite pour communiquer, signifier quelque chose, ne pouvait qu'indigner Char. Quant à moi, j'avouerai qu'elle me laisse aussi toujours bien nauséeux. Comprenons que le refus de Char est lié, d'une part à sa conception de la poésie qui "ne se traduit pas dans la langue de la logique", tant elle est "une langue originale (...) constituée par les événements transmutés", et d'autre part, à sa conception du poème, "phénomène qui n'a d'autre raison que d'être", d'où son rayonnement. Que sa clarté seule règne sur nos lectures, qu'elle seule commande !
Les poèmes sont là comme un mode d'être de la nature, comme autant de sommets - "Un poème c'est un sommet de moi", disait Char - dans la chaîne du livre ou de l'œuvre. Aussi "la réserve et le pas seuls nous délivrent son sens pur par les sentiers de l'être, de l'originel et des multiples précautions à travers les ravins concrets que les mots dessinent". Gravir combes et pierriers, s'élever jusqu'à l'arête sommitale, dans la douleur, c'est laisser la montagne descendre en soi, ainsi du poème. Lire est un acte physique. Seul ce qui coûte aux hommes - beau coût, aurait dit Lacan - se maintiendra en leurs tissus. Santé !
"Debout sur les heures". Rendre au poème, cet autre infiniment rebelle à toute interprétation, sa différence, son étrangeté, c'est ce qu'on peut attendre d'une juste lecture (ou alors donnons au mot "interprétation", comme le voulait Mandelstam, son sens musical : le poème devient en ce cas partition que chacun joue). C'est là reconnaître la nature profonde du poème, sa valeur, laquelle ne vient pas d'une improbable "actualité" : comme s'il ne "valait" que par une réduction de sa parole à signifier le temps présent de l'interprète. Rimbaud est-il "actuel", demandait-on à Bousquet ? Cette question lui semblait impertinente. Il y a deux Rimbaud, pour lui : l'un est "absorbé dans le temps", et peut-être est-ce celui qui subit les outrages de la commémoration... l'autre est "debout sur les heures", "manifestation éternelle d'un monde dont il n'est que l'éclair".
Cette image de l'éclair est nécessaire dès qu'on côtoie Rimbaud. Et c'est elle qui fait le lien entre nos trois lecteurs: Suarès, Bousquet, Char. C'est que l'éclair, le fragment, incarnent une parole toute entière tendue vers quelque chose qui, un instant embrassé, se dérobe sans cesse. Comme Rimbaud, quoique chacun d'une manière différente, ces poètes vivent, selon le mot de Char "dans l'entrouvert, exactement sur la ligne de partage de l'ombre et de la lumière", "irrésistiblement jetés en avant". C'est ainsi que le poème exige que l'on vive : car la vie fait voler tout discours en éclats, foulant aux pieds les masques de ces faux dieux dont lui, le discours, n'est jamais avare. Ainsi la marche est-elle toujours à reprendre, dans l'inconfort, sans le secours d'aucune figure ancienne.
Lire Arthur Rimbaud ? On aura compris que non. Ce n'est pas le lire qui importe, mais le "vivre", comme le dit encore Char indiscutablement : "Il faut vivre Arthur Rimbaud, l'hiver, par l'entremise d'une branche velte dont la sève écume et bout dans la cheminée au milieu de l'indifférence des souches qui s'incinèrent; la bouilloire, de son bec, dessinant la soif. Le désert ergoteur, par la porte ouverte, pointe son index avant d'être une fois encore arrêté par l'immuabilité trompeuse du garde-feu qui rend l'écriture si précise, mais vaine jusqu'au point noir. C'est toujours le jeune pâtre Euphorbos, qui découvre nu, sur le rocher, l'enfant Oedipe abandonné aux aigles; et, ignorant l'oracle, l'emporte tout rêveur contre lui jusqu' à Corinthe".

© Hans Freibach. Montagnac, août 1991

1. Ce texte devait paraître dans la série " Ames et visages " (Gallimard), présentée par Michel Drouin. J'en ai consulté des extraits au fonds Jacques Doucet, dans une collection particulière (M.Noël), et aux Cahiers du Sud (N°329, 1955). La genèse de ce texte a été par ailleurs admirablement exposée par Maurice Pinguet dans " Suarès et le symbolisme ", La revue des Lettres modernes, N°346-350, 1973). Je puise là tous mes renseignements.