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Ecriture et peinture

Leonardo Rosa

Extraits inédits d'un travail en cours d'Alain Freixe sur les œuvres du peintre italien Leonardo Rosa. Texte mis en ligne à l'occasion de l'exposition Rosa à la galerie Georges Glardon de Carcassonne

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Leonardo Rosa dans l'espace Le Cairn

Mousses et lichens

dans un désordre de pierres

par Alain Freixe

Pour Leonardo Rosa, gardien du feu humide

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Je vais dans l'improbable, dit Leonardo Rosa.
Cette confiance attentive aux processus qui lient végétaux et supports : fèves et papier de tel ou tel type, de telle ou telle épaisseur, couleur, texture, grain. Sans rien en attendre, c'est cela qui étonne.
J'y vais avec patience et lenteur, ajoute-t-il.
Au travers des grands silences qui balaient l'inespéré. Ce que la fève donne au papier : ses sucs, ses flammes. Son humidité, son feu. Ses creusements de braises vives, ses cendres. Le papier attend de toute la résistance de sa trame, ses plis. Entre deux grains.
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Des choses ont brûlé chez Leonardo Rosa. Question de peau : celle des fèves. Celle des mots.

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À partir de la dessication, de la dépouille, de ce qui reste, créer. À partir de la mort, de ce qui se maintient vif en elle d'à venir, l'art. La vie.

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Je vous écris depuis le bord des cendres d'un feu multiple et clair.

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S'il y a cendres, c'est qu'il y a feu. Encore. Derrière. En retrait. Feu resté là à attendre un souffle. Dans la patience de ce qui fait tas. Et sous le noir continue. Persiste. À l'abri.

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Il faudra proposer en exergue de ce nouveau travail de Leonardo Rosa cette phrase de Tchouang-Tseu: " Je descends dans les tourbillons. Et remonte avec les remous. J'obéis au mouvement de l'eau, non à ma propre volonté. C'est ainsi que j'arrive à voyager si aisément dans l'eau"

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"Ce qui reste", c'est bien cela la belle querelle de Leonardo Rosa.
C'était déjà le sens des déchirures qu'il apportait à ses pâtes de cendre. Effranger le papier. Le déchirer. Recomposer - parfois en dénonçant la jointure, parfois en la jouant - la pièce. Mais comme un reste. Comme ce qui reste. Avec l'idée qu'une partie aurait été perdue. Egarée. Comme morceaux récupérés d'un tout perdu.
C'est aussi ce qui l'intéresse à la fin. Quand la fève a donné sa vie au papier. Que celui- ci est devenu porte-trace , cendres fossiles, au fond de trous, escarpements, torrents asséchés des sucs. Le passant et son œil interviennent alors.
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Le peintre ici n'est plus - comme le poète d'ailleurs! - "voleur de feu" (Rimbaud), il est plus humblement gardien du feu humide. Au terme du processus, ce sont bien des cendres, ces traces qui demeurent sur, dans les plis du papier.
Ces cendres-traces sont résidus. Elles sont ce qui reste. Cela qui dit la fin et un autre commencement possible. Pour peu qu'il se trouve un homme, un peintre pour en prendre soin. Pour les prendre sous sa sauvegarde.
Leonardo Rosa va transformer ces traces soit en empreintes par coupures, entailles et déchirures; soit en doublures en voie d'effacement lorsqu'il les présente avec, mais décalées, l'original brûlé. Modèles et copies. Corps et fantômes.
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Leonardo Rosa, comme Max Charvolen fait la peau de certains éléments du bâti ou des choses en général, fait la peau des fèves. Leur écorce devient paroi.

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À propos du feu humide, il est à remarquer que ce feu prend par contact. Nouaison. Peau de la fève contre peau du papier. Amour des surfaces.

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Restera mystérieux le fait de savoir comment ce qui se dessèche, se rétracte, s'amincit, se perd, développe sa trace, la fait apparaître sur le papier.

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La fève perd son vert.
Le vert passe à l'ocre, à ses gammes. Pousse parfois jusqu'au gris. Par dessication. L'eau serait-elle verte comme le feu, quand la voie est libre?

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J'observe cette ardente patience de Leonardo Rosa. Sa confiance en ce qui dehors, loin, se déploie ou se déplie aussi bien. J'observe que c'est dans le choix du papier - sa qualité, sa porosité, ses accidents…- comme dans ses épaisseurs, bref dans sa sensibilité, dirait-on, s'il était peau, qu'il intervient
Façonné, le papier va lui-même façonner.

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On se souvient que Max Ernst inventa le frottage comme un "au-delà de la peinture", Leonardo Rosa ne frotte pas. Son intervention se limite au choix du papier, au choix de la fève - Il est vrai qu'il opère une découpe préalable - et à la simple mise en contact.
Leonardo Rosa met en contact le dedans vert des tissus végétaux avec ces feuilles de papier qui se tiennent devant. Dans le dehors.

