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Ecritures du Sud

claude simon

Le tramway

"Le tramway", de Claude Simon, est paru début avril 2001 aux éditions de Minuit. Jean-Marie Barnaud a lu le roman et livre ici ses réflexions sur le texte. mahjong

La lettre impossible

Vue de New York

le tissage de la langue

Note sur Le Tramway

de Claude Simon

par Jean-Marie Barnaud

En exergue à ce dernier roman, Simon met deux citations : l'une de Conrad, dont on sait qu'il lui voue une grande admiration - et en particulier au Nègre du Narcisse - l'autre de Proust. Ces deux citations ont une valeur programmatique (concernant l'art de lire et d'écrire) dont je voudrais montrer rapidement la pertinence concernant Le Tramway.
La première (de Conrad) dit ceci : " … pour lui seul le sens d'un épisode ne se trouve pas à l'intérieur, comme d'une noix, mais à l'extérieur, et enveloppe le conte qui l'a suscité, comme une lumière suscite une vapeur ". Je souligne le dernier membre de cette phrase. Elle parle d'une suite d'emboîtements (enveloppements, dit Conrad) : de la noix au conte, du conte à ce qui l'enveloppe, disant que c'est dans la boîte la plus vaste qu'il faut chercher le sens, dans ce qui enveloppe donc, et dont Conrad rend compte à travers la métaphore de la " vapeur ". Le sens ? Cette vapeur qui enveloppe et en même temps tient la série des épisodes.
Ce n'est donc pas leur succession, la logique du récit, ni même la cohérence interne de chacun d'entre eux qui font sens. Et donc, on peut bien les disposer comme on le veut dans le texte, dans un " désordre " apparent, ce n'est pas de leurs liens logiques (artificiels en fin de compte, ou liés aux lois d'un genre) qu'ils prendront sens, mais de la " vapeur ". Qui ne voit qu'il en va ainsi, chez Simon, de la phrase elle-même, et que l'emboîtement des parenthèses par exemple procède du même principe.
Mais il y a plus intéressant. Voici la dernière phrase du roman :
"Comme si quelque chose de plus que l'été n'en finissait pas d'agoniser dans l'étouffante immobilité de l'air où semblait toujours flotter ce voile en suspension qu'aucun souffle d'air ne chassait, s'affalant lentement, recouvrant d'un uniforme linceul les lauriers touffus, les gazons brûlés par le soleil, les iris fanés et le bassin d'eau croupie sous une impalpable couche de cendres, l'impalpable et protecteur brouillard de la mémoire."
J'ai souligné deux images, celle du voile en suspension, qui est bien une figure de l'enveloppement, qui représente toujours quelque chose de plus, un dépassement du réel simplement observable (" l'été finissant ") - à noter que ce voile pèse aussi sur les choses dévastées et pourrissantes d'un poids de mort ("uniforme linceul") ; et puis, comme une sorte de salut ("protecteur"), l'image de ce "brouillard" où je ne peux pas ne pas voir la "vapeur" de Conrad, brouillard qui donne sens, et qui est celui de la mémoire.
On est donc toujours dans la justesse du livre de Viart ( Une mémoire inquiète ) et dans la logique de l'œuvre de Simon, dans sa logique en vérité proustienne.
La mémoire, lieu du plus grand emboîtement, donne sens, et sauve de l'effondrement et de la dispersion, lie par l'écriture l'ensemble des épisodes apparemment désorientés. Du reste, cette dernière phrase, ces derniers mots, l'impalpable et protecteur brouillard de la mémoire, comment ne résonneraient-ils pas pour moi comme ceux-ci : "à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir". Ce n'est quand même pas inventé, ça : il y a bien "impalpable" chez Proust et Simon, et même image de "vapeur" dans "gouttelette" et "brouillard"…
La seconde citation (de Proust) dit ceci : "... l'image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif."
Eh bien le programme est ici défini d'un roman sans "personnages", c'est-à-dire sans "psychologie" fondatrice et source d'interminables analyses et interprétations. Simplement, oui, des "images", soit des "portraits" au sens de la photo, ou mieux, des visages comme en gros plan posés là dans la page. Ils sont multiples dans Le Tramway : visages de la mère, de l'oncle, du vieillard malade, de la bonne tueuse de rats… Visages, ou situations : scènes de vendanges, scènes d'hôpital, de stalag, éloge du mégot, tout cela que la mémoire retient comme on dit "je me retiens de tomber" et tout en regardant souvent avec la distance de l'humour les faux pas que l'on fait ou ceux des autres, tout en arrêtant le mouvement par des caricatures, ou présentant comme signes des objets et des choses. Parmi ceux-ci, la "liseuse" si intimement liée à la mère.
On aimerait aussi multiplier les échos proustiens du roman (où il est fait par ailleurs référence explicite à Proust à propos de certains jeux de l'amour et du hasard…): par exemple la situation, le point de vue, de l'enfant dans ce monde : et l'acuité, parfois la cruauté ou encore l'émerveillement de son regard, sa situation par rapport à, je les appellerai ainsi, ces "deux cotés", la plage, la ville, vers où ne cesse d'aller et d'où revient ce tramway dans un mouvement qui rythme le temps et trace le cadastre, l'espace, de l'enfance ; la " peinture " de cette société provinciale, les rites de cette grande bourgeoisie, ses rapports à la domesticité, aux classes vulgaires. Tout un monde auquel l'Histoire se rappelle de guerre en guerre.
Echos proustiens jusque dans l'attaque de certaines phrases, par exemple :
"Mais plus que la magie propre à ce spectacle, ce qui, pour moi, faisait tout le prix de ces veillées sur la plage était l'existence dans notre petit groupe d'une fillette (elle pouvait avoir environ treize ans) qui en avait pris d'autorité le commandement, auréolée à mes yeux…"
Ou encore dans l'expansion et la complétude, comme par exemple à propos de la bonne Thérèse, celle qui savait si bien par ailleurs parler aux ânes… :
"Toujours vêtue de noir penchant au-dessus du corps livide ce visage impassible et indéchiffrable qu'elle présentait, inchangé, que ce fût pour servir à table ou tuer une volaille, non pas maigre mais pour ainsi dire acéré, long et mince, comme taillé dans une matière inerte, jaune, empreint en permanence d'une expression de muette indignation, comme si le monde entier était pour elle le motif d'une sorte de continuelle agression à laquelle elle réagissait de façon identique, à la fois soumise et furibonde, qu'il s'agît de changer des draps sales ou, comme c'était son habitude, de brûler vivants dans leur cage, au-dessus de la longue flamme du fourneau les rats capturés (…)"
Bien. Ce sont là des connotations, comme on dit, critiques. Elles ne disent rien, ou du moins pas tout, de ce qu'a été à nouveau le bonheur de cette lecture, l'émotion que ne cesse de me communiquer le souffle de Simon, ce sentiment toujours renouvelé d'être là devant quelque chose qui est nécessaire. C'est-à-dire devant tout le contraire de l'artifice : une vérité.

© Jean-Marie Barnaud, avril 2001

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