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Le feu dont il s'agit ici n'est pas celui d'une intériorité en mal d'expression toujours portée au rouge, mais celui, vert, d'une matière dont on attend que les acides brûlent les planches de contact, ce papier pauvre, accidenté de grains grossiers. Et cela sous les coups hasardeux du dehors, humidité, chaleur, coups de vent, poussières…

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Prennent place, se révèlent comme les restes d'un paysage qu'auraient contenu en leurs fibres et canaux les humeurs végétales. Alluvions de sucs, crues d'acides.

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Leonardo Rosa photographie par contact ses végétaux. Négatifs gonflés et positifs vidés. Exposition longue et hasardeuse. Le peintre n'intervient qu'après.

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La surface du papier littéralement enflamme le végétal. Leonardo Rosa garde parfois les étapes de la consumation. Les stades du brasier. Le feu est procédure. Son résultat ne la camoufle pas - En quoi il n'y a là aucun procédé - mais la déploie dans toutes ses attaques.
Comme en un rituel.

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Au commencement est bien encore la déchirure. Ainsi dans les travaux que Leonardo Rosa nomme Lacérations - Les langues du feu ont opéré comme autant de couteaux ou de lanière de cuir sur la peau - le papier est mis en charpie. Dans cette charpie, ce qui reste de chair - sa part d'ombre - s'effiloche : trame défaite, fibres détachées. Leonardo Rosa rapproche ce qui ne s'ajointe plus.

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Laisser se vider la fève - Et cette fois je pense aux derniers travaux de Martin Miguel, à ses bétons-cratères où la couleur fait lave - jusqu'à ce lever de fantôme -effet de cendres végétales - que Leonardo Rosa viendra ensuite border, vêtir d'un cadre ce qui reste. À voir. C'est aussi bien découper l'absence. Cela qui est dans l'air.
Pourquoi me revient cette citation de Michel Foucault : "On a beau dire ce qu'on voit, ce qu'on voit ne loge jamais dans ce qu'on dit".

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À Leonardo Rosa, j'aimerais offrir ces quelques notes et commentaires à propos du symbolisme de la fève.Chez Pline l'Ancien, on apprend que la fève était employée dans le culte des morts parce qu'elle était sensée contenir les âmes des morts. Les fèves sont un des éléments essentiels de communication avec les invisibles. Au seuil des fêtes du printemps, elles représentent le premier don venu de dessous la terre, la première offrande des morts aux vivants. Les fèves sont les prémices de la terre - Joë Bousquet , blessé le 27 mai 1918 près de Vailly, portait en lui la trace de cette "fève de plomb" allemande. C'est elle qui fit de lui cet être intermédiaire entre les morts et les vivants. La fève est du côté du "noir de source", soleil souterrain qui brûlera les papiers de Leonardo Rosa - le symbole de tous les bienfaits venus des gens de dessous terre - Les morts nous tiennent par les pieds. C'est peut-être cela qui fait parfois que nous restons debout alors que tout nous coucherait plutôt!
Si la fève symbolise le souffle emprisonné dans la matière, les travaux de Leonardo Rosa donnent accès aux traces de ce souffle quand il s'arrache aux vertes matières.
Chez les égyptiens, le champ de fèves était le lieu où les défunts attendaient la réincarnation. Qu'attendons-nous devant les travaux de Leonardo Rosa ?

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Fève. Faba. Fata. Les fèves sont fées. Montées en présence, elles s'absentent. Feu vert. Passage des fèves. Dépôts d'air. Remué, à peine. Poussières entre les cendres.

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À Leonardo Rosa, je poserais la question : Et si nous ne savions rien ? Si nous ne savions pas les fèves antérieures? Si nous étions comme à Donoussa ? Si nous étions désorientés, loin de toute forme première. Matrice.
Si nous étions avec seulement des traces. Devant. Et un ton à entendre plus qu'à voir?

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Il se trouve que certains "expériments" portent en doublure la dépouille de la fève. Ce temps brûlé. Noir plissé de traits noirs. Où se replie la lumière. Ce savoir exposé ne fait-il pas dès lors centre. Origine, par où passer D'où quelque chose a été emprunté?
Le temps serait là comme suspendu. Un délai. Un retard. Un battement, sur place. Porte qui grince, claque, grince à nouveau. Se froisse. Attends. Nous fait taire.

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Fèves, je vois des sèves. À l'envers. Leurs brûlures. Ces tavelures. Ces boursouflures. Ces remous du papier. Et l'écume autour de ces taches peu sûres. Comme émigrées.
Fèves, j'entends des rêves. Ce peu qui reste de jour. Cette trêve dans la guerre de nuit. Avant sa victoire. En bas. Cosse butée sur elle-même, vernissée d'air, givrée au noir d'un froid passé.

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Le feu qui s'est noué entre cosse et papier est un feu de silence.

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Le feu ne sait plus ce qu'il est. De l'autre côté, ce ne sont même plus des cendres mais des trames d'argile. Des charpentes de terre future.

28

Et tout cela si léger. Nuages, fumées, brumes…

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Et si déroutant, ce rouge. Comme une mémoire. Soleil levant des fèves.

(état au 29 décembre 2001)

© Alain Freixe

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